L’hélice et la nageoire
Pendant des millénaires, les barques et les galères ont été propulsées par l’effort des rameurs. La rame imite la nageoire du poisson et propulse le bateau de façon discontinue. C’est le « coup de rame ». Puis on inventa l’hélice – dont l’effet est continu – mais il fallait pour cela une source d’énergie supérieure que seul un moteur pouvait produire.
L’histoire de la conquête de l’air est encore plus instructive. En effet, aussi longtemps que les constructeurs d’aéronefs, imitant les oiseaux, les équipèrent d’ailes battantes, l’engin se révéla incapable de décoller. Ce que le « coup de rame » pouvait faire sur l’eau, le « coup d’aile » s’en montrait incapable. Là aussi il fallut attendre l’hélice et son effort continu fourni par un moteur.
La nature ignore la roue, sans doute parce que la nature est accumulation, maturation, vieillissement, toutes choses que nie la roue, symbole de retour indéfini au point de départ. La nature procède dans le monde animal par mouvements discontinus. En vérité nos bras et nos jambes sont faits pour exécuter des gestes variés. Quand nos jambes marchent, elles accomplissent un mouvement répété, mais discontinu et décomposable en plusieurs temps. Très tôt, l’homme a inventé la roue et a substitué le mouvement continu de la machine aux mouvements discontinus de l’esclave ou de l’animal. S’il est vrai que les civilisations précolombiennes ne connaissaient pas la roue, c’est qu’elles étaient restées proches de la nature jusqu’à la monstruosité.
On a pu dater la naissance de l’horloge à l’invention de la roue d’échappement qui transforme le mouvement discontinu du balancier en rotation continu des aiguilles.
De tous les mouvements discontinus de l’organisme vivant, les battements du cœur sont sans doute les plus populaires par tout le symbolisme vital et sentimental qui s’y rattache. Or, là aussi, la technique humaine intervient pour substituer le continu au discontinu. Les cœurs artificiels, qu’on pourra bientôt implanter dans la poitrine des malades, ne battront pas. Ce sont des turbines à mouvement rotatif continu. Le geste traditionnel du médecin « prenant le pouls » du malade n’aura plus lieu : il n’y aura plus de pouls.
Il est vrai que de tous les muscles du corps, le cœur est celui dont la discontinuité se rapproche le plus du mouvement continu. C’est vrai notamment de sa façon de se reposer. Alors que l’immobilité pendant les heures de sommeil constitue le repos habituel du corps, le cœur, lui, bat sans interruption de la naissance à la mort. Non qu’il ne prenne jamais de repos, mais parce qu’il se repose pendant la fraction de seconde qui sépare deux battements. En d’autres termes, son repos, son sommeil, ses vacances sont pulvérisés et intimement mêlés à son activité.
Ces vacances du cœur, si particulières, sont un idéal de vie réservé à quelques privilégiés. Avoir un travail si bien intégré à la vie quotidienne, si bien rythmé dans ses phases d’effort et de maturation qu’il contient en lui-même son repos et ses vacances, voilà un privilège d’artiste ou à tout le moins d’artisan d’art, d’aristocrate du travail. Ce qu’est le cœur justement par sa fusion du continu et du discontinu.
CITATION
Le 20 juin 1849, deux vapeurs identiques équipés d’une machine de même puissance de 400 chevaux, mais l’un à hélice, le Niger, l’autre à roues, le Basilick, furent invités par l’Amirauté britannique à jouer au « jeu de la corde », sur mer calme : leurs arrières étant réunis par un solide câble (pour résister à 800 chevaux, il fallait qu’il le fût !), chacun tira de son côté. Le pauvre Basilick, à roues, qui par calme se trouvait pourtant dans ses conditions optima, fut honteusement traîné à reculons à un nœud et demi de vitesse !
La Grande Histoire des bateaux
Jean Merrien