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29 février 1906

Gretchen,

Je vais te raconter une aventure si étrange que, peut-être, tu ne me croiras pas. D’ailleurs, si je n’en avais moi-même vécu les épisodes, je…

Par où commencer ?

Oh, ma Gretchen, au désordre de mon écriture, à la déformation de mes lettres, tu constates combien ma main tremble. Mon cerveau n’aligne plus trois phrases cohérentes. Je ne me remets pas de ce qui s’est passé. Quant à le coucher sur le papier…

Courage. Je dois y parvenir. C’est si…

Allons, de la volonté, Hanna, laisse tes états d’âme de côté et relate les faits.

Bon, par quoi débuter ?

Ah ça, je l’ai déjà dit…

Mon Dieu, je vais prendre l’histoire à la diable, comme elle vient…

Donc, lundi dernier, j’ai atteint le terme de ma grossesse. Plus énorme que moi, jamais Vienne n’avait connu ; en neuf mois, mon ventre s’était développé en obus pointé ; il me précédait plusieurs secondes dans les pièces où j’entrais, essoufflée, en nage, les poignets sur les reins. Depuis des semaines, mon dos avait du mal à endurer cette charge – ma vessie encore plus –, donc, malgré mon bonheur d’être enceinte, je piaffais après ma délivrance.

Selon les femmes von Waldberg, mon gigantesque abdomen annonçait sans le moindre doute un garçon. Pour mon médecin, le docteur Teitelman, sa taille s’expliquait par une forte production de placenta.

– Votre bébé, vous l’avez bien logé, Hanna. Aussi somptueusement que dans votre palais viennois. On entend à peine les battements de son cœur lorsqu’on y prête l’oreille.

Il m’ordonna de remonter sur la balance.

– Incroyable… Si l’on ne regardait que l’aiguille, on pourrait estimer que vous charriez un bébé de six kilos.

– Six kilos ?

– Oui.

– Combien pèse un bébé ?

– Un normal entre deux et trois kilos. Un gros généralement quatre kilos, quatre kilos et demi.

– Et le mien six kilos ?

Le médecin éclata de rire.

– Oui, un géant en quelque sorte.

Je me mis à hurler :

– Ce sera une boucherie ! Je n’arriverai jamais à le sortir ! L’accouchement va être horrible… Découpez-moi le ventre.

– Une césarienne ? Non, je n’en suis pas partisan. Selon moi, on ne doit la pratiquer que sur des femmes mortes !

– Pourtant, on m’a raconté que…

– Oui, Hanna, je suis au courant. Certes, mon confrère et ami, le docteur Nikisch, les pratique avec succès car notre époque a progressé en asepsie et en anesthésie. Cependant…

– Une césarienne, docteur ! Appelez votre collègue Nikisch. Qu’on m’endorme, qu’on retire l’enfant et qu’on me recouse.

– Il y a un grand risque d’infection de l’abdomen. Et quand commence une péritonite…

– Ah ! mon Dieu.

– Une femme sur cinq en meurt.

– Cet enfant va rester coincé en moi, nous crèverons tous les deux !

Il apposa ses paumes sur mon front. Ses sourcils se froncèrent au-dessus de ses yeux bons et sereins.

– Calmez-vous, écoutez-moi jusqu’au bout, Hanna. Je ne crois pas que l’enfant pèse six kilos. Votre poids s’explique autrement… Vos eaux tiennent davantage de place que l’enfant.

– Pourquoi ?

– Évident ! Lorsque je vous ausculte, j’atteins à peine le fœtus.

Je soupirai, soulagée.

– Je me fie à vous, docteur.

Teitelman palpa mon dos et mes bras maigres en ajoutant :

– Vous accomplirez votre travail à l’ancienne, comme toutes les femmes depuis des millénaires. Si vous avez traversé la grossesse sans embarras, pourquoi l’accouchement serait-il différent ?

J’admis qu’il avait raison. Jusqu’à présent, comparativement à d’autres, j’avais eu peu de nausées et j’avais échappé tant aux varices qu’aux brûlures d’estomac.

Franz patientait en bas, dans le fiacre.

Je lui rapportai la conversation en cachant mon accès de lâcheté, voire en enjolivant les éloges que m’avait prodigués le médecin. Oui, j’ai besoin de me vanter ! C’est inutile tant Franz m’idolâtre et pourtant, depuis que je brouette l’héritier Waldberg, je ne laisse pas filer une occasion d’être complimentée.

À son habitude, Franz me couvrit de baisers, me traitant en trésor précieux. Oh, Gretchen, dès que je me vois dans ses yeux, je me perçois magicienne, une créature dotée du don rare de rendre la vie plus piquante, plus intense.

Les larmes aux yeux, Franz me demanda :

– Alors, l’accouchement est pour quand ?

– Les jours, voire les heures qui viennent.

– Rien de plus précis ?

– Franz ! Tu me faisais l’amour toutes les nuits, voire plusieurs fois par nuit.

Il éclata de rire, presque rougissant. Je complétai :

– Je m’étonne lorsque certaines femmes prétendent savoir le jour où elles sont tombées enceintes : plus que de la clairvoyance, cette mention indique surtout que les visites du mari s’étaient raréfiées au point qu’on pouvait les dater.

Ensuite, nous sommes passés chez tante Vivi, laquelle nous attendait avec une profusion de gâteaux. J’avoue que je ne sus résister ni au kouglof marbré ni à la tarte aux mandarines.

– Attention, quand vous serez délivrée, ma chérie, il faudra cesser de bâfrer. Sinon, vous ressemblerez à ma sœur Clémence.

Je pouffai. Franz lança un cri d’horreur comique :

– Pitié ! Je n’ai pas épousé tante Clémence.

Pour t’éclairer, tante Clémence a… comment dire ?… simplifié son physique. Non seulement elle est aussi large que haute, mais elle ne possède ni cou ni taille : un sac surmonté d’une tête. Heureusement, ce sac est habillé avec le dernier chic et, vu la surface qu’il offre aux accroches, les rubans ne manquent pas.

Tante Vivi feignit la colère :

– Quoi ? Ne trouvez-vous pas ma sœur ravissante ? Une femme nourrie par la pâtisserie Sacher depuis des décennies ne peut être mauvaise.

– Certes, tante Vivi. Il ne viendrait pourtant à l’idée d’aucun homme d’y goûter.

Elle sourit, comme si Franz, au lieu de brocarder sa sœur, lui avait adressé un compliment.

Puis elle sortit un objet des plis de sa robe, en roulant les yeux tel un magicien de foire.

– Ma petite Hanna, voulez-vous connaître le sexe de votre enfant ? Mon pendule prédit ce genre de choses.

Elle brandissait une chaîne en argent à laquelle était suspendue une pierre verte. Son doigt désigna le bijou biscornu.

D’instinct, je me repliai sur moi-même.

Franz intervint :

– Hanna, s’il te plaît. Tante Vivi ne s’est jamais trompée avec son pendule.

Vivi rougit – ce qui était étonnant chez une femme si maîtresse d’elle-même – et confirma en dodelinant de la tête :

– Jamais, en effet. Mon pendule s’est toujours montré juste dans ses oracles.

Franz renchérit :

– Nous réfléchirons mieux aux prénoms.

À cet ultime argument, j’acceptai.

Tante Vivi m’expliqua qu’elle tiendrait son pendule avec sa main droite au-dessus de mon ventre ; s’il tournait en rond, il repérait une fille ; s’il oscillait d’avant en arrière, il détectait un garçon.

Je m’allongeai sur le sofa, coinçai des coussins sous mes lombaires et mes coudes ; tante Vivi s’approcha.

D’abord, le pendule ne bougea pas. Nous fixâmes une longue minute l’appareil immobile. Vivi, un doigt posé sur ses lèvres, m’ordonna de patienter.

Puis le pendule se mit à s’agiter. Pendant quelques secondes, il hésita, irrégulier, chaotique ; il ne se décidait pas.

Vivi s’étonna. Franz aussi. D’ordinaire, le pendule ne tardait pas autant. Je me permis donc de rompre le silence pour conter à tante Vivi ce que m’avait appris le docteur, l’importance du placenta dans mon ventre.

– Peut-être est-ce pour cela qu’il peine à trouver le sexe ?

Vivi approuva de la tête, sourit, m’intima le silence et maintint le pendule à l’aplomb de mon nombril.

L’objet commença à manifester plus d’énergie : il s’animait. Ses mouvements s’amplifiaient sans que leur tracé se précisât. Cercle ? Balancier ? Les deux se succédaient avec incohérence. Soudain, le pendule se mit à ruer dans tous les sens, la pierre tirant sur la chaînette comme si elle allait se décrocher. Pourtant, aucune indication claire ne se dessinait : non seulement cercles et balanciers se coupaient, se brouillaient, mais, alternativement, la pierre montait, descendait, tournait, ballottait. On aurait dit qu’elle tentait d’échapper à un pouvoir invisible, soit furieuse, soit effrayée. Nous assistions au combat de la pierre contre la chaîne.

– Que se passe-t-il ? cria tante Vivi.

Lorsqu’elle perçut l’inquiétude qui se peignait sur mon visage et celui de Franz, elle interrompit l’exercice.

– Ce pendule est fou, déclara-t-elle. Je vais le jeter.

Pâle, elle le conservait dans son poing fermé.

– Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Franz.

– Il a fini son temps avec moi. Allez, hop, à la poubelle.

Elle alla au fond de la pièce. Or, là, je ne pus m’empêcher de remarquer que tante Vivi ne réalisait pas ce qu’elle avait annoncé : au lieu de se débarrasser de l’objet, elle le rangea soigneusement dans le tiroir de son secrétaire. Après cela, elle revint vers nous, malicieuse.

– Les précédents ont achevé leur carrière de la même façon. Il arrive un jour où tout pendule se rebiffe et refuse de servir davantage. Oui, il y a des révolutions aussi chez les pendules.

Elle se désopila, mais je vis qu’elle se forçait ; elle demeurait troublée.

Quand un domestique vint nous resservir du thé, tante Vivi en profita pour changer de sujet et, en un brillant monologue, multiplia les histoires de salon, toutes plus drolatiques les unes que les autres, ce qui nous divertit beaucoup. Fine observatrice, capable de croquer les gens d’un mot, elle manifestait un vrai génie caustique. Lorsqu’elle raillait, tante Vivi donnait l’impression de griffer alors qu’elle assassinait. Était-elle cruelle pour le seul plaisir d’amuser ? Ou était-elle méchante naturellement ? Elle exécutait son numéro avec un tel brio qu’elle ne nous laissait pas le recul de la juger. Étincelante, elle vampait son public, nous réclamions des bis ; entre deux rires, pendant que je peinais à reprendre ma respiration, je songeai qu’il valait mieux faire partie de ses amis que de ses ennemis, et je me félicitai de notre entente.

Franz s’esclaffait sans retenue. À cette heure, il n’était plus l’élégant comte von Waldberg devant sa vénérable tante dont Vienne enviait les hautes relations, il devenait un militaire qui festoie avec un camarade. Tante Vivi, en effet, se comportait plus en homme qu’en femme : elle blaguait, elle jurait, elle lançait des allusions croustillantes, elle dispensait des saillies et des brusqueries gaillardes qui eussent mieux convenu à un officier. Grâce à cette particularité hors du commun – créer une immédiate familiarité avec son interlocuteur quel qu’il soit –, Vivi était recherchée.

Lorsqu’elle nous raccompagna dans le hall, Vivi, en m’embrassant, me proposa à l’instant où nous nous quittions :

– Oh, Hanna chérie, m’accorderiez-vous une grande faveur ?

– Bien sûr, ma tante.

– Puis-je assister à votre accouchement ?

Ma bouche s’arrondit de surprise. Vivi battit des paupières en m’attrapant les mains et en les pressant dans les siennes.

– Puisque vous n’avez plus votre maman pour vous soutenir durant ce grand moment, accepteriez-vous votre tante Vivi ?

Sans attendre ma réponse, elle se tourna et pointa un menton batailleur vers Franz.

– Mon neveu, rassurez-moi. Vous n’êtes pas de ces pères qui rentrent dans la chambre de travail ? Vous vous limiterez, j’espère, à faire les cent pas dans le couloir en fumant une boîte de cigares ?

– Participer à l’accouchement ? s’exclama Franz, surpris. Je n’y avais pas pensé.

– Tant mieux. Je trouve que la présence du mari ne respecte pas l’épouse. Aucune femme ne rêve de se montrer dans cet état, jambes écartées, perdant ses eaux et hurlant de douleur. Ça tue le désir.

– Oh oui, confirmai-je.

– Nous ne sommes pas des génisses. Et nous n’épousons pas des vétérinaires. Notre charme doit s’entourer d’un peu de mystère, que diable. Alors, Hanna, m’autoriserez-vous à vous tenir la main, à vous encourager, à vous aider ?

– J’en serai comblée, tante Vivi.

Ses yeux se plissèrent. Sur-le-champ, je pris ce mouvement pour de la gratitude ; aujourd’hui, je suppose qu’elle en crevait d’envie après la déroutante réaction du pendule.

 

Oh, ma Gretchen, j’imagine que tu ne perçois pas une ombre de bon sens dans ce que je raconte. Pourquoi t’assommer avec ce futile épisode de magie noire ? Hélas, tu vas découvrir bientôt ce qu’il avait de prémonitoire. D’horriblement prémonitoire. J’en frémis en y réfléchissant…

Je me demande ce que tante Vivi avait compris alors. Tout, ou fraction de la vérité ? Je soupçonne que si je l’interrogeais maintenant, elle prétendrait « rien », la sorcière…

Bref, j’y arrive, malgré ma répugnance.

Les jours suivants, mon attention se focalisa sur mes entrailles. Chaque matin, je me levais pleine d’espoir, chaque soir je me couchais en souhaitant que la nuit ne finît pas sans que…

Malheureusement, mon ventre s’attardait dans sa tranquillité. Je suppliais le docteur Teitelman de venir à la maison ; il se contentait, à l’issue d’un court examen, de m’apaiser avec philosophie :

– Ma douce Hanna, cessez de vous ronger les sangs, aucune femme n’a jamais oublié son enfant dans son ventre. Croyez-moi, la nature ne se trompe pas, vous pouvez lui conserver votre confiance. Sans doute êtes-vous en train, en ce moment, de ciseler un détail, de nuancer la couleur de ses cheveux, d’ourler ses narines, de sculpter ses paupières. L’accouchement ne se déclenchera que lorsque vous aurez fini.

– Pourriez-vous le provoquer ?

– Non.

– Le stimuler ?

– Non plus.

– Votre collègue, le docteur Nikisch…

– Ne tablez pas sur des miracles scientifiques, et surtout pas sur mon collègue et ami Nikisch. Si vous insistez, je vous l’envoie. Il vous répétera comme moi : patience.

Après son départ, j’avais deux heures plus apaisées. Puis, le silence de mes entrailles m’irritait et je me remettais à geindre.

Franz ne savait plus quoi faire ou dire pour me calmer, voire me distraire. De toute façon, j’avais décidé que personne ne me comprenait plus, convaincue d’être l’unique à mesurer la catastrophe : je portais un enfant prisonnier dans mon ventre, un enfant que je serais incapable de délivrer.

Qui mourrait en premier ? Lui ou moi ?

Seule Tante Vivi subodorait ma panique. Elle passait deux fois par jour pour prendre de mes nouvelles et je lisais l’expectative et la consternation sur ses traits.

Dimanche soir, je me couchai à neuf heures, persuadée que la naissance approchait.

Las ! À deux heures du matin, près de Franz qui dormait, béat, je veillais et j’attendais encore.

Au bord de la crise de nerfs, je quittai le lit et me mis à errer dans notre demeure. L’obscurité, l’absence des domestiques lui donnaient vraiment l’apparence d’un palais. La lune allongeait l’enfilade des salons par ses rayons grisés.

Je débouchai dans le hall en marbre. Là, sur une console, je trouvai mes sulfures.

Trouvai ? Non, retrouvai. Oui, je les avais négligées, ces derniers mois, mes sphères fleuries, mes marguerites de glace, mes prairies sous cristal. Elles captaient la lumière de la lune avec autant d’avidité que celle du soleil. Leurs couleurs gagnaient un vernis sombre. Elles rivalisaient non pas de chromatismes acidulés comme durant le jour, mais de nuances sourdes, du jaune grisé au bleu presque noir.

Je m’enchantais de les redécouvrir. À leur vue me revint aussi une certaine insouciance, celle de la jeune femme qui les avait collectionnées, une jeune femme libre, désinvolte, qui se moquait d’être enceinte ou pas. J’eus subitement conscience qu’on m’avait arraché mon enfance.

Je pris un mille-fleurs, le plus beau, celui qui avait été naguère mon favori, et je me mis à pleurer. Sans illusions, sans retenue non plus, je m’apitoyais sur moi, sur celle que je n’étais plus, sur la malheureuse que j’étais devenue. Pourquoi m’étais-je mariée ? Pourquoi avais-je voulu des enfants ? Le silence de mon ventre le prouvait : j’échouais à réaliser ce qu’accomplissaient mes semblables. Si encore je me distinguais par une autre habileté ! Décidément, je n’étais bonne à rien. Et mes efforts pour m’améliorer avaient aggravé mon cas.

Pleurer me soulagea.

Après une demi-heure de sanglots, il me sembla voir plus clair en moi et une intuition me foudroya.

Cela me parut évident. Pour accoucher, il suffisait que je brise l’une des boules. Oui ! L’idée m’illumina de sa fulgurance : si je cassais mon cristal préféré, tout rentrerait dans l’ordre.

Je pris quelques secondes pour savourer mon futur exploit. Je faillis même appeler Franz afin qu’il assiste au miracle.

Appuyée contre la table, je contemplai le sulfure le plus rare, un dahlia noir sur lequel rôdait un papillon en soie, puis je le jetai au sol.

Le verre éclata, des morceaux s’éparpillèrent telles des gouttes, et soudain, je sentis quelque chose d’humide le long de mes cuisses : je perdais les eaux.

Aussitôt, une douleur traversa mon abdomen et me plia en deux.

Je criai de victoire : l’accouchement commençait.

Les domestiques accoururent, Franz déboula, appela le médecin et la sage-femme. On me porta jusqu’à la chambre.

J’étais joyeuse comme jamais. J’avais envie de chanter, de danser, d’embrasser chacun.

Le docteur Teitelman surgit rapidement – à croire que les médecins dorment habillés –, escorté par la sage-femme et ses aides. Tante Vivi mit un peu plus longtemps à nous rejoindre, mais arriva coiffée, poudrée et parfumée.

– J’ai l’impression que ça ira vite, annonça le médecin.

Tante Vivi me saisit les deux mains et m’encouragea à pousser.

Je m’appliquai de mon mieux.

Une sensation m’étonnait et donnait raison à l’optimisme de Teitelman : je ne souffrais pas autant que je l’avais imaginé. Certes, l’expérience n’était pas franchement agréable, mais elle restait tolérable. « Je suis donc conçue pour avoir des enfants », ne pus-je m’empêcher de penser.

Au bout de deux heures, le docteur Teitelman tâta mon ventre qui avait légèrement dégonflé. Il l’ausculta, passa et repassa ses doigts de chaque côté. Son visage ne trahissait aucun diagnostic, sa contenance se limitait à celle d’un professionnel compétent.

Enfin, il quitta la pièce avec la sage-femme. Ils s’entretinrent à voix basse derrière la porte, puis Teitelman avertit qu’il s’absentait dix minutes.

– Docteur ! hurlai-je depuis mon lit.

– Rien n’adviendra au cours de ces dix minutes. Soyez confiante. Je ne vous laisse pas seule.

La sage-femme s’approcha et m’adressa un bon sourire. Tante Vivi me caressa le front.

– Où va-t-il, tante Vivi ?

– Aucune idée.

– C’est bizarre, non ?

– Non, ce n’est pas bizarre.

Il n’y avait qu’une molle conviction dans sa voix ; elle aussi comprenait mal l’attitude du médecin. Après avoir testé plusieurs idées dans sa tête, elle se pencha vers moi.

– Ma petite Hanna, s’il n’est pas là lors des dernières contractions, tant pis pour lui. Durant des siècles, les femmes ont accouché sans médecin. N’ayez crainte.

Une demi-heure plus tard, le docteur Teitelman réapparut, accompagné d’un long homme jeune à la barbe clairsemée.

– Hanna, je vous présente le docteur Nikisch.

Je me raidis aussitôt.

– Quoi ? Vous voulez pratiquer une césarienne ?

Teitelman toussa, gêné.

– Je souhaite juste que mon confrère collabore à cet accouchement parce que…

– Parce que quoi ? braillai-je.

Il ne répondit pas. Vivi se jeta sur lui et l’attrapa par le col.

– Qu’arrive-t-il à ma nièce ?

Teitelman rougit, se dégagea, agita sa pomme d’Adam en réajustant sa cravate et lança un regard courroucé à tante Vivi.

– Justement, mon collègue va m’aider à le savoir.

Teitelman et Nikisch se mirent alors à m’examiner sous mes angles les plus intimes. En me palpant, ils se consultaient d’une façon impénétrable.

Enfin, Teitelman me demanda de pousser de nouveau.

– Ah, quand même ! s’exclama tante Vivi, furieuse de leur comportement.

Je réessayai de sortir l’enfant. Eaux et sang coulèrent.

Puis les deux hommes me prièrent de m’interrompre, « pour me reposer ».

Alors que je reprenais mon souffle, ils s’enfermèrent dans un conciliabule derrière les rideaux de la fenêtre.

Nikisch revint et ouvrit sa mallette.

– Que préparez-vous ?

– Fiez-vous à nous, madame.

– Une césarienne ?

– Je vous en supplie. Accordez-nous votre confiance, vous n’allez pas souffrir

Je faillis réclamer Franz à mon secours. J’abandonnai pourtant. Si mon destin était d’avoir le ventre découpé pour délivrer mon enfant, je devais l’accepter. Tant pis si je ne survivais pas !

Le docteur Nikisch s’approcha de moi en tenant un linge imprégné de liquide.

Je pus juste souffler à tante Vivi :

– Dites à Franz que je l’aime.

Le linge se colla à mes narines, je sentis une odeur acide, un grand apaisement, et je perdis connaissance.

 

Lorsque j’ouvris les yeux, j’étais recluse dans la chambre nettoyée, rangée. Mon premier réflexe consista à chercher l’enfant à mes côtés ; il n’y était pas. Mon deuxième ? Évaluer la douleur de mes entrailles ; or, là encore, je ne percevais rien. Doucement, je glissai mes doigts sous ma chemise, m’apprêtant à hurler : je découvris un ventre plat, indolore, sans pansements ni cicatrices.

Ainsi, j’avais réussi à expulser l’enfant normalement ?

Je pleurai de joie. Pendant un temps, je ne fus plus que cela, ces larmes chaudes, réconfortantes.

Puis je m’arrêtai, impatiente, pour mieux scruter les bruits. Mon bébé avait-il faim ? Mon bébé dormait-il ? Où avait-on couché mon bébé dans la maison ? Fille ou garçon ?

J’appelai mon mari. Sitôt le prénom de Franz prononcé, je constatai que ma voix, trop faible, ne traverserait pas la porte.

J’attendis donc. Par instants, je somnolais.

Quelques minutes ou quelques heures plus tard – je ne saurais le préciser –, Franz apparut.

À son allure courbée et son visage gris, je compris qu’un malheur s’était produit.

– Tu es réveillée, ma chérie ? s’enquit-il d’une voix éteinte.

– Franz, où est l’enfant ?

Il s’assit au bord du lit et me saisit le poignet.

– Tu dois être courageuse : il est mort.

Le silence.

Même pas de sanglots. Juste une douleur aiguë. Un poignard s’enfonce dans mon cœur. Un goût de vomi envahit ma bouche. Je voudrais mourir à mon tour. Mourir pour éviter la souffrance. Mourir pour échapper à la haine qui monte en moi.

Quand je parvins à parler, je demandai à Franz où se trouvait le corps de notre nourrisson. Il me répondit que le docteur Teitelman, après l’avoir enveloppé dans des langes, l’avait emporté avec lui. Il avait refusé à Franz, qui l’exigeait, le droit de le regarder.

– Épargnez-vous ça, mon ami. Votre deuil sera plus aisé ainsi.

Voilà, Gretchen.

Je supposais avoir touché le fond du malheur.

Pas du tout. Le pire restait à venir…

Comment est-ce possible ?

Les mots qui vont suivre, tu vas sans doute avoir des difficultés à les lire. Autant de mal que j’en ai, moi, à les écrire. J’irai néanmoins jusqu’au bout de mon récit, telle Marie Stuart à l’échafaud.

Plus tard dans la journée, le docteur Teitelman entra.

J’étais seule. Je ne pensais plus, je ne gémissais plus, je n’éprouvais plus rien. Je gisais, dévastée, au milieu des oreillers.

Il traîna une chaise, l’installa près de mon lit, s’y assit, lourd.

Il hésitait à s’expliquer. Ayant l’impression de sortir des enfers, je crus le soulager en lui disant :

– Je sais tout, docteur. Franz m’a raconté ce qui s’est passé.

Il tourna les yeux autour de lui, comme s’il cherchait un témoin, mouilla ses lèvres, déglutit, déclara d’un ton morne :

– Monsieur von Waldberg ne vous a répété que ce que je lui ai confié.

– Pardon ?

– J’ai estimé qu’il valait mieux proposer une version officielle, une version acceptable, un récit qui vous attire la compassion et n’éveille pas les soupçons.

Je me tus. Je savais que j’allais recevoir un coup terrible. Je l’attendais.

Teitelman se redressa, nettoya ses lunettes, soupira, puis me toisa avec sévérité.

– Il n’y avait rien dans les draps que j’ai emmenés hors d’ici. Vous ne portiez aucun enfant dans votre ventre, Hanna, uniquement de l’eau. Vous n’étiez pas enceinte.

Ton Hanna.