– Je me sens différente, murmura-t-elle.
Personne ne prêtait attention à ses mots. Tandis que les matrones s’agitaient autour d’elle, celle-ci arrangeant un voile, celle-là une tresse, cette autre un ruban, alors que la mercière raccourcissait son jupon et que la veuve de l’arpenteur lui enfilait des chaussons brodés, la jeune fille immobile avait l’impression de devenir un objet, un objet passionnant certes, assez affriolant pour mobiliser la vigilance des voisines, un simple objet cependant.
Anne contempla le rayon de soleil qui, jailli de la fenêtre trapue, traversait la pièce en oblique. Elle sourit. La mansarde, dont ce jet d’or trouait la pénombre, ressemblait à un sous-bois surpris par l’aube, où les paniers de linge remplaçaient les fougères, les femmes les biches. Malgré les bavardages incessants, Anne écoutait le silence voler dans la chambre, un silence étrange, paisible, touffu, lequel venait de loin et délivrait un message sous les jacasseries des commères.
Anne tourna la tête en espérant qu’une des bourgeoises l’avait entendue mais elle n’attrapa aucun regard ; condamnée à subir leurs obsessions décoratives, elle douta d’avoir bien prononcé cette phrase : « Je me sens différente. »
Que pouvait-elle ajouter ? Elle allait se marier tout à l’heure, pourtant, depuis son éveil, elle n’était sensible qu’au printemps qui déboutonnait les fleurs. La nature l’attirait davantage que son fiancé. Anne devinait que le bonheur se cachait dehors, derrière un arbre, tel un lapin ; elle voyait le bout de son nez, elle percevait sa présence, son invite, son impatience… En ses membres, elle éprouvait une démangeaison de courir, de rouler dans l’herbe, d’embrasser les troncs, d’inspirer à pleine poitrine l’air poudré de pollen. Pour elle, l’événement du moment, c’était le jour lui-même, frais, éblouissant, généreux, non ses épousailles. Ce qui lui arrivait – s’unir à Philippe – s’avérait dérisoire par rapport à cette splendeur, avril qui affermit champs et forêts, la force nouvelle qui épanouit coucous, primevères, chardons bleus. Elle désirait fuir ce réduit où se déroulait la préparation nuptiale, s’arracher aux mains qui la rendaient plus jolie et se jeter nue dans la rivière si proche.
À l’opposé de la croisée, le faisceau de lumière avait accroché en ombre la dentelle du rideau sur la chaux inégale. Anne n’oserait jamais troubler ce fascinant rayon. Non, lui annoncerait-on que la maison brûlait, elle resterait figée sur ce tabouret.
Elle frémit.
– Que dis-tu ? demanda sa cousine Ida.
– Rien.
– Tu rêves de lui, c’est ça ?
Anne baissa le front.
La future mariée confirmant ses soupçons, Ida éclata d’un rire aigu, farci de pensées lubriques. Ces dernières semaines, elle luttait contre sa jalousie et n’y parvenait qu’en la convertissant en moquerie égrillarde.
– Anne se croit déjà dans les bras de son Philippe ! proclama-t-elle d’une voix oppressée à la cantonade. La nuit de noces va être chaude. Moi, je ne voudrais pas être leur matelas ce soir.
Les femmes grognèrent, les unes pour donner raison à Anne, les autres pour stigmatiser la trivialité d’Ida.
Soudain la porte s’ouvrit.
Majestueuses, théâtrales, la tante et la grand-mère d’Anne entrèrent.
– Tu vas enfin connaître, mon enfant, ce que ton mari verra, clamèrent-elles en chœur.
Comme si elles dégainaient un poignard des plis de leur robe noire, les veuves sortirent deux boîtes en ivoire ciselé qu’elles entrebâillèrent délicatement : chaque coffret recelait un miroir cerclé d’argent. Un bruissement de surprise accompagna cette révélation, les présentes estimant qu’elles assistaient à un spectacle hors du commun : les miroirs n’appartenant pas à leur vie quotidienne, si, par exception, elles en possédaient un, c’était un miroir d’étain, en métal poli, bombé, offrant des images embuées, bosselées, ternes ; ici, les miroirs de verre reproduisaient la réalité avec des traits nets, des couleurs vives.
On cria d’admiration.
Les deux magiciennes reçurent les compliments, les yeux clos, puis, sans tarder, accomplirent leur mission. Tante Godeliève se positionna en face d’Anne, grand-mère Franciska à l’arrière de sa nuque, chacune tenant son instrument à bout de bras à l’instar d’un bouclier. Solennelles, conscientes de leur importance, elles expliquèrent à la jeune fille le mode d’emploi :
– Dans le miroir de devant, tu apercevras celui de derrière. Ainsi tu pourras te découvrir de dos ou de profil. Aide-nous à nous placer correctement.
Ida s’approcha, envieuse.
– Où les avez-vous dénichés ?
– La comtesse nous les a prêtés.
Toutes applaudirent l’astuce de l’initiative : seule une dame noble jouissait de pareils trésors car les colporteurs ne proposaient pas ces articles aux gens du peuple, trop pauvres.
Anne jeta un œil à l’intérieur du cadre rond, considéra ses traits intrigués, apprécia les savantes torsades qui pliaient ses cheveux blonds pour élaborer une coiffure raffinée, s’étonna d’avoir un cou long, des oreilles menues. Cependant, elle éprouvait une impression bizarre : si elle ne voyait rien de déplaisant dans le miroir, elle n’y voyait rien de familier non plus, elle contemplait une étrangère. Sa figure inversée, de face, de côté ou de dos, pouvait être la sienne autant que celle d’une autre ; elle ne lui ressemblait pas.
– Es-tu contente ?
– Oh oui ! Merci.
C’était à la sollicitude de sa tante qu’Anne avait répondu ; peu vaniteuse, elle avait déjà oublié l’expérience du miroir.
– Mesures-tu ta chance ? glapit grand-mère Franciska.
– Que si, protesta Anne, je suis fortunée de vous avoir.
– Non, je parlais de Philippe. On ne trouve quasi plus d’hommes de nos jours.
Les voisines opinèrent du bonnet, graves. Rien de plus rare que les mâles à Bruges. La ville n’avait jamais subi une telle pénurie… Les hommes avaient disparu. Que restait-il ? Un gaillard pour deux femelles ? Peut-être même un pour trois. Pauvre Flandre, un phénomène mystérieux l’accablait : la disette de sexes virils. En quelques décennies, la population masculine avait diminué de façon préoccupante dans le nord de l’Europe. Beaucoup de femmes devaient se résoudre à vivre en célibataires ou ensemble en béguinage ; certaines renonçaient à la maternité ; les plus vigoureuses apprenaient des métiers d’Hercule, la ferronnerie ou la menuiserie, afin qu’on ne manquât de rien.
Percevant un blâme dans le ton de son amie, la mercière la fixa avec sévérité.
– C’est Dieu qui l’a voulu !
Grand-mère Franciska tressaillit, craignant qu’on l’accusât de blasphème. Elle se corrigea :
– Naturellement que c’est Dieu qui nous a envoyé cette épreuve ! C’est Dieu qui a appelé nos hommes aux croisades. C’est pour Dieu qu’ils meurent en combattant les infidèles. C’est Dieu qui les noie en mer, sur la route, au fond des bois. C’est Dieu qui les tue au travail. C’est Dieu qui les rappelle avant nous. C’est Lui qui nous inflige de croupir sans eux.
Anne comprit que grand-mère Franciska détestait Dieu ; exprimant plus d’effroi que d’adoration, elle Le décrivait comme un pillard, un bourreau, un assassin. Or il ne semblait pas à Anne que Dieu fût cela, ni qu’Il opérât là où l’aïeule Le voyait intervenir.
– Toi, ma petite Anne, reprit la veuve, tu auras une vie de femme à l’ancienne : un homme à toi, de nombreux enfants. Tu es bienheureuse. En plus, il n’est pas vilain, ton Philippe… N’est-ce pas, mesdames ?
Elles acquiescèrent en riant, les unes gênées, les autres émoustillées d’avoir à se prononcer sur ce genre de sujet. Philippe, seize ans, était l’exemple du robuste garçon flamand, solide, long de jambes, étroit de taille, large d’épaules, la peau beige et la toison houblon.
Tante Godeliève s’écria :
– Savez-vous que le fiancé est dans la rue, qu’il guette sa promise ?
– Non ?
– Il sait que nous la préparons, il bout sur place. De l’eau sur le feu ! Si l’on mourait d’impatience, je crois qu’il serait mort.
Anne s’approcha de la fenêtre dont on avait ouvert le châssis en papier huilé pour laisser entrer le printemps ; prenant soin de ne pas couper le rayon lumineux, elle se pencha de côté et repéra sur le pavé gras Philippe, la gaîté aux lèvres, qui palabrait avec ses amis venus de Bruges à Saint-André, village où logeait grand-mère Franciska, à une lieue de la grande cité. Oui, vérifiant périodiquement l’ultime étage du logis, il l’attendait, fervent et guilleret.
Cela lui réchauffa le cœur. Elle ne devait point douter !
Anne habitait Bruges depuis un an. Auparavant, elle n’avait connu qu’une ferme isolée, au nord, sous les nuages écrasants, au milieu des terres plates, malodorantes, humides ; elle y avait vécu avec sa tante et ses cousines, son unique famille puisque sa mère était morte en la mettant au monde sans révéler l’identité du père. Tant que son oncle avait dirigé l’exploitation, elle ne s’en était jamais éloignée ; au décès de l’oncle, tante Godeliève avait décidé de regagner Bruges où résidaient ses frères. Non loin, sa mère Franciska coulait ses derniers jours à Saint-André.
Si, pour Godeliève, Bruges avait représenté un rassurant retour aux sources, pour Anne, Ida, Hadewijch et Bénédicte – ses trois cousines –, cela avait constitué un choc : de campagnardes, elles étaient devenues citadines ; et de filles, jeunes filles.
Ida, l’aînée, déterminée à vite lier son sort à un homme, avait abordé les garçons disponibles avec une fougue et une audace quasi viriles qui l’avaient desservie. Ainsi Philippe, courtisé dans l’échoppe de souliers où il travaillait, après avoir répondu aux saluts d’Ida, entreprit la conquête d’Anne, lui offrit chaque matin une fleur, révélant sans vergogne à Ida qu’elle lui avait servi de marchepied pour atteindre sa cousine.
Face à cette manœuvre – somme toute banale –, Ida avait conçu davantage de dépit qu’Anne de fierté. Celle-ci ne portait pas le même regard sur les êtres que ses compagnes : alors que les demoiselles voyaient un éclatant gaillard dans l’apprenti cordonnier, Anne apercevait un enfant qui venait de grandir, haut perché sur ses jambes, surpris par ce nouveau corps qui se cognait aux portes. Il l’apitoyait. Elle décelait en lui ce qu’il tenait d’une fille – ses cheveux, sa bouche tendre, son teint pâle. Sous sa voix basse, timbrée, elle entendait, au détour d’une inflexion, dans l’hésitation de l’émotion, les échos de la voix aiguë du gamin qu’il avait été. Lorsqu’elle allait au marché en sa compagnie, elle contemplait en lui un paysage humain, ondoyant, instable, qui se transformait ; et c’était à cela, surtout, qu’elle s’attachait, elle que passionnait la pousse d’une plante.
« Veux-tu me rendre heureux ? » Un jour, Philippe lui avait posé cette question. En rougissant, elle avait réagi, prompte, sincère :
« Oui, bien sûr !
– Heureux, heureux ? implora-t-il.
– Oui.
– Sois ma femme. »
Cette perspective l’enchanta moins : quoi, lui aussi ? Voilà qu’il raisonnait comme sa cousine, comme les gens qui l’assommaient. Pourquoi cette convention ? Spontanément, elle négocia :
« Ne crois-tu pas que je puisse te rendre heureux sans t’épouser ? »
Il s’écarta, suspicieux.
« Es-tu ce genre de fille ?
– De quoi parles-tu ? »
Parfois, les garçons montraient des réactions incompréhensibles… Qu’avait-elle dit de scandaleux ? Pourquoi fronçait-il les sourcils en la dévisageant ?
Après une pause, il sourit, soulagé de constater qu’aucune malice ne se cachait derrière la proposition d’Anne. Il reprit :
« Je souhaiterais me marier avec toi.
– Pourquoi ?
– Tout homme a besoin d’une femme.
– Pourquoi moi ?
– Parce que tu me plais.
– Pourquoi ?
– Tu es la plus jolie et…
– Et ?
– Tu es la plus jolie !
– Alors ?
– Tu es la plus jolie ! »
Puisqu’elle l’avait sondé sans coquetterie, le compliment n’engendra nulle vanité en elle. De retour chez sa tante, ce soir-là, elle s’interrogea seulement : « Jolie, cela suffit-il ? Lui beau, moi jolie. »
Le lendemain, elle le pria d’éclaircir sa pensée :
« Pourquoi toi et moi ?
– Toi et moi, avec nos physiques, nous fabriquerons des enfants magnifiques ! » s’exclama-t-il.
Allons bon, Philippe confirmait ce qu’elle redoutait ! Il tenait un langage d’éleveur, celui du fermier accouplant ses meilleures bêtes afin qu’elles se multiplient. Entre les humains, c’était donc cela, l’amour ? Rien d’autre ? Si elle avait eu une mère pour en discuter…
Se reproduire ? Voilà ce pour quoi les femmes qui l’entouraient affichaient tant d’impatience. Même l’indomptable Ida ?
À cette demande en mariage, Anne, songeuse, ne répondit pas. L’ardent Philippe lut un consentement dans cette placidité.
Avec ivresse, il commença à annoncer leur union, confiant son aubaine à chacun.
Dans la rue, on félicita Anne, laquelle, surprise, ne démentit pas. Ensuite, ses cousines la congratulèrent, y compris Ida qui se réjouissait que sa séduisante cousine disparût du marché des rivales. Enfin, tante Godeliève battit des mains, jubilante, les paupières débordant de larmes, apaisée d’avoir accompli son devoir – emmener la fille de sa regrettée sœur jusqu’à l’autel. En face de cette âme charitable, pour éviter de la décevoir, Anne, piégée, se contraignit au mutisme.
Ainsi, faute de déni, le malentendu prit les couleurs d’une vérité : Anne allait épouser Philippe.
Chaque jour, elle trouvait plus farfelu que ses proches manifestassent un tel enthousiasme. Persuadée qu’un élément essentiel lui échappait, elle laissa Philippe s’enhardir, l’embrasser, la serrer.
« Tu n’aimeras que moi, rien que moi !
– Impossible, Philippe. J’en aime déjà d’autres.
– Pardon ?
– Ma tante, mes cousines, grand-mère Franciska.
– Un garçon ?
– Non. Mais j’en connais peu, j’ai manqué d’occasions. »
Quand elle lui fournissait ces précisions, il la considérait, méfiant, incrédule ; puis, parce qu’elle soutenait son regard sans ciller, il finissait par éclater de rire. « Tu me fais marcher et moi je galope ! Oh, la vilaine qui m’effraie… Quelle rusée ! Tu sais te débrouiller, toi, avec un homme, pour qu’il s’entête, qu’il s’entiche davantage, qu’il ne pense qu’à toi. »
Saisissant mal son raisonnement, elle n’insistait pas, d’autant que, dans cet état de trouble, il se collait à elle, l’œil brillant, la lèvre frémissante ; or elle prenait plaisir à fondre entre ses bras, elle appréciait sa peau, son odeur, la fermeté de son corps fiévreux ; plaquée contre lui, enivrée, elle éloignait ses doutes.
Dans la mansarde, une ombre s’étira. La densité de la chambre avait changé.
Anne sursauta : Ida venait de fracasser le rayon lumineux.
La future mariée éprouva une douleur au ventre, comme si, par un coup de poing, sa cousine lui avait ouvert les entrailles. Elle cria sur un ton de reproche :
– Oh non, Ida, non !
La cousine s’arrêta, surprise, sur la défensive, prête à griffer, ignorant que ses jupons déchiraient le rai de soleil.
– Quoi ? Qu’est-ce que j’ai ?
Anne soupira, soupçonnant qu’elle n’arriverait jamais à lui expliquer qu’elle avait lacéré un trésor précieux, un pur chef-d’œuvre que l’astre avait entrepris de constituer dans la pièce depuis l’aube. Pitoyable Ida ! Rustaude et butée Ida qui, avec son large bassin obscène, détruisait un monument de beauté sans même s’en rendre compte.
Anne décida de mentir :
– Ida, pourquoi ne profites-tu pas des deux miroirs ? Mets-toi à ma place.
Puis, s’adressant à sa tante et à sa grand-mère :
– Je serais comblée si mes trois cousines bénéficiaient aussi de ce cadeau.
Ida, d’abord interloquée, se rangea du côté d’Anne et supplia les deux femmes. Celles-ci grimacèrent puis, touchées par la simplicité cordiale d’Anne, elles hochèrent la tête.
Hadewijch, la plus petite, se précipita sur le tabouret.
– À moi !
Ida eut un geste d’acrimonie pour empêcher sa sœur de la précéder, geste qu’elle retint, consciente qu’elle devait garder une dignité d’aînée. De dépit, elle chemina vers la fenêtre.
Anne était écœurée : Ida continuait à couper le rayon sans remarquer qu’il montait sur sa poitrine, sur sa figure. Elle ne le sentait pas. Quelle brute !
Découvrant Philippe dans la rue, Ida sourit. Un instant plus tard, elle se renfrognait.
– Il est déçu. C’est toi qu’il cherche, pas moi.
Les traits crispés, l’œil mort, Ida déglutissait, peinée. Penchée vers elle, percevant physiquement l’épaisseur de sa souffrance, Anne tendit la main en direction de sa cousine et lui glissa :
– Je te l’aurais laissé…
– Pardon ?
Ida sursauta, convaincue d’avoir mal compris.
– Je te le laisserais bien, Philippe.
– Ah ?
– S’il n’était pas amoureux de moi.
Anne croyait avoir dit quelque chose de gentil.
Une gifle retentit.
– Garce ! siffla Ida.
Anne, parce qu’elle eut soudain chaud à la joue, s’aperçut que c’était elle qui avait reçu le soufflet : Ida l’avait frappée.
Les conversations se suspendirent, les femmes se retournèrent.
– Sale morveuse, tu es persuadée qu’aucun homme ne me désirera ? Je te montrerai que tu as tort. Je te le prouverai. Tu verras, des dizaines d’hommes voudront de moi ! Des centaines !
– Un seul suffira, corrigea Anne avec douceur.
Une deuxième claque s’abattit sur elle.
– Punaise ! Tu insistes ! Tu es persuadée que je n’en aurai même pas un ! Quelle peste ! Tu es mauvaise !
Tante Godeliève intervint :
– Ida, calme-toi !
– Anne me pousse à bout, maman. Elle prétend que je suis laide et répugnante !
– Pas du tout. Anne s’est contentée de dire ce que je pense : un homme te suffira, tu n’as point besoin d’en séduire dix, ni mille.
Ida toisa sa mère avec défi, genre « cause toujours, on verra ». Godeliève releva le nez et exigea :
– Excuse-toi auprès d’Anne.
– Jamais !
– Ida !
En réponse, l’aînée, rouge de hargne, les veines du cou saillantes, hurla :
– Plutôt crever !
Confiant le miroir qu’elle tenait à la veuve de l’arpenteur, Godeliève fonça vers sa fille. Ida l’esquiva ; sans peur, elle traversa la pièce, chassa sa cadette du siège, ordonna aux femmes :
– Maintenant, c’est mon tour.
Évitant de s’embarquer dans un combat qu’elle risquait de perdre, Godeliève enjoignit à ses amies d’obéir à l’irascible. Elle s’approcha ensuite de sa nièce.
– Je suppose qu’elle est jalouse de toi, Anne. Elle espérait se marier la première.
– Je le sais. Je lui pardonne.
Sa tante l’embrassa.
– Ah, si mon Ida pouvait jouir de ton caractère…
– Elle ira mieux lorsqu’elle obtiendra ce qu’elle souhaite. Un jour, elle se débarrassera de la colère.
– Puisses-tu avoir raison ! fit Godeliève en caressant la tempe de sa nièce. En tout cas, je suis triste et heureuse pour toi. Triste parce que je te verrai moins. Heureuse parce que tu as trouvé un brave garçon.
Quand elle entendait la voix tranquille de tante Godeliève dessiner son destin, Anne reprenait courage et cessait de se poser des questions. Rassérénée, elle offrit son visage à l’air frais.
Sur le rebord du toit, un papillon se jucha. Ses ailes, jaune citron à l’intérieur, vertes à l’extérieur, oscillaient, telle une respiration. Venu se toiletter, se croyant isolé, inconscient d’être surveillé, l’insecte se frotta la trompe avec ses pattes antérieures. Éblouie, Anne avait l’impression que l’animal captait toute la lumière du ciel dans ses écailles dorées, la concentrant sur lui, l’emprisonnant en lui. Il resplendissait, rendait gris ce qui l’entourait.
– Qu’il est beau ! dit Godeliève en frémissant.
– N’est-ce pas ? murmura Anne, aux anges de partager cette émotion avec sa tante.
– Épatant, confirma Godeliève.
– Oui, je resterais des heures à le regarder.
Godeliève haussa les épaules.
– Anne, c’est ce que tu feras désormais. Tu en auras le droit. Tu en auras même le devoir.
Anne pivota vers sa tante, interloquée. Celle-ci insista :
– Tu seras à lui mais il sera à toi aussi.
Anne sourit. Quoi ? Elle appartiendrait à un papillon… qui lui appartiendrait ? Quel tour extraordinaire lui suggérait-on ? Décidément, c’était la meilleure nouvelle de la journée. Sa tante lui parlait en bonne fée des contes. La physionomie de la jeune fille, dévorée d’impatience, s’illumina.
Godeliève, attendrie, glissa ses paumes sur les joues de sa nièce.
– Comme tu l’aimes ! s’exclama-t-elle.
Se retournant vers l’extérieur, elle désigna une silhouette au loin.
– Il faut avouer que son chapeau lui va bien.
Troublée, Anne suivit les yeux de Godeliève et constata qu’elle observait Philippe sur la chaussée, lequel arborait un casque de feutre avec une plume. Elle frissonna.
« Je ne suis pas normale », songea-t-elle. Rien n’allait plus ! À travers la fenêtre qui permettait de contempler deux choses, Philippe et un papillon, la fiancée s’attardait sur le papillon, la tante sur le fiancé.
Un hurlement retentit dans la pièce :
– Quoi ? Qu’est-ce que c’est, cette tache ?
Assise sur le tabouret, Ida blêmissait de rage en pointant du doigt le miroir devant elle.
Craignant un accès de rage, grand-mère Franciska retira le miroir arrière.
– Il n’y a rien. Tu as cru voir quelque chose. Il n’y a rien.
– Alors, n’enlève pas la glace.
En tremblant, l’aïeule replaça le miroir.
Ida détailla sur sa nuque la marque violacée que tout le monde lui connaissait, qu’elle seule ignorait.
– Ah ! C’est répugnant ! Horrible !
Ida bondit du siège, écumante, furieuse.
Surprise, grand-mère Franciska lâcha ce qu’elle tenait en main.
Choc au sol.
Bruits de verre.
Un silence consterné commenta l’éclat sonore.
Le miroir était brisé. Si le cadre d’argent demeurait intact, à l’intérieur il n’y avait plus que des losanges disjoints, qui, affolés, reflétaient en désordre des bouts épars de la chambre.
Franciska gémit.
Godeliève se précipita.
– Mon Dieu, que va penser la comtesse ?
Les femmes se groupèrent autour des morceaux comme elles auraient veillé un cadavre. Ida se mordait les lèvres, hésitante, ne sachant sur quelle catastrophe elle devait pleurer, sa dartre à la nuque ou la glace détruite.
Elles délibérèrent à mi-voix, d’un timbre éteint, le souffle oppressé, convaincues que l’aristocrate les entendait déjà :
– Il faut trouver quelqu’un qui le répare.
– Mais où ? Ici, à Saint-André, personne ne…
– Je crois savoir. À Bruges, il y a un peintre…
– Ne soyez pas empotées : je dois d’abord déclarer la vérité.
– Que tu la dises ou que tu la caches, tu auras à acheter un nouveau miroir.
– Mon Dieu, comment ?
– Je paierai, affirma Franciska, nous sommes chez moi et c’est moi qui l’ai lâché.
– Parce que Ida t’a brusquée…
– Je paierai, radota l’aïeule.
– Non moi, riposta Ida.
– Et avec quels écus ? gronda Godeliève.
Quand elles eurent énuméré les solutions, la bedonnante cloche du hameau tinta, leur rappelant qu’Anne devait se marier bientôt.
Godeliève releva la tête.
– Anne ?
La jeune fille ne répondant pas, Godeliève tressaillit.
– Anne, rejoins-nous !
Toutes les femmes examinèrent la soupente, puis l’étage : la fiancée n’était plus là.
– Elle est allée voir son galant, conclut grand-mère Franciska.
Godeliève ramassa une paire de chaussures.
– Sans ses sabots ?
La veuve de l’arpenteur indiqua son cadeau près de l’escabeau.
– Et sans les chaussons brodés que je lui prête ?
Ida s’élança vers la fenêtre.
– Philippe, en bas, l’attend toujours.
– Alors, où est-elle ?
Le prénom d’Anne résonna dans la maison de la grand-mère pendant que les femmes sillonnaient les pièces.
Au rez-de-chaussée, en ouvrant la porte arrière, celle qui donnait sur la campagne, Godeliève aperçut de fines traces de pieds nus sur la terre humide, avant que l’herbe ne couvre la prairie jusqu’au bois.
– Quoi ! Elle s’est enfuie ?
Espacées, ne gardant que la marque des orteils, les empreintes montraient qu’Anne avait profité de l’incident du miroir pour franchir le seuil et courir, légère, à travers la campagne, vers le bois où elle avait disparu.