A priori et a posteriori
J’ai un mot à écrire, mais je ne retrouve pas mon stylo. Où est-il ? Qu’en ai-je fait ?
Deux méthodes de recherche sont possibles. La première consiste à fermer les yeux et à faire un effort de mémoire et de réflexion. Quand et où me suis-je servi de mon stylo pour la dernière fois ? Qu’ai-je fait ensuite ? La seconde méthode consiste à me lever et à chercher partout sans plus me casser la tête. J’explore poches, tiroirs, cartables, etc.
La première démarche est a priori, la seconde a posteriori.
On notera cependant que la distinction n’est pas absolue. Quand mes déductions m’ont appris que mon stylo devait se trouver dans la poche intérieure gauche de mon blouson de cuir, il reste un doute, et la vérification a posteriori peut démentir ma conclusion. Inversement les recherches a posteriori, dans tous les coins et recoins où mon stylo peut être, sont guidées par une idée vague (a priori) qui exclut bien évidemment certaines investigations. Je sais bien que mon stylo n’a aucune chance de se cacher à la cave ou au grenier.
La recherche scientifique est un perpétuel va-et-vient entre le raisonnement a priori et l’expérimentation a posteriori. L’Introduction à la médecine expérimentale de Claude Bernard (1865) en donne maints exemples dans le domaine de la physiologie. Mais c’est l’astronomie, avec son aller-retour de la lunette (a posteriori) au tableau noir (a priori), qui illustre le mieux l’alternance. En 1682, l’astronome anglais Edmond Halley observa le passage de la comète – qui depuis porte son nom –, et calcula qu’elle reparaîtrait à la fin de l’année 1758. Il devait mourir en 1742. Seize ans plus tard, fidèle au rendez-vous, la comète se montrait dans la lunette de ses successeurs, et lui assurait une gloire méritée.
Il n’y a pas que dans le domaine scientifique que ces deux voies sont ouvertes. La création photographique, par exemple, comporte elle aussi une démarche a priori et une recherche a posteriori. Il y a des photographes de l’a posteriori, tels Henri Cartier-Bresson ou Édouard Boubat. Ils vont par les villes et par les campagnes, l’appareil de photo à la main, sans savoir à l’avance ce que la vie libre et aléatoire leur offrira. Mais il faut observer que l’aléa n’est pas total, puisqu’ils rencontrent toujours des personnages ou des scènes qui leur ressemblent et qui paraissent porter déjà leur signature.
D’autres photographes, tels Helmut Newton ou Richard Avedon, procèdent au contraire a priori. Ils ont en tête à l’avance l’image qu’ils veulent faire. Et tout le travail consiste à reconstituer en studio cette image dont ils rêvent. Ce sont principalement des photographes de mode et de publicité.
Ces notions d’a priori et d’a posteriori sont fondamentales chez certains philosophes. La théorie de la connaissance de Kant repose sur la mise en lumière des conditions a priori de la connaissance, c’est-à-dire des conditions qui se trouvent, non pas dans l’objet connu, mais dans le sujet connaissant. Ces conditions a priori de la connaissance, Kant les appelle transcendantales. C’est ainsi que l’espace étant l’une des conditions transcendantales de notre perception, la géométrie est une science a priori, bien que tributaire de cette perception.
Le comble de l’« a-priorisme » se trouve dans la théorie de la connaissance de Platon. Selon cette théorie, l’âme est immortelle et a séjourné dans le ciel des idées pures. Puis elle a été exilée dans le bas monde de mélanges et d’ombres qui est le nôtre. Dès lors toute recherche va consister à dégager de l’expérience le souvenir des idées perdues. Toute connaissance vraie est une réminiscence.
CITATION
En tant que l’âme est immortelle et qu’elle a eu plusieurs naissances, en tant qu’elle a vu toutes choses, aussi bien celles d’ici-bas que celles de chez Hadès, il n’est pas possible qu’il y ait quelque réalité qu’elle n’ait point apprise. Par conséquent, ce n’est pas du tout merveille que, concernant la vertu comme le reste, elle soit capable de se ressouvenir de ce dont elle avait connaissance auparavant. De fait en tant que la nature tout entière est d’une même famille, en tant que tout sans exception a été appris par l’âme, rien n’empêche que, nous ressouvenant d’une seule chose, ce que nous appelons apprendre, nous retrouvions aussi tout le reste, à condition d’être vaillants et de ne pas nous décourager dans la recherche : c’est que, en fin de compte, chercher et apprendre sont en leur entier une remémoration.
Ménon 81
Platon