Le beau et le sublime

 

Il y a dans la beauté un équilibre, une stabilité, une perfection qui donnent à celui qui la perçoit un sentiment heureux de sérénité. L’art culmine ainsi dans la rencontre d’Apollon, dieu solaire de la beauté, et de Minerve, déesse de la raison et de la sagesse.

À ce couple impassible, Frédéric Nietzsche est venu opposer fort à propos dans son livre La Naissance de la tragédie (1871) le trublion Dionysos, dieu de la joie, de l’ivresse et de la mort. Ce nouveau venu du panthéon romantique personnifie la catégorie du sublime que Kant oppose dans sa Critique du jugement (1790) à celle du beau. Avant lui, Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand avaient célébré la grandeur des montagnes, de la mer et du désert, trois décors naturels qui n’avaient inspiré jusque-là que de l’horreur aux voyageurs et aux artistes.

Kant s’attache donc à fournir un statut philosophique à ce sentiment, éprouvé certes de tout temps, mais dont la théorie restait à faire. Opposant donc le beau et le sublime, il note qu’une prairie émaillée de fleurs est belle, tandis qu’une tempête furieuse est sublime. « Le teint brun et les yeux noirs ont plus d’affinité avec le sublime ; des yeux bleus et un teint clair plus d’affinité avec le beau. » Si le beau est fini et harmonieux, le sublime est infini et dynamique. Le sublime nous place dans un état de déséquilibre vertigineux où se mêlent étrangement le plaisir et la terreur. Le beau relève de la qualité, le sublime de la quantité. Enfin le beau invite au jeu, à la divine gratuité d’un paradis sans obligation, ni sanction, tandis que le sublime renvoie à des notions théologiques, morales et religieuses.

Cette opposition du beau et du sublime est illustrée par la vision de la Méditerranée que donnent deux écrivains contemporains et amis de jeunesse. Pour Paul Valéry, c’est le soleil immobile à son zénith qui symbolise la civilisation méditerranéenne :

CITATIONS

Ce toit tranquille où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes.

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer toujours recommencée.

Le Cimetière marin

 

Tout opposé est l’esprit d’André Gide, délivré de la cité protestante où il était prisonnier et aspirant à l’immensité africaine :

 

Je passai la seconde nuit sur le pont. D’immenses éclairs palpitaient au loin dans la direction de l’Afrique. L’Afrique ! Je répétais ce mot mystérieux, je le gonflais de terreurs, d’attirantes horreurs, d’attentes, et mes regards plongeaient éperdument dans la nuit chaude vers une promesse oppressante et tout enveloppée d’éclairs.

Si le grain ne meurt