Culture et civilisation

 

Dès qu’un enfant vient au monde, il est assiégé par une multitude de perceptions, puis dressé à une quantité de gestes et de conduites qui dépendent du lieu et de l’époque où il est né. Il apprend ainsi à manger, jouer, travailler, etc., comme cela se fait dans son milieu natal, d’abord familial, puis scolaire. Mais c’est, bien entendu, à la langue qu’il entend et apprend que revient le rôle principal, car elle modèle sa logique et sa sensibilité.

On appelle civilisation ce bagage transmissible de génération en génération. Par exemple la pluie – dans un pays océanique – est une donnée matérielle qui ne relève pas de la civilisation. En revanche l’habitude de se munir d’un parapluie – ou au contraire le mépris à l’égard du parapluie – est un fait de civilisation. La mer, la montagne qu’un enfant voit chaque fois qu’il sort ne sont pas des données de civilisation. Le sont au contraire l’église du village ou le monument aux morts. Personne n’échappe à ce façonnement qui fait de chacun de nous un homme civilisé hic et nunc.

Mais l’enfant va à l’école, et le savoir qu’il y acquiert peut avoir deux fonctions diamétralement opposées. Ce savoir peut se couler sans dommage à l’intérieur des éléments de civilisation qui entourent l’enfant et les enrichir d’autant. Par exemple l’écolier apprend l’histoire de la guerre et comprend mieux le sens du monument aux morts. Ou l’instruction religieuse lui fera déchiffrer les symboles rassemblés dans l’église.

Mais le lycéen doué ne se contente pas des manuels scolaires traditionnels qu’on lui a imposés et qui prolongent son apprentissage de la civilisation. Il lit d’autres livres, va voir des films, des pièces de théâtre, se frotte à des plus savants que lui. Il se donne ainsi une culture. Et cette culture est librement choisie. Elle sera scientifique, politique ou philosophique selon les options. Ce faisant, le jeune homme prend ses distances envers l’éducation qu’il a reçue. Il la critique, la conteste, la rejette partiellement. Dès lors son savoir, débordant les limites de la civilisation, l’attaque et la détruit en partie. Le monument aux morts donne lieu à des discours antimilitaristes. L’église suscite des prises de position anticléricales.

Surtout, la première leçon de la culture, c’est que le monde est vaste, le passé insondable, et que des milliards d’hommes pensent et ont pensé autrement que nous, nos voisins et nos concitoyens. La culture débouche sur l’universel et engendre le scepticisme. S’efforçant d’élargir ses idées à la dimension universelle, l’homme cultivé traite sa propre civilisation comme un cas particulier. Il en vient à penser qu’il n’y a pas « la » civilisation, et en dehors d’elle la barbarie ou la sauvagerie, mais une multitude de civilisations qui ont toutes droit au respect. Il condamne du même coup l’action des colonisateurs et celle des missionnaires qu’il accuse d’éthnocide.

Il devient vite un objet de scandale pour l’homme civilisé. Renan revenant en vacances à Tréguier, la tête farcie de tout le savoir qu’il avait accumulé à Paris, épouvantait le brave curé qui avait eu en charge sa pieuse enfance. Indiscutablement la grande ville l’avait perverti. Paris, c’était le règne du Diable.

Les civilisations peuvent se combattre entre elles. L’Occident chrétien et l’Orient musulman se sont fait la guerre. Mais au sein de chaque civilisation, l’homme de culture est ressenti comme un déviant dangereusement dissolvant qui doit être éliminé. Hallaj supplicié à Bagdad en 922 et Giordano Bruno brûlé à Rome en 1600, c’était la culture tuée par la civilisation.

CITATION

Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.

Claude Lévi-Strauss