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– Anny, êtes-vous capable de mentir pour protéger votre vice ?

– Bien sûr.

– Fréquentez-vous les gens en fonction de l’aide qu’ils apportent à vos mauvaises habitudes ?

– Naturellement.

– Voleriez-vous afin d’assouvir ces besoins ?

– Je l’ai fait plus d’une fois.

– En avez-vous eu honte ?

– Toujours.

– La honte ne vous a-t-elle pas arrêtée ?

Anny réfléchit.

– Joli, la honte, comme le cadre d’un tableau : ça met le vice en valeur.

– Cynique, vous ?

– Le cynisme, c’est la rambarde à laquelle on s’accroche en cas de cataclysme universel.

– Vous avez réponse à tout !

– Non, uniquement aux questions sans intérêt.

Le docteur Sinead marqua un temps. Anny lui résistait davantage que prévu. Il se demanda comment les internautes, lesquels suivaient la cure en direct – en réalité un différé de deux minutes –, recevraient cet interrogatoire : n’allaient-ils pas encore se ranger du côté d’Anny ? Certes, la production se réjouissait que l’irrévérencieuse Anny enrichît l’émission de ses répliques à l’emporte-pièce – excellent pour le show –, cependant, le docteur Sinead, qui entendait vendre la clinique Linden et ses programmes de désintoxication, avait l’impression d’y perdre des plumes.

Il la regarda, nota une lueur d’amusement au fond de ses yeux. Comment pouvait-on se trouver dans cette situation et rire encore ?

– Vous ne prenez rien au sérieux, Anny ?

– Si. Mon jeu.

– Pardon ?

– Quand je tourne, je deviens sérieuse.

– En revanche, vous-même, vous ne vous prenez pas au sérieux ?

– C’est ce que je viens de vous dire : je ne me prends au sérieux que lorsque je m’oublie.

« Quelle drôle de fille, songea Sinead, elle parle en vieillarde et ressent en enfant. Si on l’écoute, on subit un baratin blasé, ironique, témoignant d’une grande usure vitale ; si on l’observe, on perçoit une réceptivité vibrante, un cœur intense, une versatilité émotionnelle qui permet au rire de succéder en une seconde aux larmes. »

Après les formules d’usage, il la laissa. Désormais, il quittait correctement la scène : sachant qu’une caméra l’attendait dans le couloir, il gardait son masque jusqu’à l’instant où il passait hors champ.

Ethan le remplaça.

Anny soupira d’aise. Pas seulement à cause d’Ethan. À midi pile, les caméras interrompaient leur espionnage pendant deux minutes, le temps qu’elle prenne une batterie de médicaments.

Les pilules rythmaient sa vie. Pilules pour lutter contre l’addiction. Pilules pour atténuer les conséquences des précédentes. Pilules pour s’endormir. Pilules pour se réveiller. Pilules pour se concentrer. Pilules pour se détendre. Pilules pour compléter l’alimentation. Pilules coupe-faim.

Ethan jonglait en virtuose avec cet arc-en-ciel de pastilles et de gélules, auquel il ajoutait des piqûres.

Anny constatait qu’Ethan, en dispensant des soins, ne bornait pas son travail à une routine, il haussait l’exercice au niveau d’un geste sacré. Lorsqu’il offrait un comprimé, il avait conscience de distribuer la guérison, il se comportait en consolateur, en pourvoyeur de bonheur. Jésus imposant sa main sur le front des malades afin de provoquer le miracle devait ressembler à Ethan en cet instant.

Pendant ces courtes pauses où personne ne les entendait, Anny et Ethan se racontaient leur vie. Anny avait ainsi appris qu’Ethan était un ancien drogué ; il avait connu beaucoup de rechutes avant d’abandonner l’alcool et diverses substances ; maintenant qu’il se sentait propre, il voulait épauler les êtres à la dérive ; c’est ainsi qu’il avait décroché un diplôme d’infirmier et obtenu un poste dans ce service de pointe.

Elle comprenait donc mieux l’émotion qui l’envahissait chaque fois qu’elle le voyait : Ethan était à la fois solide et fragile, sa force résultait d’une conquête, son calme d’aujourd’hui remportait une victoire sur l’angoisse d’hier.

À la différence de Sinead, de Johanna et de la plupart des gens qui l’entouraient, il avait fréquenté les abîmes. Il ne pérorait pas depuis une rive qu’il habitait avec une tranquille assurance, mais d’une berge d’où il était tombé, puis sur laquelle, après d’horribles tribulations, il était parvenu à remonter.

L’œil rouge des caméras se ralluma.

– En route ! À la gymnastique !

Anny grommela.

Elle détestait ce moment de la journée. Autant elle aimait danser, courir, conduire vite, autant exécuter des mouvements en les comptant l’ennuyait.

Ce cours de sport – dispensé par Debbie, une ancienne championne de natation synchronisée – lui semblait plus médical que ludique. À chaque instant, déployant une énergie intolérable, Debbie expliquait à ses élèves le but de l’exercice, les muscles mobilisés, les tendons sollicités. La séance tournait aux travaux pratiques d’anatomie, Anny se voyait comme un écorché en jogging. Quand Debbie l’approchait pour rectifier une position, elle avait l’impression d’être disséquée. De surcroît, le plaisir n’existait pas dans ce temple de la forme : l’effort demeurait l’unique façon de s’adresser au corps.

La leçon achevée, elle se doucha longuement – le syndicat de la clinique avait obtenu que le vestiaire collectif soit débarrassé des caméras.

Accompagnée d’Ethan, elle réintégra sa chambre. L’infirmier lui était devenu nécessaire. Parce qu’il croyait au traitement qu’il lui administrait, elle avait cessé de se méfier. Pourtant, elle avait relevé quelques détails troublants.

Un jour, pendant les deux minutes hors caméra, elle avait découvert des marques au creux de son bras.

– Tu te piques, Ethan ?

– Oui, mais ce sont des médicaments.

– Mmm…

– C’est contre la drogue.

– En résumé, tu te piques pour ne pas te piquer.

– Anny…

– Ou tu te drogues pour ne pas te droguer.

Ethan allait s’expliquer quand les caméras se rallumèrent.

Le lendemain, elle l’avait trouvé étrangement calme, presque absent.

– Ethan, tu ne te sens pas bien ?

– Si. Le problème, c’est que je me sens trop bien. J’ai dû abuser.

– Abuser de quoi ?

– D’un psychotrope que je prends.

Ces aveux rendaient Anny perplexe : d’un côté, ils l’inquiétaient car ils impliquaient qu’on ne pouvait jamais se passer de substances chimiques ; de l’autre, montrant que guérir n’équivalait pas à devenir parfait, ils auguraient d’agréables perspectives.

Cet après-midi-là, à l’issue d’une sieste, Anny eut droit à sa première promenade dans le parc. Naturellement, elle exigea qu’Ethan l’escortât.

Les ingénieurs du son les équipèrent de micros-cravates, leur accrochèrent des émetteurs à la ceinture. Des caméras furent disposées aux quatre coins du domaine, puisqu’on avait décidé de privilégier les plans généraux, lesquels flatteraient le paysage.

Anny déambula au bras d’Ethan.

La nature lui procurait l’effet d’une révélation. Quoi, cela pouvait être si fort, la lumière ? Et le ciel, on arrivait à le contempler longtemps ? Ce n’était pourtant qu’un écran bleu sur lequel rien ne se passait. Oui, mais quel bleu ! Quelle vibration au sein de l’azur…

Ébahie par l’horizon, elle ne baissait pas encore le regard pour admirer fleurs et buissons.

Tant pis, ce sera pour demain…

Ethan souriait, heureux.

Soudain, Anny s’écria :

– Oh, ça me gratte !

Elle faufila sa main sous son pull, débrancha le micro.

– Un insecte m’a sauté sur le ventre, pas toi ? reprit-elle en pivotant vers Ethan.

Et, mimant un taon qui bondit, elle plaqua sa main contre le flanc d’Ethan, saisit l’émetteur, tourna le bouton de relais.

– Voilà, maintenant on est tranquilles. On raconte ce qu’on souhaite, ils ne nous écoutent plus.

– Tu en es sûre ?

– Douze ans de métier, Ethan, le temps d’apprendre. À mes débuts, les preneurs du son se gondolaient en m’entendant aller aux toilettes.

Elle le dévisagea avec affection. Prenant le temps de retenir son attention, elle murmura :

– Merci.

Ethan s’empourpra. Elle rit.

– Ne rougis pas. Les blonds ne doivent pas rougir : on croit qu’ils ont attrapé un coup de soleil.

Elle avança de quelques pas puis demanda, suave :

– Pourquoi entreprends-tu ça ?

– C’est mon métier. Je reçois un salaire.

– On ne t’a pas payé, les semaines d’avant, pour me chercher partout ni pour m’assister.

– Je… je sentais que… tu en avais besoin…

– C’est de la pitié ?

Il s’arrêta, réfléchit, bafouilla :

– Peut-être. En tout cas, c’est la pitié la plus forte et la plus obsédante que j’aie jamais éprouvée dans ma vie.

Anny comprit qu’il venait de se déclarer. Elle répondit, délicate :

– Moi aussi, j’ai pitié de toi, Ethan. Je voudrais te protéger.

Ils se turent. Leur secret avait été échangé. Ils étaient liés.

Ils marchèrent une demi-heure, sans un mot, envahis par une plénitude nouvelle.

Quand ils rejoignirent la clinique, une escouade de techniciens s’abattit sur eux, leur expliquant qu’ils n’avaient plus reçu les dialogues ; bon, ce n’était pas une calamité, ils avaient mis de la musique sur les images.

– Un truc très romantique, précisa le réalisateur, trop d’ailleurs. Incroyable à quel point ça donnait une atmosphère amoureuse à votre promenade. Enfin, tant pis… C’était mieux que le silence, les cris d’oiseaux, l’autoroute au loin.

Anny et Ethan revinrent dans la chambre.

Anny s’allongea. Ethan la dévorait des yeux, intense.

Sans un mot, il alla chercher des serviettes en éponge à la salle de bains ; avec une prestesse inopinée, il les lança sur les cinq caméras pour occulter les objectifs.

En salle de régie, les techniciens se trouvèrent face à des écrans noirs.

Anny sourit.

Ethan poussa le loquet de la serrure.

Puis il vint s’étendre auprès d’elle, et posément, insensiblement, comme si le temps de l’attente devenait aussi précieux que le temps de l’étreinte, il approcha sa bouche de la sienne.

 

Ce fut doux.

Lenteur et silence.

Fièvre et délicatesse.

Les deux corps se découvrirent mais, à aucun moment, les regards ne se quittèrent.

Anny avait l’impression de faire l’amour pour la première fois. Avant, elle pratiquait le sexe ; ici, elle adressait des gestes d’affection à un homme qu’elle respectait, lequel répondait, fervent, étonné.

Chacun déshabilla l’autre avec un respect religieux, à la recherche d’un graal. Le trésor ne consistait pas dans le corps sans vêtement, mais dans l’âme nue qui acceptait de se donner. Jamais une peau, un ventre, une aisselle n’émurent autant Anny. Quant à Ethan, il tremblait chaque fois qu’il embrassait une nouvelle part d’Anny.

Ils se retinrent de jouir le plus longtemps possible, sentant que l’orgasme ne constituerait pas qu’un sommet, un terme également.

Après deux heures, cela se produisit.

Pourtant, ils demeurèrent enlacés, habités par une harmonie inouïe.

Toujours sans mot dire, Ethan aida Anny à se rhabiller, se vêtit, arrangea le lit puis arracha les serviettes masquant les caméras.

Anny s’était endormie.

Il déverrouilla la porte, sortit sur la pointe des pieds.

 

Sitôt qu’Ethan, abandonnant la chambre, eut rejoint le monde ordinaire, on l’attrapa brutalement par les épaules et on le conduisit au bureau directorial.

Parcourant la pièce, le réalisateur et le producteur de l’émission partageaient la fureur du professeur Sinead.

– Espèce de salaud, pour qui vous prenez-vous ?

– Où vous croyez-vous ?

– La clinique vous emploie comme infirmier. Pas pour…

– Pour…

Les trois n’arrivaient pas à mettre un nom sur la séquence censurée.

Ethan rétorqua, calme :

– Anny est mon amie.

Le docteur Sinead, décidant qu’il était inutile d’argumenter, lui annonça son licenciement immédiat.

– Anny ne sera pas d’accord, bredouilla Ethan, blême.

– Mademoiselle Anny Lee ne dirige pas cette clinique, autant que je sache.

– Elle refusera de continuer si je ne suis pas là.

– Elle a signé un contrat.

– Elle le dénoncera.

– Il faudrait qu’elle en soit capable. Avec des tranquillisants, on peut la ramener à la raison.

Ethan se révolta :

– Foutez-moi dehors si vous voulez, nous partirons ensemble.

Le docteur Sinead se redressa, ulcéré, sur son siège. La colère redonnait à l’octogénaire sa force perdue.

– Vous êtes viré ! Les vigiles vous empêcheront de l’approcher. Et si vous insistez, la police s’occupera de vous. Restituez-moi vos clés et vos badges. Adieu, monsieur.

Ethan comprit qu’il n’y avait pas moyen de remonter la pente. Plein d’une rage froide, il jeta son trousseau sur le bureau et sortit.

 

En fin de journée, à sept heures, on drogua Anny davantage.

Sage précaution : dès qu’elle se réveilla, elle appela Ethan.

Trente secondes plus tard, après avoir absorbé un verre d’eau assaisonnée d’un sédatif, elle sombra de nouveau.

 

À minuit, alors que la clinique sommeillait, les sirènes retentirent, déchirant les ténèbres par leurs cris d’hyènes.

Les gardiens foncèrent sur le lieu de l’effraction que signalait l’ordinateur.

Lorsqu’ils parvinrent à la pharmacie, ils trouvèrent la porte fracturée, les armoires ouvertes, des étagères dévastées.

– Là ! cria l’un d’eux.

Une ombre s’échappait en sautant par la fenêtre.

Ils se précipitèrent, mais aucun n’osa se lancer du premier étage.

L’homme courait, un fardeau sur le dos.

Les sirènes de police trillèrent. Trois voitures firent irruption et bloquèrent le chemin.

Cerné, l’homme s’arrêta, hésitant.

Les policiers bondirent, arme au poing.

– Rendez-vous !

Alors Ethan, lâchant son sac de médicaments, leva les mains en l’air.