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Les voitures noires s’engagèrent dans l’allée du Forest Lawn Memorial Park.

Elles passèrent un portail majestueux, digne du plus noble château.

Qui pouvait imaginer un cimetière derrière ses grilles ? Ici, la mort n’avait l’air ni sérieuse ni pathétique. On ne descendait pas au fond d’un trou ; par le jeu des pentes, on achevait une ascension.

Certes, il ne s’agissait pas seulement d’une ascension spirituelle, mais d’une ascension sociale, car on murmurait qu’il fallait payer un million de dollars pour reposer auprès des noms prestigieux du cinéma, tels Douglas Fairbanks, Buster Keaton, Bette Davis, Tex Avery, Michael Jackson, Elizabeth Taylor.

– N’empêche, ça les vaut, s’exclama Johanna en collant son visage à la vitre fumée de la limousine.

Le cortège avançait au milieu des pelouses immenses, d’un vert tonique, parfois coupées de bosquets d’où s’élançaient des arbres. Des statues et des fontaines montraient qu’on ne traversait pas une zone sauvage mais un parc entretenu. Çà et là se dressaient des mausolées en marbre, aussi prétentieux que dans les cimetières ordinaires ; la plupart des tombes pourtant se réduisaient à des dalles dissimulées sous le gazon fourni.

– Un lieu de rêve ! Regarde, on voit les grands studios, Universal, Disney, Warner Bros.

– Génial, comme ça, les cadavres ont encore l’impression de travailler !

Johanna se tourna vers Anny recroquevillée au fond du véhicule, pensa répliquer, se contenta de hausser les épaules. La jeune femme lui jeta un œil furibond.

– Économise, Johanna, et achète une concession. Si tu négocies bien, ils pourront même t’installer un téléphone dans le caveau.

– Tu deviens méchante, Anny.

– Parce que j’ai mal.

De tous les invités venant rendre un ultime hommage à Sac-Vuitton, Anny était sans doute la seule à avoir conscience d’aller à un enterrement, non à un événement mondain.

Lorsque la file des voitures s’immobilisa, Anny aperçut la troupe d’ouvriers armés de pelles, de pioches, de sécateurs, qui s’affairaient sur les hectares du domaine ; elle songea à la voix nasonnante de Sac-Vuitton lui avouant un jour : « Mon canard, je suis tellement snob que je me suis payé une tombe au Forest Lawn Memorial Park. Ça a englouti mes économies mais je n’ai pas hésité. Tu comprends, je n’ai pas eu les moyens de me payer un jardinier de mon vivant ; alors je m’en offre une équipe complète pour l’éternité. Bien calculé, non ? »

Anny avait répondu qu’il fallait surtout réaliser ses désirs. Sac-Vuitton avait corrigé : « Et démentir les lieux communs, ma mésange. “On n’emporte pas son argent dans la tombe”, j’ai entendu cette déprimante sentence pendant quatre-vingts ans. Eh bien, je prouve l’inverse : j’emporterai mon argent dans ma tombe puisque, une fois que je l’aurai payée, il me restera zéro dollar. »

Elles avaient ri. Sachant sa réputation de radine – elle considérait la pingrerie comme une vertu –, Sac-Vuitton avait encouragé, voire nourri la rumeur.

« Seulement, ma biche, rassure-toi, je saurai rester à ma place. Je ne suis qu’un second rôle, je ne veux pas m’aliéner des collègues au cimetière, les stars demeurent sourcilleuses. Donc, j’ai négocié un endroit correct, discret. Puis j’ai exigé, par testament, d’arriver à mon enterrement avec une demi-heure d’avance.

– Pardon ?

– Second rôle, poupée, second rôle ! J’ai toujours été tellement anxieuse qu’on dénonce mes contrats que, ma vie durant, j’ai déboulé partout une demi-heure en avance. »

Les invités descendirent des voitures et se réunirent autour de la tombe où, de fait, le cercueil de Sac-Vuitton trônait depuis une demi-heure.

Le soleil, à son zénith, écrasait la scène. Des oiseaux, sourds au chagrin des hommes, se pourchassaient entre les arbres.

Le prêtre célébra la mémoire de Tabata Kerr. Qu’y avait-il à dire ? Ce qu’elle avait elle-même préparé puisqu’elle avait sculpté sa statue toute son existence.

Anny soupçonna que Tabata Kerr n’avait jamais été autre chose que le caractère qu’elle avait créé. Rien de plus. Rien de moins. L’héroïne récurrente de sa propre vie. Son personnage avait dévoré sa personne.

« Que nous étions différentes, songea-t-elle. Elle pleine, moi trouée. Sac-Vuitton affrontait l’univers en tant que Sac-Vuitton. Moi, je déborde, je m’absente, je fuis, je ne sais pas où j’en suis ni qui je suis. » Or, pour la première fois, Anny ne se désavouait pas ; elle se demandait si elle n’avait pas raison. Sa malléabilité l’angoissait, certes, mais rendait sa vie riche, intéressante, surprenante, inopinée.

On la dévisageait un peu trop pendant cette cérémonie. Chacun cherchait, derrière les lunettes et le foulard noirs, ce qu’elle ressentait. Sa cure de désintoxication ayant été un programme très suivi, sa brusque interruption avait été sur-commentée. Certains parlaient d’un échec thérapeutique que la clinique dissimulerait ; d’autres évoquaient l’ingérable tempérament d’Anny qui, dans une chambre d’hôpital ou sur un plateau de cinéma, s’illustrait par des caprices ; les internautes qui avaient suivi la retransmission en permanence avaient deviné une bluette entre elle et l’infirmier, une liaison qu’Anny protégerait.

La vérité se situait à égale distance de ces hypothèses. Ethan avait été arrêté en flagrant délit de vol à la pharmacie de l’hôpital ; une brève enquête avait montré qu’il subtilisait depuis longtemps divers produits pour son usage personnel ; le tribunal l’avait condamné à cinq mois de prison ferme. Dès qu’Anny, droguée, fut assez consciente pour obtenir les faits authentiques, elle exigea de quitter la clinique. À sa première récrimination, la régie envoya sur les écrans des images filmées les jours précédents. Les entretiens s’avérèrent houleux. Johanna découvrit une Anny nouvelle, combative, déterminée à ne plus se laisser manœuvrer. Quand Anny la menaça de dénoncer l’accord que Johanna avait signé avec la clinique et la chaîne télévisée en son absence, le requin, paniqué, négocia aussitôt le départ de sa cliente.

Rendue à la vie normale, Anny retourna chez elle. Quoiqu’elle acceptât qu’une assistance médicale l’aidât à se désintoxiquer, elle refusait tout autre contact.

La mort de Sac-Vuitton l’avait tirée de sa tanière.

En organisant cette sortie, Johanna tentait de recouvrer son rôle auprès d’Anny. Non seulement elle officiait en attachée de presse, mais on savait que c’était elle, malgré l’illustre agence d’imprésarios à laquelle appartenait la star, qui lui imposait les projets.

Le prêtre acheva son hommage.

Un homme se détacha de l’assemblée en costume noir et vint lire un texte. Anny n’en crut pas ses yeux : David, encore plus mignon que d’ordinaire, se tortillait d’émotion. Sous prétexte qu’il avait interprété son petit-fils dans La Fille aux lunettes rouges, il s’adressait à Sac-Vuitton comme s’il se fût agi de sa grand-mère réelle.

Or – Anny pouvait en témoigner –, Sac-Vuitton et lui n’avaient pas copiné sur le tournage.

– Le salaud, marmonna-t-elle.

Johanna répliqua à voix basse :

– Cette séquence de la cérémonie te revenait, chérie, or, à ton habitude, tu l’as déclinée.

– David ne la connaissait pas. Et elle le trouvait fade, sucré. Elle m’avait même dit : « Moi, avec mon diabète, je ne peux pas fréquenter ce garçon. »

– C’est Peter Murphy qui a écrit son texte, un des meilleurs auteurs d’Hollywood.

Anny prêta l’oreille. De fait, l’allocution ruisselait d’esprit, d’humour, de pathétique. Un petit chef-d’œuvre.

Cela finit de dégoûter Anny.

Sans chercher la discrétion, elle se détourna et partit à larges enjambées vers son véhicule. Tout Hollywood releva la tête, surpris. David, saisissant qu’il venait de perdre l’attention générale, quitta son texte des yeux, chercha ce qui se passait, aperçut Anny alors qu’elle claquait la portière de sa limousine, furieuse.

Jouant l’incompréhension, il plissa le front à l’instar de James Dean dans À l’est d’Eden, puis, gonflant sa bouche d’ange, reprit sa lecture.

 

La voiture roulait depuis quarante-cinq minutes sans que Johanna et Anny aient articulé un mot.

Anny avait donné au chauffeur un nom de rue que Johanna n’avait pas entendu.

L’agent se demandait comment renouer avec la jeune fille perdue au milieu de ses pensées. Sachant quel amour sincère elle portait à la défunte, elle se risqua sur ce terrain :

– Quel trajet ahurissant, cette Tabata Kerr. Tu te rends compte ? L’ensemble des médias a couvert son enterrement. Elle était devenue une institution d’Hollywood.

Quoiqu’elle ne réagît pas, Johanna sentit qu’Anny l’écoutait.

Elle continua donc :

– Dans ce métier, ce qui prime, c’est de tenir. Moi, tu ne m’aurais pas convaincue il y a vingt ans que Tabata Kerr recevrait autant d’hommages en disparaissant.

Anny sortit de son mutisme :

– Ce n’est pourtant pas précieux.

– Quoi ?

– La notoriété. On s’imagine aujourd’hui que la gloire constitue le meilleur des salaires.

– Quand tu es célèbre, tu obtiens d’autres contrats que lorsque tu pourris à l’ombre.

– À quel prix, Johanna ? Quel prix ? Ça se paie trop cher. On figure dans les miroirs mais on leur appartient. Sac-Vuitton a sacrifié Tabata Kerr à sa renommée. Tout faisait spectacle en elle : son visage couturé, ses répliques calculées, ses vêtements outrés, son cynisme de cow-boy buriné, son emploi du temps bouffé par sa carrière. Il ne lui restait plus rien. Même sa mort, elle l’a offerte à la postérité. Ridicule.

Johanna marqua un étonnement sincère :

– Je croyais que tu l’aimais.

Anny soupira.

– Moi aussi. Je l’admirais. Je l’enviais. Je croyais qu’elle avait trouvé la solution pour ne pas souffrir.

– C’était le cas !

– Ce que j’aimais en elle, c’était la gamine qui ne s’appréciait pas assez et qui avait fabriqué ce personnage amusant. De temps en temps, sous son masque, on l’apercevait, cette petite fille : elle riait du numéro. Pourtant, elle aurait volontiers pulvérisé les barreaux de sa prison. Tiens, à propos de prison…

La limousine venait de s’arrêter à Lancaster, devant le pénitencier où Ethan purgeait sa peine.

Au fond du parking, deux bus arrivaient, chargés d’enfants venant visiter leurs pères.

Anny descendit de la limousine. Quand elle mit le pied sur le bitume, les adolescents la reconnurent et, ravis, l’applaudirent : ils se sentaient moins anormaux de partager leur situation avec une star d’Hollywood.

Elle leur adressa un signe amical puis se pencha vers Johanna.

– Garde la voiture jusqu’à chez toi. Je commanderai un taxi.

– Merci… nous devons examiner tes projets, les scénarios que je t’ai apportés…

– Ethan s’impatiente.

Anny marcha à longues foulées, arracha son crêpe de deuil, gagna le portail bleu métallique.

Juste avant d’entrer, elle vida le contenu de son sac à main dans la poubelle. Des boîtes de pilules allèrent rejoindre les papiers gras. Ethan et elle s’étaient juré qu’ils profiteraient de ce « séjour » pour se sevrer, se débarrasser de toutes les substances, la drogue et les médicaments.

« En prison, d’accord, mais pas sous camisole chimique », avait décrété Anny.

Quinze minutes plus tard, quand elle vit Ethan se traîner derrière la vitre du parloir, pâle, tremblant, la paupière rougie, l’expression hagarde, vieilli de dix ans, Anny saisit qu’elle y réussissait mieux que lui.