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Sans doute n’avait-elle jamais été aussi heureuse…

Depuis qu’elle avait rejoint les béguines, Anne s’épanouissait. Habiter avec des femmes qui acceptaient – voire recherchaient – un destin d’exception l’encourageait à tracer son chemin. Oui, on pouvait se donner d’autres buts que balayer, subir la domination du mâle, pondre des enfants et les torcher ; celles qui l’entouraient, qu’elles vinssent de l’aristocratie ou des quartiers pauvres, l’entendaient ainsi. Formant une communauté ni fermée ni religieuse, elles préféraient habiter ensemble, travailler, approfondir leur foi en menant une vie d’austérité et de prière. Si elles obéissaient à des règles écrites, elles ne prononçaient pas de vœux, libres de rester autant que de partir.

Le béguinage de Bruges constituait une ville accotée à la ville. Encerclé d’eau, accessible aux canards et aux cygnes plus aisément qu’aux hommes, il s’érigeait telle une île au milieu des maisons. Dès qu’on passait l’arche du pont, on s’engageait dans un site calme où végétaux et constructions coexistaient en harmonie. Au centre des bâtiments, surplombant les façades, les arbres poussaient, colonnes d’une cathédrale naturelle filtrant la lumière dans leurs vitraux feuillus, amplifiant les chants des oiseaux, appelant à regarder le ciel, à se recueillir. Cette place que, partout ailleurs, on aurait pavée, avait été laissée en futaie ; du pas de leur porte, les béguines entrevoyaient leurs voisines à travers les troncs.

Quand Anne s’isolait au bord de la rivière ou sous son tilleul, personne ne venait la déranger. Du moment qu’on s’acquittait de ses devoirs, les pensionnaires admettaient des conduites variées : ici, donc, au lieu de souffrir d’être différente, Anne fouillait sa singularité. Sa pensée, trouvant enfin le loisir de se développer, prenait son envol.

Sous l’influence de Braindor et de la Grande Demoiselle, elle se mit à rédiger ses poèmes. À chaque fois qu’elle couchait un texte sur le papier, elle s’en déclarait insatisfaite.

– Il n’est pas juste.

– Si, répondait Braindor en découvrant les vers avec émotion.

– Non.

Sitôt qu’elle rentrait au cœur d’une méditation, en fixant l’azur, en observant les poissons, en suivant le voyage des oiseaux, ce n’était ni les uns ni les autres qu’elle voyait, mais l’énergie qui les sous-tendait, la joie qui amenait la vie, l’ivresse de la création. Sous le bienfaisant tilleul, elle quittait tout : elle d’abord, le monde matériel ensuite, puis, au pic brûlant de l’expérience, elle échappait aux mots, aux idées, aux concepts. Ne demeurait que ce qu’elle ressentait. Elle avait l’impression de se dissoudre dans la lumière infinie qui tramait la toile du cosmos.

– Braindor, les mots n’ont été inventés que pour refléter l’univers, ils inventorient les êtres, ils étiquettent les objets. Or moi, je m’évade, je pars en dessous, en dessus, derrière, je file dans l’invisible… Comment décrire ?

– Comme tu le fais.

– Il n’y a pas de mots racontant l’invisible.

– Si, ceux de la poésie.

– Mes phrases restent inexactes, imprécises. Mes images pèchent, lourdes, en plomb, puisqu’elles se rapportent au monde matériel.

– Non, Anne, une image féconde dépasse le monde matériel dès qu’elle indique un au-delà ; elle crée un jeu de comparaisons, telles les facettes d’un diamant taillé.

– Il n’empêche. Ma langue ne me permet qu’une grossière approximation. Est-ce dû au flamand ? Y parviendrais-je mieux si je pratiquais le latin ? le grec ?

Tout en continuant à écrire, Anne concluait que jamais elle ne capturerait sous sa plume les formulations appropriées.

Le soir, la Grande Demoiselle et Braindor lisaient ses pages avec délectation.

Le clair miroir où je pourrais te voir,

Ce miroir-là n’est ni de verre ni d’eau.

Au fond de moi je sais le percevoir,

En mon âme nue, par-delà ma peau,

Sans obstacles, bien loin des mots trompeurs,

Je me glisse et me fonds entre tes bras.

Je m’allonge à l’ombre de ton éclat :

C’est toi autant que moi, car c’est mon cœur.

Quand Anne s’éloignait, ils s’autorisaient à exprimer les compliments qu’elle n’aurait jamais tolérés.

– C’est une poétesse mystique ! s’exclamait la Grande Demoiselle.

– Qui a mieux évoqué le Dieu qu’on rencontre à l’intérieur de soi ?

– J’ai rarement coudoyé une foi si pure.

 

Désormais, Anne acceptait de reconnaître que ses poèmes parlaient de Dieu. Encore une fois, ce n’était qu’une question de mots, de ces mots gauches, imparfaits : si les gens qu’elle appréciait le plus, Braindor et la Grande Demoiselle, chérissaient ses textes parce qu’ils peignaient Dieu, alors va pour Dieu ! Un mot en valait un autre dans la mesure où aucun mot ne valait.

Anne allait pieusement à la messe le dimanche, priait, chantait avec les béguines ; portée par la foi ardente qui l’environnait, elle se réjouissait que ses textes appartiennent à ce cercle où elle se sentait si bien.

Lorsque, en vue de la préparer à s’entretenir avec l’archidiacre, la Grande Demoiselle l’interrogeait sur des points de dogme, telles la Trinité ou la damnation aux enfers, elle demeurait muette, car il s’agissait de questions qu’elle ne se posait pas. En revanche, le mystère de l’Eucharistie la passionnait : oui, elle recevait bien le divin avec l’hostie, n’ayant aucun mal à imaginer que ce pain fût distinct de ce qu’il était.

Tante Godeliève et ses deux cousines venaient la voir régulièrement. Au début, Anne protesta, arguant qu’elle se déplacerait jusqu’à leur maison. Or, à travers leurs allusions, elle comprit qu’Ida n’admettrait pas cette intrusion ; de surcroît, ces visites dans l’enceinte paisible du béguinage pacifiaient sa tante et ses cousines.

Ida donnait de plus en plus de souci à Godeliève. Ainsi qu’elle l’avait annoncé, la jeune femme avait décidé de prouver qu’elle plaisait aux hommes. Si auparavant elle se jetait à leur tête pour engager la conversation, elle se jetait dorénavant dans leurs bras.

– Une traînée, ma petite Anne, une folle déchaînée. Un clin d’œil suffit : elle dit « oui ». Pas besoin de lui causer poliment, encore moins de le lui demander, elle se couche à la première sollicitation. Bien sûr, j’ai honte, car personne n’a jamais été ainsi dans la famille, mais j’ai surtout peur. Elle se conduit si furieusement que j’ai l’impression qu’elle cherche… le pire.

– Que serait le pire, tante Godeliève ?

– Je ne sais pas. Elle, elle trouvera ! Ah, heureusement que mes chéries ne suivent pas cette voie.

Hadewijch et Bénédicte, coulées dans une autre chair qu’Ida, poussaient avec tranquillité, joie, sagesse. De leurs aînées, c’était Anne qu’elles admiraient.

– Prie pour elle, Anne, je t’en supplie. Prie pour elle.

Anne opinait du chef, confuse. Demander un service à Dieu, elle n’y réussissait pas. Bien sûr, elle avait parfois adressé des suppliques au Créateur, les soirs de révolte, les jours où elle souffrait trop, cependant elle savait que ces exigences-là ne représentaient qu’une étape, les marches basses de l’escalier ; au sommet de celles-ci, il y avait mieux : l’adoration. Le but de la prière n’est pas de demander mais d’accepter.

Avec maladresse, elle tenta de songer à sa cousine, de lui envoyer par la pensée la force de ne plus fauter ; assez vite, elle abandonna ; si elle ne doutait pas que Dieu écoutât, elle doutait qu’Il intervînt. Dieu brillait d’un éclat qu’on devait rejoindre, Il ne constituait pas une personne à implorer, séduire, convaincre.

Elle détestait le marchandage avec Dieu. Depuis son enfance, elle n’avait vu que cela, des pécheurs qui promettaient de s’amender en échange d’une grâce, des vicieux qui amorçaient leur rédemption à condition que Dieu les favorise. Plus impure que tout lui semblait la pratique des indulgences : les gens achetaient par des actes de piété – prières, messes, dons d’argent – la diminution de leur temps au Purgatoire. Qu’on puisse tarifer les péchés la choquait déjà ; que certains tinssent une comptabilité de l’au-delà la scandalisait. D’abord, elle ne croyait pas au Purgatoire, ce lieu intermédiaire entre l’Enfer et le Paradis où l’on attendait son départ – seuls les prêtres en parlaient… Au nom de quoi ? L’avaient-ils connu, fréquenté ? Quel explorateur en attestait ? Ensuite, elle décryptait dans ce monnayage une exploitation de la peur par l’avarice. Quel rapport entre une âme et un écu ? Le bruit de l’or tombant dans la caisse allait-il modifier les cieux ? À l’évidence, ces deniers-là finançaient la construction des églises et – plus grave – le luxe des prélats. Selon Anne, de même qu’on n’exigeait rien de Dieu, on ne composait pas avec Lui.

 

Une nuit, elle se réveilla en nage : quelque chose d’horrible se produisait. Bondissant de son lit, le souffle court, elle s’habilla à la hâte, sortit de chez elle en courant.

Le béguinage reposait dans les ténèbres. Pas le moindre brasillement de chandelle ne dorait une fenêtre. Les femmes sommeillaient en paix.

Une cloche sonna, rêveuse.

Avait-elle déliré ?

En levant la tête, elle devina, dans les hautes branches des arbres, à de multiples craquements, à des envols précipités, que les animaux avaient, eux aussi, perçu un danger.

Elle traversa la cour boisée, rejoignit les murs d’enceinte. En atteignant cette limite, elle constata que les oies s’agitaient.

Que se passait-il ?

Pas moyen de sortir car, à la nuit, on verrouillait les portes massives pour assurer la sécurité des femmes. Secouer les gardes ne lui semblait pas une bonne idée, car expliquer qu’elle pressentait un péril indistinct, de concert avec les oies, les écureuils ou les pies, allait la ridiculiser.

Elle décida donc d’escalader le mur de pierre.

Sitôt parvenue à son faîte, elle aperçut une lueur rouge au loin.

Un feu s’élevait à l’horizon, dont les flammes incendiaient le ciel.

Elle entendit des cris de femmes, les cloches sonnant l’alarme, les oh ! hisse ! des hommes qui transportaient des seaux d’eau.

Elle détermina le quartier où se déroulait le sinistre et comprit la situation en deux secondes : si une intuition l’avait tirée de sa couche, c’était parce qu’il s’agissait de la demeure de tante Godeliève.

Prompte, elle sauta du mur hors du béguinage, entra dans l’eau froide, nagea, gagna la rive, puis, sans prendre le temps d’essorer ses vêtements, courut à travers les rues sombres. Au fur et à mesure qu’elle s’approchait de la fournaise, elle rencontrait des Brugeois quittant leur lit pour porter assistance. Un bâtiment qui brûlait dans une ville en consumait dix autres. Si on ne réagissait pas énergiquement, le quartier entier disparaîtrait.

Lorsqu’elle arriva au pied de la maison embrasée, Anne se donna malheureusement raison : la demeure de Godeliève n’était plus qu’une torche vive. Elle s’empressa vers les voisins :

– Où est ma tante ? Où sont mes cousines ?

On la rassura :

– Elles séjournent chez Franciska, votre grand-mère, à Saint-André.

– En êtes-vous certains ?

– Ah oui… Godeliève nous a promis des œufs frais à son retour.

Anne poussa un soupir de soulagement ; cependant, au fond d’elle-même, elle ne se tranquillisait pas. Pourquoi s’inquiétait-elle ?

Une voisine s’élança vers le groupe.

– En fait, je n’ai vu partir que Godeliève et les deux petites. Pas vous ?

– Tiens, maintenant que vous le dites… Oui. Elles étaient seulement trois.

– Où est Ida ? s’exclama Anne.

À cet instant, à l’étage, une déflagration éclata : de la fenêtre sortit une figure hurlante, projetée à la vitesse d’une lave hors d’un volcan en fusion, une silhouette à forme vaguement humaine, laquelle fit une chute de deux toises puis s’écrasa sur le sol.

C’était Ida, les cheveux et les vêtements en flammes.