15

La chambre d’hôtel semblait avoir subi le passage d’un cyclone : chaises renversées, lit ravagé, coussins répandus, tapis déplacés, vêtements épars, bouteilles au sol. Accrochés en torsade, du meuble télé jusqu’aux fauteuils, draps et couvertures paraissaient des guirlandes dérangées par le vent.

À même la moquette, Anny roulait sous le corps de l’homme.

Avec un enthousiasme rageur, elle multipliait les gémissements, d’abord par inconfort, puis pour encourager son amant et pour se convaincre qu’ils prenaient tous deux un grand plaisir à cette étreinte sauvage.

Allongée sur le dos, jambes écartées, elle rabattit ses pieds sur les fesses de son partenaire, sachant que, d’ordinaire, cette position électrisait les hommes. Effectivement, comme une moto répond à la pression qu’on exerce sur ses commandes, l’homme émit un râle et se mit à accélérer ses mouvements.

Quand elle devina, aux veines du cou gonflées, aux rougeurs piquetant sa poitrine, qu’il atteignait l’orgasme, elle poussa des hurlements d’extase. Ils jouirent.

Pendant de lentes minutes, ils reprirent leur souffle.

Le cyclone s’était retiré. La tranquillité régnait à nouveau dans la pièce. Quelques rayons d’un soleil doré vinrent chauffer la pénombre découpée par les stores. Au loin, s’égrenait un air de jazz aux sonorités cuivrées.

Anny raffolait de ce moment-là, qui justifiait les efforts accomplis. Outre qu’elle s’enorgueillissait d’une tâche menée à bien, elle ne ressentait plus aucune tension, elle n’attendait plus rien, elle jubilait simplement d’exister.

Oui, elle préférait « l’après » au désir qui rapproche ou aux étreintes qui mêlent. La satisfaction ne venait pas de la volupté mais du soulagement d’en être débarrassée.

Tandis que l’homme s’endormait, elle le rejeta avec douceur et se leva, légère. « Ouf, c’est terminé. » À peine se fut-elle formulé cette réflexion que, pour la première fois, elle en détecta le caractère étrange. Comme s’il importait davantage d’avoir fait l’amour que de le faire…

Elle contempla l’état des lieux autour d’elle : parfait, tout avait été renversé, une excellente mise en scène de la bestialité.

Avant d’aller à la salle de bains, elle jeta un coup d’œil à son compagnon de débauche : affalé sur le sol, les mollets sur un pouf, une manche de chemise enroulée à la cheville gauche, Zac respirait à la limite du ronflement. Le réalisateur lui parut soudain très cohérent : il pratiquait le sexe de la même façon qu’il dirigeait les acteurs, avec impétuosité et force, en recherchant le paroxysme. Un vrai tempérament.

« Pourvu que le film soit bon. »

Elle fila sous la douche, reçut l’eau tiède sur son corps telle une récompense, un délice plus intime et précieux que ce qui venait de se passer.

Anny se sentait plus forte. Non seulement le réalisateur l’impressionnait moins, mais elle gagnait de l’ascendant sur David. Pour se prouver son indépendance, elle avait trompé l’acteur. Puis elle s’était aussi assurée que le réalisateur la chérirait toujours. N’avait-elle pas remarqué, ces derniers jours, que Zac perdait beaucoup de temps à éclairer David, qu’il veillait à le vêtir ou à le dévêtir à son avantage ?

Enfilant un peignoir, elle tordit ses cheveux pour les sécher. Dans la glace au-dessus du lavabo, elle se trouva jolie et, surprise, s’écria :

– Connard d’Ethan !

Il avait refusé de coucher avec elle. Incroyable. Le seul à avoir osé. Elle n’aurait peut-être pas cédé au réalisateur – ou certainement moins hâtivement – si Ethan ne l’avait incitée à douter de son charme.

En se coiffant, elle s’apaisa, rassurée sur son pouvoir de séduction. Elle tâcherait d’atténuer ses reproches contre Ethan. N’avait-elle pas encore besoin de lui ? Elle préférait ses piqûres aux substances chimiques impures qu’elle cherchait à prix d’or dans les rues ou les bars. Et puis, un bel infirmier lui administrant de la morphine à domicile, n’était-ce pas adéquat avec son rang de star ?

Elle rit. « Bel infirmier ? Je suis charitable. En vérité, Ethan a un physique impossible. » Tout était excessif en lui, la taille, la maigreur, l’arête du nez, la blondeur. « Il ressemble à sa caricature. »

De l’autre côté du battant, la voix graillonnante du cinéaste demanda :

– Qu’est-ce que tu fabriques, mon cœur ?

– Je pense à toi.

Anny avait répliqué du tac au tac, ce qui lui permit de reprendre aussitôt le cours de ses réflexions. Oui, Ethan lui évoquait un pantin, l’arlequin que les enfants suspendent en mobile dans leur chambre.

Le réalisateur arriva ; elle faillit crier de surprise.

Voulant échanger un baiser, Zac l’enlaça. Elle le retint.

– Non, je viens de me laver. Tu sues, tu pues comme un homme qui a fait l’amour.

Elle ajouta pour ne pas le vexer :

– Qui a très bien fait l’amour…

– C’est vrai ?

Elle certifia d’un battement de paupières.

Zac s’étira, heureux, puis s’engouffra dans le jacuzzi.

Anny grimaça : s’il y avait quelque chose de surprenant chez les hommes, c’était la béatitude qu’ils tiraient du sexe ! Sur ce plan, elle estimait qu’il n’y avait pas d’égalité entre les mâles et les femelles. La sensualité comblait les premiers, pas les secondes. Eux recherchaient le plaisir et l’obtenaient ; pas elles.

Avait-elle rencontré un homme qui ne fût pas euphoriquement satisfait après une partie de jambes en l’air ?

Non. Ah si, David peut-être, dans le visage duquel elle avait discerné de l’inquiétude… Parce qu’il attendait des applaudissements, sans doute. David était un acteur, c’est-à-dire une femme avec des couilles.

Elle retourna dans la chambre et entama un travail d’archéologue : dégoter sa tenue sous les couches qu’avait déposées le rendez-vous torride, couche de draps, couche de couvertures, couche de coussins.

Accroupie pour tâcher de ramasser son soutien-gorge derrière le minibar, elle distingua un emballage vide de barre chocolatée auquel s’était collé un mouton de poussière ; à cette vue, elle prit soudain conscience du sordide de la situation. Telle une caméra s’élevant, elle s’aperçut, en une position humiliante, en train de récupérer ses dessous dans une chambre d’hôtel impersonnelle alors qu’un macho poilu chantonnait sous la douche.

« C’est ça, ta vie, Anny ? »

Elle redressa la tête. À la voix imaginaire, elle répondit : « Ce n’est pas ma vie, c’est la vie. J’ajouterais d’ailleurs que la mienne est un peu moins minable que celle des autres. Nous sommes dans un cinq-étoiles, merde ! Et le siffleur, là-bas, dans la salle de bains, il a déjà reçu deux nominations aux Oscars… »

Elle décida de déguerpir au plus vite et s’abrita derrière ses lunettes noires pour descendre dans le hall.

Même si le concierge, les réceptionnistes, les femmes de chambre savaient que la star venait de s’envoyer en l’air avec son metteur en scène, ils baissèrent la nuque et les yeux comme si elle rentrait d’un enterrement. Là résidait la supériorité du palace sur le motel minable en bord de route : si le fond de l’action ne variait pas – un lit de passage, des bonnes qui nettoieraient les draps, des verres abandonnés, la crainte d’être entendu dans ses ébats –, on y gagnait sur la réaction du personnel. Aucun blâme. Une absence totale de commentaires. Ici, la grimace de la patronne frustrée ou le regard complice du tenancier bourré ne saliraient pas Anny. Dans l’hôtellerie, à partir de deux mille dollars la nuit, on ignore la concupiscence, on ne juge pas le client, on ne reçoit que des saints. L’argent purifie plus que l’eau de Lourdes.

Le voiturier lui ramena son cabriolet. Anny prit la route.

Il faisait un de ces temps qui avaient transformé Los Angeles en capitale du cinéma à l’époque où l’on tournait sans projecteurs, un temps d’une luminosité infinie, joyeuse, sans arrière-pensées.

Ethan ne débarquerait qu’à onze heures du soir car il assurait une garde au centre médical. Elle se demanda comment elle pourrait le blesser. Allait-elle lui raconter son escapade ? S’il n’était pas épris d’elle, il hausserait les épaules ; et cet aveu confirmerait sa théorie sur elle !

« Quelle dinguerie… Je coucherais avec les hommes pour me débarrasser des hommes ! »

Elle revint à ses dernières conquêtes, David et Zac. Honnêtement, pourquoi avait-elle couché avec eux ?

David, elle l'avait jeté dans son lit par mauvaise conscience, afin de se faire pardonner de ne pas l'avoir reconnu à la clinique.

Avec Zac, elle retrouvait confiance en elle, elle cessait d’être impressionnée, elle se libérait de David.

« Zut ! Ethan a vu juste. Je couche pour m’éloigner, non pour me rapprocher. »

Elle pratiquait le sexe sans affinités. Pour s’excuser, se délivrer, se sécuriser.

Elle pila à un feu rouge en jurant. Piquée dans son orgueil, Anny ne décolérait pas, car Ethan, en visant juste, venait de l’humilier une deuxième fois.

Il ne lui reprochait pas de coucher ; ce qu’il incriminait, c’était le mobile pour lequel elle couchait. Il ne la condamnait pas pour dévergondage ou pour lubricité, non, le nombre d’hommes lui importait peu ; ce qui l’intéressait, c’était la cause de ce nombre.

De la facilité avec laquelle Anny se donnait, il disait « Pourquoi pas ? » et il ajoutait aussitôt : « Mais pourquoi ? »

Quelques kilomètres plus loin, après avoir failli écraser des piétons à deux reprises, elle abandonna, exaspérée, son véhicule et marcha dans les rues de Santa Monica.

Comme d’habitude, les trottoirs grouillaient de vieux et vieilles hippies, d’athlètes torse nu, d’éphèbes arc-boutés sur leur skate, de nymphettes nourries au Coca-Cola qui menaçaient d’exploser les coutures de leur jean. À cette population locale se mêlaient des touristes, Japonaises aux jambes raides, Français à l’anglais laborieux, Latinos très à l’aise, Allemands en nage et Britanniques au bord de l’apoplexie.

Protégée par ses lunettes de soleil, une casquette sur ses cheveux noués, Anny déambulait incognito – « incognito » ne signifiant pas « inaperçue », car les gens se retournaient souvent sur le passage de cette rayonnante jeune femme.

À quoi tenait son charisme ? Elle le savait depuis qu’un grand critique de cinéma, un jour, lui avait consacré une analyse fouillée. Selon lui, Anny Lee était coulée tout entière dans un même corps, tandis que, chez la plupart des individus, le corps se morcelle. Regardez autour de vous : les êtres paraissent des collages, des statues réparées, des montages de bric et de broc. Cette femme a un haut et un bas différents, lesquels ne s’accordent pas puisque le haut est étroit, le bas bombé. Celle-ci exhibe un visage rare au-dessus d’un torse banal et, si vous l’observez, vous noterez que le visage et le torse se séparent aussi par le rythme : ils ne bougent pas ensemble, ne respirent pas de concert, n’inspirent pas un air identique. Celle-là arbore deux seins volumineux, forts, triomphants, lesquels devraient appartenir à un autre gabarit que le sien, si frêle, à moins qu’ils ne résultent d’un gonflement chirurgical. Et cet homme étendu à l’ombre d’un palmier, on croirait qu’on lui a greffé, sur son physique nerveux, un sac mou, encombrant, son ventre d’alcoolique. Si l’on souhaite saisir la misère de l’anatomie humaine – qu’on pourrait nommer l’anatomie « hachée » –, il suffit de nous comparer aux animaux. Le chat par exemple, doté d’un organisme flexible, offre une liaison constante de ses parties, les oreilles répondent au poitrail, lequel se continue en pattes, lesquelles s’épanouissent en griffes, griffes qui sortent dans la colère ou se rétractent pour caresser ; de la queue au museau, il s’exprime, bondit, court, miaule, se cabre, s’étire de façon cohérente. Anny s’apparentait au félin. Comme Marilyn Monroe, autre chatte célèbre, elle avançait en ondulant, élastique, compacte, leste même quand elle se voulait lente. Sa lèvre commandait sa cheville, sa paupière agitait son bassin, la souplesse de ses cheveux trouvait un écho dans la courbure de ses reins. Elle se mouvait dans un corps homogène, pas un corps en kit, son infinie sensualité venait de là.

Elle s’acheta une glace – bleue, assortie à la mer – et poursuivit ses réflexions.

Ethan la rendait perplexe : pourquoi tant d’attentions s’il n’avait pas envie de coucher avec elle ? Par ce refus, il se distinguait des mortels ordinaires, anomalie qui le rendait, aux yeux d’Anny, selon les moments, détestable, pitoyable, terrible, fascinant.

Alors qu’elle progressait le long de la plage, les regards pressants des passants sur elle la confortaient. Voilà le normal. Telle est la nature. Si Anny se moquait de coucher avec les hommes, elle pensait sérieusement, en revanche, que tous les hommes rêvaient de coucher avec elle. D’où extrayait-elle cette idée ? D’une éducation sexuelle reçue à Hollywood. Depuis l’âge de cinq ans, elle avait évolué dans un univers d’adultes, lesquels ne se privaient pas d’afficher leurs désirs, d’exprimer leurs fantasmes, voire de les filmer.

« Qu’est-ce qu’un adulte ? lui avait demandé un journaliste lorsqu’elle avait quinze ans.

– Quelqu’un qui veut me retirer ma culotte », avait-elle affirmé.

Cette déclaration spontanée avait fait le tour du monde, les uns la citant pour en rire, les autres pour s’en indigner.

Ils ne lui paraissaient pas posséder une psychologie compliquée : ils réagissaient aux seins, aux hanches, aux fesses, aux lèvres ; pas difficiles à comprendre, ils se réduisaient à des affamés qui aspirent à toucher, baiser, sucer, caresser, abuser ; ils avaient l’appétit sexuel aussi sommaire que l’appétit alimentaire.

Alors Ethan ?

Elle crut le voir au loin, rugit son nom. Un inconnu se retourna. Elle se glissa entre deux vendeurs de chapeaux pour fuir son étonnement.

Ethan lui tapait sur les nerfs tant il lui échappait. Elle ne parvenait pas à entretenir une relation balisée avec lui ; d’un côté, il se montrait plus attentif que n’importe qui, de l’autre plus fuyant. Avec lui, elle perdait sa maîtrise habituelle.

Car c’est en se donnant et en se refusant qu’une femme domine ; l’alchimie de la séduction exige ce dosage. En revanche, l’abstinence lasse ; et la débauche systématique encore plus. Une prude finit par se suspendre aux rayons des accessoires inutiles ; une femme qui se donne sans limite se réduit à un objet sexuel, le genre de gadget qui termine toujours à la poubelle.

Anny prit sa résolution : puisqu’elle ne pouvait pas le contrôler, elle allait se séparer de lui.

Il s’apprêtait à la voir à 23 heures ? Il trouverait une maison fermée.

Anny accéléra le pas. Tiens, ça tombait à pic, le magasin dont elle avait besoin se situait à une courte distance.

Elle entra chez Ruth et Debbie, qui vendaient des robes et des tuniques indiennes, des foulards turcs, de l’encens, du savon, des livres de sagesse, de la musique new age, et insista pour descendre à la cave. Là, elle s’allongea sur un matelas et commanda à Ruth une forte dose d’opium. Avec ça, elle serait engourdie pendant plusieurs heures, elle ne penserait plus à Ethan. Il tambourinerait à une porte close. Avec un peu de chance même, elle aurait assez de force, à son réveil, pour se rendre au Red and Blue et avaler une substance qui lui donnerait l’énergie de danser jusqu’à l’aube.