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Plus moyen de reculer.

La limousine s’approchait du cinéma où l’on allait projeter La Fille aux lunettes rouges pour la première fois au public.

Des milliers de gens s’écrasaient les pieds sur Hollywood Boulevard.

Trois cents mètres avant le Théâtre chinois, lieu de la fête, la circulation ralentissait. Les longues voitures noires, blanches, voire roses, se plaçaient à distance respectueuse les unes des autres, cheminant à la vitesse d’une tortue blessée : chaque chauffeur savait qu’il ne devait pas se coller à la roue du précédent afin que son client se pose sur le tapis rouge vide en attirant sur lui toute l’attention du public et des médias. Cette procession ressemblait à celle des avions qui se mettent en file afin d’avoir pour eux seuls la piste de décollage.

Dans la Lincoln louée par la production, Anny se tassait sur la banquette. Pour l’instant, protégée par les vitres fumées, elle ne craignait personne, mais tout à l’heure… Comment sortirait-elle du véhicule ? De sa maison à ce siège, elle était tombée deux fois. Ses chevilles lui semblaient montées sur des roulements à billes, elle vacillait, tournait, rien ne la soutenait. Elle n’avait pas réussi à tenir sa gageure : tomber dans le coma. Incroyable son endurance aux cocktails les plus scabreux ! Quel record débile… Aux mélanges de vodka, gin, bourbon, mandarine impériale, porto et champagne, son cerveau avait résisté : ce soir, Anny n’était pas inconsciente, elle était simplement très malade.

Durant les deux derniers jours, Johanna, sentant poindre le danger, avait tenté de négocier la présence d’un chevalier servant au bras d’Anny. Or, chaque fois que son agent proposait un nom, Anny l’écartait : soit elle avait déjà couché avec lui et le traitait de ringard, soit pas et le soupçonnait d’homosexualité.

– Pourquoi donnerais-je une chance pareille à un de ces toquards ? Parader à la soirée de mon film ! Qu’est-ce qu’ils ont fait pour mériter ça ?

– Écoute, je ne te colle pas un chaperon pour combler un acteur en quête de notoriété mais pour te sauver, toi. Tu es incapable d’avancer sans un appui. Mieux vaut un play-boy qu’un déambulateur, non ? Au moins, il ne te laissera pas trébucher et t’ouvrira ton sac à main lorsque tu voudras vomir.

Obstinée, Anny avait refusé. Cependant, trois heures plus tôt, lorsqu’elle s’était vue tanguer, elle avait supplié Johanna de demander l’intervention de Sac-Vuitton.

La doyenne d’Hollywood avait accepté sans scrupules car arriver au bras d’Anny lui garantissait des photos dans les journaux. En trois minutes, elle avait négocié un accord avec l’agent : oui, elle aiderait Anny à marcher droit depuis la voiture jusqu’à sa place ; oui, elle répondrait aux micros et aux caméras qui les intercepteraient en route, mais cela à la condition d’interdire aux journalistes la possibilité de photographier Anny sans elle. Sinon, Sac-Vuitton, consciente qu’elle disparaîtrait des reportages, préférait rester chez elle.

Anny était donc passée prendre la vieille actrice, laquelle avait enfilé une robe qui créait de faux volumes sur son corps informe : un popotin et une brassière en mousse vert fluo se greffaient au fourreau en velours noir. Comme cela lui semblait trop sobre, elle avait ajouté des plumes, de sorte qu’elle ressemblait à un antique vautour déguisé en perroquet.

Sur le pas de sa porte, au visage interloqué d’Anny, elle sut qu’elle avait réussi son effet.

– Pas mal, non ?

Anny, quoique saoule, chercha le terme le moins blessant et finit par trouver :

– Original…

Sac-Vuitton se hissa dans la voiture, enchantée.

– Sais-tu ma puce que j’ai trois robes de soirée, la laide, la moche, l’épouvantable ?

– Et celle-ci est…

– L’épouvantable. Ma favorite.

Elle jeta un coup d’œil à Anny, qui, malgré son hébétude, ses yeux morts, sa peau bouffie par l’alcool, se révélait ravissante dans sa robe en écailles dorées. Elle sourit.

– J’ai de la chance de me montrer avec toi, Anny. Le faire-valoir idéal. Tu es si vilaine qu’on ne verra que moi.

Elles rirent, Sac-Vuitton parce qu’elle aimait sa facétie, Anny parce qu’elle ne l’avait pas comprise. À cet instant, elle se promit de glousser à la moindre chose qu’on lui dirait.

Un choc retentit. Un fan venait de se cogner à la limousine.

– Tu n’as pas peur, toi ? demanda Anny.

– Peur de quoi, mon chinchilla ?

– Peur de rien de précis… peur…

– Quand une peur n’a pas d’objet, mon koala, cela s’appelle de l’angoisse.

Anny se versa un verre de whisky au-dessus du minibar.

– Alors, je suis très angoissée, conclut-elle.

Sac-Vuitton, fermée, s’abstint de commenter et ne retint pas son geste : l’autodestruction dont faisait preuve Anny progressait si vite qu’il était inutile d’intervenir ; cependant, songeant à la longue montée du tapis rouge qu’elles devaient accomplir ensemble, elle lui arracha soudain le verre des mains.

– Cocotte, je suis censée t’aider à marcher sans tomber. En revanche, je n’ai ni la force ni l’âge de te ramasser. Et ne compte pas sur moi pour te porter sur mon dos.

– OK, j’arrête, murmura Anny.

La portière s’ouvrit, les hurlements de la foule amassée devant le cinéma entrèrent violemment dans la voiture, l’aveuglante lumière des projecteurs leur procura la sensation d’être des taupes arrachées à leur trou.

Sac-Vuitton sortit la première. Des rires l’accueillirent, car le public, stimulé tel un chien de laboratoire, avait l’habitude de s’esclaffer quand elle apparaissait. Pour être certaine d’obtenir cet effet, Sac-Vuitton, en professionnelle, avait bien pris la peine de mettre la robe épouvantable.

Anny Lee s’accrocha à son bras. Sa magie habituelle fonctionna. L’ovation de la foule, le papillotement dû à la frénésie des flashs, la longueur du tapis qu’elle avait à parcourir, tout cela faillit l’inciter à se jeter, tête baissée, dans la limousine pour repartir, mais Sac-Vuitton, d’une griffe ferme, emprisonna son avant-bras, la força à sourire aux objectifs.

Elles se mirent à marcher.

Sac-Vuitton s’y prenait si bien que personne n’imaginait que l’ancêtre remorquait la jeune fille. Avec un naturel parfait, elles s’approchèrent des caméras. Les journalistes accrédités se précipitèrent sur elles.

Anny tremblait mais arrivait à garder des traits sereins. Au début, les journalistes reprochèrent au second rôle de jacasser plus que la star, mais Sac-Vuitton se montra si bouffonne, si spirituelle, qu’ils acceptèrent ce duo saugrenu.

À une animatrice des chaînes Disney qui s’étonnait qu’elle répondît avant Anny, Sac-Vuitton répliqua :

– De quoi vous plaignez-vous ? On vous joue gratis un extrait de La Belle et la Bête.

Bref, Sac-Vuitton donnait le change, Anny se sentait un peu mieux.

Alors elle aperçut Ethan.

Cette fois, c’était bien lui.

Plus haut que les autres, le visage paisible au milieu des spectateurs hystériques, il la fixait avec intensité. Sans réfléchir, elle leva le bras, cria :

– Ethan !

Les yeux de l’infirmier dévoilèrent une vraie tendresse.

Anny tira sur le bras de Sac-Vuitton qui comptait s’adresser à une autre caméra.

– Anny, je n’ai jamais eu de sœur siamoise, ne rue pas.

– Je voudrais aller parler à Ethan.

Elle désigna l’homme blond.

N’ayant pas la force physique de lui résister, Sac-Vuitton l’accompagna au bord de la barrière.

Là, Anny se précipita contre Ethan et lui murmura :

– Ethan, je t’en supplie, aide-moi.

– Je suis là pour ça.

Aucun doute ne faisait trembler sa voix. Il était l’incarnation de la droiture dévouée.

Anny enchaîna :

– Rejoins-moi à l’intérieur, au bar. Il y a un cocktail.

– Je n’ai pas d’invitation.

– Je vais t’en procurer une. Tu ne me laisses pas tomber, hein ?

– Jamais.

Cet aparté échappa à tout le monde, y compris à Sac-Vuitton qui se trouvait pourtant à quelques centimètres mais n’entendait plus bien.

Dix minutes plus tard, lorsqu’elles eurent rejoint le hall du cinéma, Anny demanda au directeur de laisser entrer Ethan qu’elle signala de loin.

– Ne vous en faites pas, mademoiselle Lee, rejoignez le bar, nous nous occupons de tout.

L’ascension des marches fut douloureuse à ce couple incongru : Sac-Vuitton souffrait des hanches, Anny Lee perdait l’équilibre. Fort heureusement, elles décidèrent de faire une attraction de leur gêne, poussèrent des cris, rigolèrent, chantèrent en esquissant des pas de danse, si bien que l’on crut qu’elles s’amusaient à saborder sciemment un extrait de comédie musicale.

Au foyer, elles s’effondrèrent sur les banquettes.

– On ne bouge plus. Toi, tu fais princesse, moi, je fais reine douairière.

Dans ce nouveau rôle, Anny parvint à faire bonne figure.

Chaque seconde, elle épiait la venue d’Ethan. Il allait pénétrer dans la pièce, le voir l’apaiserait et il lui administrerait une injection pour la soulager.

On annonça le début de la projection.

Inquiète, Anny percevait la peur monter en elle, la pression de sa carrière lui apparaissant brusquement. Une rumeur flatteuse entourait le film de Zac, encore plus la prestation d’Anny Lee. Certains déclaraient qu’elle venait, par ce film, de quitter les rangs de l’école pour être intronisée dans la cour des grands. Elle paniqua : si l’attente se révélait trop importante, la déception serait proportionnelle ; dans deux heures, soit on l’applaudirait, soit on la complimenterait sur ses costumes.

Elle eut envie de fuir.

– Je voudrais aller aux toilettes. Pas toi ?

Sac-Vuitton dodelina, un peu agacée.

– Je dois te tenir la tête au-dessus de la cuvette, c’est dans mon contrat ?

– Je t’en prie, conduis-moi. Je rentrerai dans la salle lorsque l’obscurité sera faite.

Sac-Vuitton grogna mais obtempéra.

Anny s’enferma, s’écroula sur la cuvette close, sortit son téléphone portable. Péniblement, elle récupéra le numéro d’Ethan.

Il ne répondit pas.

Elle lui écrivit un message qui – si l’on rectifie les lettres tapées à côté – disait : « Rejoins-moi, je suis aux toilettes. »

Elle sentait que les couloirs se vidaient.

Les premières notes du générique résonnèrent.

Que faire ?

Elle regarda son téléphone, espérant un mot d’Ethan.

En vain.

Soudain, elle eut une illumination. Puisqu’elle avait mentionné les toilettes, Ethan devait s’être rendu à celles des hommes.

Heureuse d’avoir la solution, elle se redressa et, en s’accrochant aux supports – rouleaux de papier, poignées, rampes –, parvint à se faufiler des toilettes femmes à celles des hommes.

– Ethan ?

Sa voix rebondit sur les carreaux blancs du local.

– Ethan, tu es là ?

Elle entendit bouger dans un des box. Autant qu’elle en était capable, elle s’empressa, dérapa, s’affala contre le battant, ce qui fit sauter le verrou intérieur, et trouva un homme en train de s’injecter une substance dans les veines.

– Zac ?

Le réalisateur la regarda, sans honte.

– J’ai trop peur.

Du coup, elle ne songea plus à Ethan, ou plutôt, elle y songea de façon négative : pourquoi n’arrivait-il pas ? Il l’avait abandonnée, comme les autres ! Quoiqu’il jouât les preux chevaliers, il valait moins qu’une ordure de dealer, oui, moins encore puisqu’il ratait ses livraisons.

Furieuse, elle se laissa glisser au sol.

– Tu m’en donnes ?

Zac ricana.

– Tiens, on se fréquente ?

Elle réprima un hoquet et dit en grimaçant :

– J’ai aussi peur que toi, connard. On joue notre vie ce soir. Toi dans deux heures tu seras peut-être un génie, moi une grande actrice. Ce n’est pas flippant, ça ?

 

Ethan, son invitation tardant, parlementa avec les sbires de la sécurité – ils ne le prirent pas au sérieux –, avec les hôtesses – elles détestèrent son look –, avec les attachés de presse – elles ne l’identifiaient pas.

Une heure et demie plus tard, le directeur, traversant le hall par hasard, aperçut un échalas blond qui lui adressait des signes et se souvint qu’il avait oublié d’accéder à la demande de la star. Où était-elle d’ailleurs, cette Anny Lee ? Il ne l’avait pas vue sur son fauteuil.

En s’excusant, le directeur permit à Ethan d’entrer.

L’infirmier, rallumant par réflexe son téléphone, découvrit le message d’Anny.

Il se précipita vers les toilettes, d’où sortait un barbu à la démarche incertaine.

En se dirigeant vers les urinoirs, Ethan déboula devant le spectacle qu’il cherchait à éviter depuis des mois : allongée sur le sol, inerte, Anny respirait encore mais ne réagissait plus ni aux sons ni aux contacts.

À la suite d’une overdose, elle venait de perdre connaissance.