L’arbre et le chemin

 

L’un est vertical, l’autre horizontal. Mais surtout l’arbre est fixe et symbole de stabilité, le chemin est instrument de circulation. Si on regarde de ce point de vue un paysage, ses coteaux, ses bois, ses maisons, mais aussi ses rivières, ses voies ferrées, on constate que son harmonie dépend d’un subtil équilibre entre ses masses sédentaires et ses voies de communication.

Donc, parmi ces choses, certaines sont neutres, pouvant aussi bien être parcourues que fixées par l’œil du spectateur. Telles sont la colline, la vallée, la plaine. Là, chacun peut mettre ce qu’il veut de dynamisme ou de stabilité.

D’autres sont, par leur nature même, enracinées, et ce sont l’arbre et la maison principalement.

D’autres enfin sont animées d’un dynamisme plus ou moins impétueux, et ce sont chemins et rivières.

Or il s’en faut que cet équilibre soit toujours réalisé ou que, l’ayant été, il demeure. Un phare planté au milieu de récifs battus par les flots, une forteresse juchée sur un roc inaccessible, une hutte de bûcheron enfouie dans les bois sans voie d’accès visible s’entourent fatalement d’une atmosphère inhumaine où l’on pressent l’isolement, la peur, voire le crime. C’est qu’il y a là trop de fixité, une immobilité presque carcérale qui serre le cœur. Le conteur qui veut faire frémir d’angoisse sait tirer parti de ces paysages fermés que n’irrigue pas une sente ou un chemin.

Mais le déséquilibre inverse n’est pas moins grave, et c’est celui que provoque sans cesse la vie moderne. Car il y a dans les villes deux fonctions, l’une primaire, d’habitation, l’autre secondaire, de circulation. Or on voit aujourd’hui l’habitation partout méprisée et sacrifiée à la circulation, de telle sorte que nos villes, privées d’arbres, de fontaines, de marchés, de berges, pour être de plus en plus « circulables », deviennent de moins en moins habitables.

La matière même, dont le chemin est fait, joue son rôle autant que sa largeur. En remplaçant dans un village une chaussée empierrée ou un chemin de terre par une route goudronnée, on ne change pas qu’une couleur, on bouleverse le dynamisme de l’image de ce village. Parce que la terre ou la pierre sont des surfaces rugueuses et rêches, et surtout perméables, l’œil se trouve retenu, le regard arrêté et, grâce à cette perméabilité, mis en relation avec les profondeurs souterraines. Tandis que le ruban parfaitement lisse et imperméable de l’asphalte fait glisser l’œil, déraper le regard, et le projette vers le lointain, vers l’horizon. Les arbres et les maisons, sapés dans leurs assises par la route, paraissent vaciller, comme au bord d’un toboggan. C’est pourquoi on ne fera jamais assez l’éloge du bon vieux gros pavé de granit. Il allie paradoxalement à une rondeur et à un poli indestructibles un individualisme têtu, créateur d’irrégularités et d’interstices herbus qui sont une joie pour l’œil et l’esprit… à défaut d’en être une pour les roues des voitures.

CITATION

Le peuplier qui est dans le canal, la tête en bas, attire à ses branches les feuilles du peuplier qui est au bord du canal, la tête en haut.

Jules Renard