La parole et l’écriture
L’homme qui écrit est un solitaire qui s’adresse à un lecteur solitaire, soit qu’il rédige une lettre d’amour, soit qu’il compose un roman d’aventures. En revanche, l’homme qui parle a besoin d’un auditeur, car la parole solitaire est d’un fou. L’orateur politique veut un public houleux, le prédicateur religieux une paroisse recueillie, le conteur une assemblée villageoise réunie autour de la cheminée, l’homme en prière l’immense et invisible oreille de Dieu.
La parole franchit un court espace, mais elle s’efface dans l’instant, alors que l’écriture voyage à travers le temps et à travers l’espace. C’est que la parole est vivante, tandis que l’écriture est morte. L’écriture ne peut se passer de la parole pour la vivifier. Dans l’Antiquité, on ne lisait qu’à haute voix, de telle sorte qu’un homme frappé d’extinction de voix par la grippe ne pouvait plus ouvrir un livre. Aussi bien le premier stade de l’apprentissage de la lecture est-il la lecture à haute voix. La lecture muette – ou mentale, ou intériorisée – correspond à un second stade.
La parole est première. Dieu créa le monde en le nommant. C’est le Verbe créateur. L’écriture qui apparut des millénaires plus tard découle de la parole, et a besoin d’elle pour l’irriguer. Toute l’histoire de la littérature est faite de retours constants de l’écriture à cette source vive et vivifiante qu’est le langage parlé. Un grand auteur est celui dont on entend et reconnaît la voix dès qu’on ouvre l’un de ses livres. Il a réussi à fondre la parole et l’écriture. Il est vrai qu’un danger menace l’écriture par trop tributaire de la parole. L’écriture excessivement « parlée » risque de se disloquer, comme un chemin gorgé d’eau cesse d’être carrossable. Notons au passage que Flaubert, quand il clamait à haute voix ses brouillons dans son « gueuloir », ne visait pas à irriguer son écriture par de la parole, mais tout au plus à limer dans son texte toutes les aspérités pouvant gêner sa prononciation. Car peu de proses sont plus éloignées de la parole que celle de Flaubert. La voix de Flaubert, c’est bien plutôt dans sa correspondance qu’on la trouve, et c’est pourquoi certains la placent au-dessus de ses romans.
Les sermons des grands prédicateurs dont le texte nous est parvenu soulèvent un très intéressant problème : dans quelle mesure ces sermons étaient-ils improvisés – comme semble l’exiger la véritable éloquence – et ces textes n’ont-ils pas été rédigés de mémoire, après coup et donc « à froid » ? La question se pose notamment pour Bossuet.
CITATION
La parole humaine est à mi-chemin du mutisme des bêtes et du silence de Dieu.
Louis Lavelle