Le genre et la différence
La logique classique nous apprend qu’une définition se compose normalement du genre prochain et de la différence spécifique. Si je dis par exemple que l’homme est un animal raisonnable, je commence par le ranger dans le genre le plus immédiat, celui des animaux. Il se trouve là en compagnie de la girafe, de l’escargot et de la puce. Pour le distinguer de ces voisins, j’ajoute sa différence spécifique. Il est raisonnable, ce que ne sont pas justement la girafe, l’escargot et la puce.
Cette définition de la définition est précieuse, parce qu’il importe à toute chose et à tout un chacun de posséder un genre et une différence. Soit par exemple l’ensemble des députés de l’Assemblée nationale. Chacun d’eux représente indistinctement la France tout entière. Mais en même temps il est issu d’une province, souvent d’une ville dont il est maire, et il arrive fréquemment qu’il y ait conflit entre l’intérêt national (genre) et l’intérêt local (différence).
Il est encore plus intéressant d’appliquer cette grille au déchiffrement des œuvres littéraires. On peut dire qu’une œuvre est d’autant plus forte que sa différence spécifique renforce – au lieu de détruire – son genre prochain. Certaines œuvres en effet accentuent leur différence jusqu’à la bizarrerie et perdent tout sous l’angle de l’universalité. Car s’il est bon d’être original, il est mauvais d’être un original. C’est le cas de la plupart des auteurs dits « régionalistes ». Pour s’en délecter, il faut être de la même province. Ce sont des écrivains de « cheux nous » qui fleurent bon le petit vin et l’accent du pays, mais qui doivent se consommer sur place, parce que, pas plus que le vin du terroir, ils ne supportent le voyage.
Une œuvre peut s’enfoncer dans sa différence par sa langue. Certaines tournures dialectales, un vocabulaire particulier – ni opaque ni transparent, mais joliment translucide – lui donnent une saveur incomparable. Mais du même coup le cercle de ses amateurs se restreint, et notamment elle supporte mal l’épreuve de la traduction. C’est ainsi que l’Auvergnat Henri Pourrat, le Bourguignon Henri Vincenot ou le Breton Pierre Jakez Hélias ne connaissent pas le rayonnement international que nous leur souhaitons. C’est encore plus vrai dans d’autres pays, comme l’Allemagne, où des auteurs aussi importants que Theodor Storm ou Theodor Fontane rebutent le lecteur étranger par les provincialismes qui l’arrêtent à chaque page.
Et il y a l’autre versant, celui des esprits larges qui s’adressent à l’humanité tout entière et qui valent par leur ouverture et leur générosité. On songe en premier à Tolstoï, l’homme par excellence du genre, et qui s’oppose comme tel à Dostoïevski, l’homme des différences poussées au paroxysme. Pour lui aussi il y a péril, et Gide – qui lui préférait Dostoïevski – l’a comparé au peintre d’histoire Édouard Detaille, aussi bien pour l’ampleur de sa vision que pour la platitude de la lumière d’atelier qui la glace.
Plus grave est le cas de Romain Rolland, l’inventeur du « roman-fleuve » qui roule vers un immense estuaire des eaux limpides, mais froides et insipides. Il se voulait le disciple de Spinoza, Goethe et Tolstoï. Lorsque la guerre de 1914 éclate, il a le courage de dire non aux hystéries nationalistes qui se déchaînent des deux côtés du Rhin, et lorsque a lieu la révolution russe en 1917, c’est au son du finale de la 9e symphonie de Beethoven qu’il l’entend. Tout cela paraît aujourd’hui d’une touchante naïveté.
Il n’en reste pas moins nombre d’écrivains qui ont surmonté – et même, semble-t-il, mis à profit – l’alternative genre-différence. Personne ne doute que Thomas Mann soit un écrivain allemand, parmi les plus allemands des écrivains allemands. Cette différence était périlleuse et elle a failli le perdre, lorsque, en 1914, il fut saisi par l’ébriété nationaliste et brandit l’étendard de la supériorité germanique. Il risquait de devenir une sorte de Barrès prussien quand l’apparition du nazisme le guérit assez brutalement de cet aveuglement. Son exil et la Seconde Guerre mondiale achevèrent sa métamorphose. Le Docteur Faustus, écrit aux USA pendant la guerre, reste le plus allemand des romans allemands de cette période, mais la largeur de son horizon est admirable. C’est la solution de la différence éclatée.
On doit citer encore l’exemple d’Albert Cohen. Nul doute qu’une partie de son œuvre est diminuée par son âpre fidélité à ses racines méditerranéennes. Mais il est parfois parvenu à intégrer heureusement sa « différence » à un sentiment d’ampleur universelle, et cette fusion de deux inspirations contraires donne un résultat incomparable de force et de saveur. Dans Le Livre de ma mère, il décrit sa mère avec une insistance parfois cruelle comme une femme modeste, voire bornée, dont les origines judéo-orientales se trahissent par cent travers ridicules. Mais elle incarne en même temps l’abnégation maternelle avec une pureté absolue. Par là, elle concerne l’humanité tout entière dans ce qu’elle a de plus sensible et de plus désintéressé. C’est la solution de la différence sublimée.
CITATION
Pour bien saisir les différences, il faut refroidir sa tête et ralentir le mouvement de sa pensée. Pour bien remarquer les analogies, il faut échauffer sa tête et accélérer le mouvement de sa pensée.
Marie Jean Hérault de Séchelles