Lorsque Ida jaillit de la maison et s’écroula sur le sol, elle n’était pas encore morte cependant elle n’avait plus grand-chose d’humain : une chair carbonisée, furibonde, attaquée par les flammes, se débattant contre l’ennemi.
Sans hésiter, Anne avait arraché ses jupons pour les jeter sur la blessée, l’en couvrir, éteindre l’incendie qui la dévorait. Le corps embrasé, dément, criait, gigotait, bataillait, proférait des jurons, tapait Anne, l’insultait, mais Anne tint bon, parvint à maîtriser à la fois sa cousine et les braises.
Ensuite, alors que les hommes du quartier luttaient contre la propagation du feu à la rue entière, elle se redressa et, témoignant d’une autorité inconnue jusqu’à présent, ordonna qu’on emportât Ida à l’hôpital Saint-Jean. Le temps que des hommes allassent chercher des planches puis bricolassent une civière, elle tira de l’eau dans le canal, remouilla ses jupons, s’assura que plus une étincelle ne résidait dans la robe ou les cheveux.
Deux colosses au crin roux firent rouler Ida sur le brancard et, bien qu’elle continuât à tonitruer contre eux, ils la véhiculèrent en détalant.
– Elle a trop mal, dit le premier qui entendait Ida hurler à chaque cahot. Arrêtons-nous au couvent des Cordeliers. Il y a un très bon médecin à l’hospice.
Quelques rues plus loin, ils frappèrent au carreau.
Sébastien Meus passa la tête.
– C’est le meilleur médecin de Bruges, murmura le costaud à Anne.
Sébastien Meus ne leur reprocha point ce réveil au milieu de la nuit, il comprit la situation, ouvrit la porte fortifiée, leur indiqua une place dans l’hospice Saint-Côme. Avec l’aide des colosses, il déposa une cuve au-dessus de l’agonisante, demanda à Anne de la remplir en courant au puits. Sitôt fait, il dégagea une plaque qui laissa couler l’eau en pluie sur de multiples points.
Pendant une heure, ils coururent ainsi, de la fontaine au bac, pour doucher Ida, laquelle finit, entre deux salves de grossièretés, par geindre moins.
Le médecin dégrafa alors, délicatement, ses vêtements trempés, les détacha de la peau en prenant garde à ne pas décoller celle-ci dans la manœuvre. Puis il apporta un pot d’une substance grasse et, le plus doucement possible, l’appliqua sur les brûlures.
Au comble du calvaire, Ida gueulait, fulminait ; ni le médecin ni Anne n’écoutaient ses obscénités, variations scabreuses de sa douleur.
À laudes, quand l’aube pointa, à bout de forces, Ida s’endormit. Anne la veilla comme si sa vigilance allait l’aider à guérir. Tenant sa main intacte, elle tentait de lui insuffler sa force, son énergie.
À sexte, prévenu par un assistant du médecin, un curé arriva avec l’intention d’administrer les derniers sacrements à Ida. Celle-ci sortit du sommeil à l’instant où l’homme de Dieu se penchait vers elle : ses yeux le fixèrent avec épouvante. Aurait-elle aperçu le diable, elle n’aurait pas réagi différemment. Elle résista, essaya de fuir.
Le prêtre lui parla avec bonhomie. Comprenant qu’elle allait quitter ce monde, elle s’exclama soudain :
– Je veux me confesser !
Le prêtre demanda de demeurer seul avec Ida.
Le médecin, ses apprentis, ses infirmiers et Anne s’écartèrent. Sur le pas de la porte, Sébastien Meus retint la jeune fille.
– Reste ici.
– Pardon ?
– Reste dans cette salle. Cache-toi derrière un pilier. Si le mal reprend, tu dois la soulager avec de l’eau fraîche ou de l’onguent. Je te la confie.
Puis, son ordre devant être exécuté, il ferma la porte.
Anne s’assit dans une sorte de renfoncement pratiqué en la muraille afin que ni le prêtre ni Ida ne perçoivent sa présence.
Ida saisit le ministre de Dieu à la gorge et lui cria :
– C’est moi qui ai foutu le feu à la maison.
Anne se tapit. Quoi ? Allait-elle recueillir la confession d’Ida ? Elle tenta de se boucher les oreilles.
– Oui, j’ai cramé cette baraque pour me venger de ma ganache de mère. Je veux qu’elle souffre. Je veux qu’elle paie pour le mal qu’elle m’a infligé.
Anne entendait néanmoins. Elle se résolut à écouter sa cousine.
Bouillonnante de rancœur, Ida expliqua au prêtre que sa mère, ne l’estimant pas jolie, ne lui avait jamais proposé de prétendants. Du coup, elle avait été obligée de chercher un galant ; or – « vous connaissez les hommes, mon père » –, ceux-ci en avaient profité…
À ce moment de son aveu, Ida changea. Tandis que, jusqu’à présent, elle s’était comportée en victime, elle se transforma en furie grivoise, plus lubrique qu’un faune, détaillant au prêtre paniqué les fantasmes qu’elle avait accomplis avec les hommes, parfois avec plusieurs réunis.
Anne dut subir les récits d’Ida, laquelle avait franchi les limites de l’honneur pour démontrer qu’elle était séduisante et que sa mère avait tort.
Alors qu’Anne, la pure, aurait dû être choquée, l’inverse se produisit : la compassion l’envahit. Plus Ida déversait d’ordures – avec une certaine complaisance à les narrer –, plus Anne éprouvait de tendresse envers sa cousine. Sous l’Ida arrogante, excessive, débauchée, derrière la pyromane vengeresse, elle voyait une petite fille bourrée d’interrogations, doutant de plaire aux hommes, et d’abord à sa mère. Quel chemin vertigineux… Une affliction légitime de gamine l’avait transformée en harpie criminelle. Si Anne avait compris cela à temps, peut-être aurait-elle pu l’obliger à dépasser ce point de vue et à regagner confiance en elle. Anne culpabilisait : bien qu’elle eût passé des années à proximité d’Ida, elle n’avait jamais deviné ni ce qui agitait son cerveau, ni ce qui détruisait son cœur.
Enfin, Ida toucha au terme de sa confession : sa mère la traitait de prostituée – oh, elle ne prononçait pas le mot, mais son regard le disait. Le jour où Godeliève avait annoncé qu’elle emmenait Hadewijch et Bénédicte à la campagne – évident, elle désirait soustraire ses filles à l’horrible modèle de leur aînée –, elle avait répété sur le seuil que toutes trois prieraient pour elle.
– Prier pour moi ! Vous vous rendez compte ? Prier pour moi, pareil que si j’étais un monstre.
– Vous êtes une pécheresse, ma fille. Nous aussi.
– Non, dans sa bouche, cela signifiait que j’étais la dernière des dernières. Par conséquent, j’ai décidé de détruire ce qu’elle avait, tout ce qu’elle avait, cette maison et son contenu. J’ai répandu de l’huile sur le plancher, les meubles. Mais les flammes ont embrasé les pièces plus tôt que prévu – je comptais mettre le feu en partant –, j’avais oublié qu’au rez-de-chaussée le foyer était resté allumé : une braise a sauté. Comme j’avais aspergé le sol, l’incendie s’est déclenché pendant que je versais le reste à l’étage. J’étais coincée…
Sans aucun remords, elle regrettait seulement sa maladresse.
Horrifié par ce qu’il venait d’entendre, le curé se taisait, redoutant de nouvelles incongruités. Or, Ida garda le silence.
À quelques reniflements, Anne sut qu’elle pleurait. Sur quoi sanglotait-elle ? Sur son forfait raté ou sur la vie qu’elle allait perdre ?
Le prêtre commença le sacrement :
– Je vous confie, Ida, à la compassion du Christ médecin.
Il lui imposa les mains sur le visage pour faire descendre l’Esprit-Saint ; à l’insistance du geste, Anne eut le sentiment qu’il chassait surtout les démons. Puis il lui administra l’onction avec une huile bénite, d’abord sur le front, ensuite sur les mains. Était-ce parce que l’huile était consacrée ou parce qu’elle nourrissait de sa graisse ce corps desséché et calciné, Ida ne cria pas quand le prêtre l’effleura.
– Que le Seigneur, en Son immense bonté, te réconforte par la grâce de l’Esprit-Saint. Ainsi, t’ayant libérée de tes péchés, qu’Il te sauve et te relève.
Il attendit qu’Ida répondît « Amen » ; comme cela ne venait pas, il le fit à sa place.
Enfin, il communia sous l’espèce de l’hostie, lui offrant ce viatique pour l’accompagner dans son passage de la vie terrestre à la vie éternelle.
– « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; moi, je le ressusciterai au dernier jour », disait Notre-Seigneur.
Enfin, en chuchotant, car Ida ne l’écoutait plus, il cita encore saint Luc et saint Jacques, dans une bouillie de mots seulement audible de lui.
Dans les heures qui suivirent, Ida traversa divers états, de la prostration aux cris, des prières aux insultes, du désespoir à la résignation.
Anne se tenait auprès d’elle. Elle avait l’impression qu’Ida ne la voyait pas la plupart du temps ou, si ses yeux exorbités la toisaient, qu’elle ne la reconnaissait pas. À deux reprises uniquement, Ida l’identifia car la haine noircit ses prunelles tandis que sa bouche vomissait des injures.
Anne feignit de ne pas entendre. Elle prit la main valide, la serra avec beaucoup d’affection et tenta d’envoyer des ondes apaisantes dans ce corps souffrant.
Lorsque Godeliève, Hadewijch et Bénédicte, qu’une voisine était allée prévenir du désastre, débarquèrent à l’hospice, elles furent consternées par la condition critique d’Ida. La mère s’effondra dans les bras d’Anne, secouée de hoquets, lorsqu’elle apprit que sa fille avait reçu l’extrême-onction.
Tout en serrant sa tante contre elle, Anne prit ses précautions : ne pas révéler qu’Ida avait intentionnellement mis le feu à la maison, ne pas être surprise par la grabataire dans un moment de tendresse familiale.
Repoussant sa tante, Anne expliqua doucement à Godeliève, Hadewijch et Bénédicte qu’elle leur cédait son poste auprès d’Ida, celle-ci ayant besoin de leur amour en ses ultimes instants.
Anne, de loin, observa la scène. Tante Godeliève sanglotait, Hadewijch et Bénédicte marmonnaient des paroles fraternelles. Ida les avait très bien repérées quoiqu’elle prétendît ne pas les voir ; jouant l’inconscience, elle jouissait de ce spectacle ; à la tension de son front, à une forme de détente qu’elle remarqua au niveau des épaules, Anne perçut que sa cousine, même si elle le dissimulait, était heureuse du chagrin qu’elle déchaînait : elle redevenait le centre d’intérêt.
Épuisée, Anne quitta la salle où elle était demeurée si longtemps sans dormir, boire ni manger, s’arrêta dans la cour, aspira la lumière.
Le médecin la rejoignit.
– Merci de m’avoir aidé.
Anne sourit. La congratuler pour une attitude normale lui semblait inutile.
– Savez-vous que votre cousine a des chances de survivre ? reprit Sébastien Meus.
– Je croyais…
– Sur le moment, il n’est pas toujours possible de connaître la profondeur des brûlures. On la découvre dans les jours qui suivent. Maintenant, j’estime ses blessures superficielles. Vérifiez : elle se couvre de cloques, preuve que son corps réagit et tente de se réparer. La peau a été attaquée, pas percée ; ni les muscles ni les os ne sont atteints. Certes, une infection pourrait encore la tuer ; cependant, elle a des chances de se remettre.
– Oh, mon Dieu, si c’était vrai…
– N’anticipons pas, Anne. Et si elle récupère, elle sera défigurée – elle perdra un œil. Elle se maintiendra, certes, mais la regarder nous sera insoutenable.
Un infirmier appela le médecin pour un foulon qui s’était fait renverser par un char ; il laissa Anne méditer sur cette perspective.
Anne glissa le long du mur puis, assise sur le pavé, contempla le soleil.
Quel était le meilleur sort ? Qu’Ida rende l’âme en enfouissant dans la tombe le secret de ses fautes ? ou qu’elle survive avec le remords, fragile de chair autant que d’esprit, portant le poids de ses péchés dans un corps qu’elle détesterait désormais ? Enlaidie, borgne, creusée de cicatrices, parsemée de taches, percluse de souffrances, une vie de femme ainsi qu’elle l’entendait lui serait à jamais inaccessible…
– Oh, qu’elle trépasse… c’est la bonne solution.
Sitôt qu’elle eut prononcé cette phrase, Anne s’empourpra. Quoi ? Elle souhaitait la mort d’Ida ?
Honteuse, elle se jura que si Ida guérissait, elle s’occuperait d’elle jusqu’à la fin de ses jours.