L’Être et le Néant

 

La première image qui se présente à l’esprit quand on pense être-néant, c’est celle d’une boule pleine en suspension dans un vide infini, la Terre par exemple roulant dans les espaces interstellaires. C’est ainsi que certains textes présocratiques, en effet, nous présentent l’Être. D’après Parménide d’Élée, l’être est « gonflé à l’instar d’une balle bien ronde ». Il est un, éternel, incorruptible. Comment dès lors passer de cet Être transcendant à la vie humaine et terrestre ? Toutefois, selon Aristote, Parménide avait élaboré une théorie du froid et du chaud, le froid relevant, selon lui, du néant, et le chaud de l’être.

À Parménide, on oppose classiquement Héraclite d’Éphèse pour lequel tout est mouvement, transformation, choc des contraires. Le feu serait, selon lui, le principe premier de toute chose. On connaît sa proposition fameuse : jamais on ne se baigne deux fois dans le même fleuve. Il est le père de la dialectique, ou art de faire progresser la pensée à la manière d’un dialogue contradictoire.

Dans le jeu de l’Être et du Néant, on peut admettre que l’Être d’Héraclite est rongé par le Néant, comme un fruit par une multitude de vers. À l’autre bout de l’histoire de la philosophie, Jean-Paul Sartre s’oppose à Martin Heidegger sur l’Être et le Néant en des termes comparables. Ils ont en commun leur adhésion à la phénoménologie de Husserl qui consiste à donner une portée métaphysique aux expériences même les plus quotidiennes. Heidegger se livre ainsi à une analyse du bavardage, de la curiosité, de l’équivoque, du souci, etc. Dans toutes les situations humaines, il y a une présence de l’absence, c’est-à-dire une hantise du néant. L’homme est le seul être de la création dont la conscience s’accompagne sans cesse de la perspective de sa propre mort.

Pour Jean-Paul Sartre, l’Être parménidien – qu’il appelle l’en-soi – est « néantisé », c’est-à-dire affecté d’un néant ponctuel d’où naissent le mouvement, le désir, la conscience (le « pour-soi »). Cette conscience est toujours menacée par l’engluement dans l’épaisseur de l’Être. Naît alors le sentiment de nausée qui est au centre d’un roman de Sartre (La Nausée, 1938). Ainsi tandis que, pour Heidegger, l’angoisse accompagne le dévoilement du Néant, pour Sartre la nausée signale le retour menaçant de l’Être. Elle n’est pas un sentiment subjectif présent dans un individu, c’est un mode inséparable de l’Être. « Sa chemise de coton bleu se détache joyeusement sur un mur de chocolat. Ça aussi ça donne la Nausée. Ou plutôt, c’est la Nausée. La Nausée n’est pas en moi : je la ressens là-bas sur le mur, sur les bretelles, partout autour de moi. Elle ne fait qu’un avec le café, c’est moi qui suis en elle. À ma droite le paquet tiède se met à bruire, il agite ses paires de bras. »

CITATION

Le Pour-soi apparaît comme une menue néantisation qui prend son origine au sein de l’Être ; et il suffit de cette néantisation pour qu’un bouleversement total arrive à l’En-soi. Ce bouleversement, c’est le monde.

L’Être et Néant, 1942

Jean-Paul Sartre