Le signe et l’image

 

Je dis à mon interlocuteur cheval. Il ne comprend pas. J’essaie horse, Pferd, caballo. Il ne comprend toujours pas. Sur une feuille de papier, j’écris ces mots. Rien. Pour ce qui est des signes, je suis à bout de ressources. Alors sur mon papier, je dessine un cheval, et pour plus d’explication, je fais avec ma bouche des bruits de hennissement, de galopade. Les signes n’ayant pas opéré, j’ai ainsi recours à des images – à la fois visuelles (dessin) et sonores (bruits). Signe et image sont les deux grandes voies de la communication entre les hommes à travers l’espace et le temps.

À première vue, l’image présente sur le signe un avantage décisif, son universalité. Si je dessine un cheval, je suis compris par un nombre d’interlocuteurs incomparablement plus grand que si j’écris ou prononce le mot cheval dans quelque langue que ce soit. Cela aurait dû conduire depuis longtemps à un refoulement total du signe par une invasion irrésistible des images. Dans les années 50, l’école du sociologue canadien McLuhan annonçait ainsi la fin de la « galaxie Gutenberg ».

Notons d’abord que deux des trois grandes religions du monde occidental – la religion juive et l’islam – rejettent et même condamnent l’image. La deuxième loi du Décalogue de l’Ancien Testament interdit les images peintes ou sculptées, par horreur de l’idolâtrie toujours menaçante en ce temps-là. Quand Moïse monte sur le Sinaï, Dieu se cache à sa vue (image) pour lui remettre les Tables de la Loi (signes). Mais en redescendant vers son peuple, Moïse le découvre en train d’adorer le Veau d’Or (image). Alors il brise les Tables de la Loi.

On ne donnerait pas une idée fausse du christianisme en en faisant une réhabilitation de l’image en face du signe. Lorsque Jésus monte sur le mont Thabor, c’est pour se montrer à ses disciples dans toute sa splendeur divine (image). En redescendant dans la vallée, il leur commande de ne pas dire un mot (signe) de ce qu’ils ont vu. L’art chrétien fut le fruit de cette révolution.

Notre société marie étroitement le signe et l’image. La photographie, le cinéma, les magazines, la télévision sont avant tout images, certes. Mais ces images seraient inintelligibles et inintéressantes sans les commentaires et les paroles qui les accompagnent – et qui sont des signes. Alors que les signes, eux, se suffisent à eux-mêmes, comme le prouvent le livre et la radio.

Pour les sages musulmans, le signe est esprit, intelligence, incitation à chercher, à penser. Il est tourné vers l’avenir. Alors que l’image est matière, reliquat figé du passé. Et le signe a sa beauté. C’est celle qui éclate dans la calligraphie. Par l’arabesque, l’infini se déploie dans le fini.

CITATION

Il y a plus de vérité dans l’encre du savant que dans le sang du martyr.

Parole attribuée à Mahomet