Le plaisir et la joie
Dieu a créé l’homme à son image, nous dit la Bible. De ce Dieu nous ne savons pas grand-chose, si ce n’est précisément qu’il est le Créateur. L’homme possède donc une vocation originelle à la création. Être homme, c’est créer, et une vie où la création n’aurait aucune place ne vaudrait pas d’être vécue, parce qu’il lui manquerait cette étincelle divine qui en fait une vie humaine.
Mais de quelle création s’agit-il ? Il y a mille façons de créer, de la plus grandiose à la plus modeste. On peut repeindre sa chambre, planter une fleur, faire un dessin, composer une symphonie avec chœur, ou encore fonder une nation. On peut aussi mettre au monde et élever un enfant, ce qui est peut-être la plus belle, mais aussi la plus dangereuse de toutes les créations.
Or, le sentiment qui accompagne toute création est la joie, laquelle n’est que l’aspect affectif de l’acte créateur. Toutes les autres récompenses d’un travail créateur – argent, honneurs – sont extrinsèques et accidentelles. La joie seule est intrinsèque à la création. La Bible ne dit rien d’autre par ce verset qui conclut chaque jour de la Genèse : « Et Dieu vit que cela était bon. »
Tout autre est le plaisir. Si la joie colore la création, le plaisir, lui, accompagne la consommation, c’est-à-dire une forme de destruction. Le pâtissier qui invente une recette de gâteau et la réalise éprouve de la joie. Si j’ai faim et que je mange le gâteau, j’éprouve du plaisir. Mais le gâteau n’est plus…
C’est pourquoi le plaisir est mal vu en général des moralistes. Dans les meilleurs des cas, le plaisir est un artifice de la nature pour obtenir de l’animal qu’il se maintienne en vie, tout comme la douleur doit lui faire éviter les agressions destructrices. Mais il peut facilement se pervertir et accompagner des habitudes meurtrières, comme l’intoxication par la drogue ou l’alcool. Malheureusement l’horreur du plaisir – qui s’observe chez certains mystiques – ressemble fort à une haine de la vie et inspire des conduites également suicidaires (mortifications, jeûnes, etc.).
Il est cependant un domaine où le plaisir et la joie se confondent indissolublement, c’est la sexualité, et c’est ce qui la rend incomparable. Car le désir sexuel est une faim de l’autre, et ressemble par bien des côtés à une pulsion cannibalesque. Le goût violent de la chair d’autrui, de son odeur, des humeurs qu’elle sécrète a un aspect évidemment anthropophage. Et quand le sexe en reste à ce niveau, il n’est pas loin de basculer dans le sadisme. Mais cet élan destructeur est en même temps un acte créateur, et le plaisir sexuel s’épanouit dans la construction d’une vie à deux. Car la rencontre de deux personnes qui s’aiment inaugure une vie nouvelle, imprévue, incomparablement plus riche que la simple addition de leurs qualités respectives.
CITATION
Celui qui est sûr, absolument sûr d’avoir produit une œuvre viable et durable, celui-là n’a plus que faire de l’éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu’il est créateur, parce qu’il le sait, et parce que la joie qu’il en éprouve est une joie divine.
Henri Bergson