L’animal et le végétal
La différence la plus évidente qui distingue le végétal de l’animal tient à la mobilité de l’animal. La plante est fixée au sol, alors que l’animal est pourvu d’organes – pattes, ailes, nageoires – qui lui permettent de se déplacer dans son milieu. L’essence même de la plante est le courant qu’elle établit entre la profondeur de la terre où elle plonge ses racines et les hauteurs aériennes où elle agite son feuillage. La racine fuit la lumière. La feuille recherche la lumière. Ce qu’on traduit par phototropisme négatif de la racine, phototropisme positif de la feuille. Le tronc – ou la tige – se situe à mi-chemin de ces deux tendances opposées. Mais elles sont l’une et l’autre verticales, et elles contribuent à l’immobilisation du végétal.
Le grand problème de la plante va donc être la dispersion de ses graines, dispersion nécessaire, car celles qui tombent au pied même de la plante n’ont guère de chance de prospérer. On est confondu par la variété des expédients utilisés par les diverses espèces végétales pour éloigner leurs graines. Il y a les bractées du tilleul qui tournoient dans l’air, comme des petits hélicoptères, les fruits de certaines cactées qui explosent comme des bombes, les capitules accrochantes de la bardane qui se fixent sur la toison des bêtes, les baies succulentes qui sont mangées et dont les graines se retrouvent dans les excréments, etc. On dirait que le végétal observe, envie et cherche à exploiter l’animal si merveilleusement mobile.
Mais cette faculté de se mouvoir de l’animal est liée au muscle, lequel fonctionne en utilisant l’énergie que dégage la formation du gaz carbonique (CO2). La fonction chlorophylienne du végétal utilise au contraire l’énergie solaire pour détruire le gaz carbonique et en fournir les éléments séparés à l’animal. Bref, la différence profonde entre l’animal et le végétal, c’est que le végétal opère l’analyse du CO2, alors que l’animal fait sa synthèse.
On a longtemps cru que les animaux herbivores se nourrissaient de végétaux. On s’est aperçu récemment qu’en réalité ces végétaux absorbés ne servaient dans l’estomac de l’animal qu’à alimenter une culture de bactéries – animaux unicellulaires –, lesquelles constituent la nourriture véritable de l’herbivore. Les herbivores sont donc des carnivores d’un genre particulier, caractérisés par leurs proies unicellulaires.
L’animal carnivore mange des animaux herbivores. Le lion dévore la gazelle, et l’homme le lapin. C’est que la chair des animaux carnivores n’est guère savoureuse. En soumettant de force un animal Carnivore à un régime végétarien – par exemple en nourrissant un renard en captivité de maïs et de pommes de terre – on peut le rendre propre à la consommation. Certains paysans s’en font une spécialité. Quelques carnivores cependant paraissent avoir un goût particulier pour des proies également carnivores. Tels sont les lynx friands de chats, de belettes, etc. On les appelle des surprédateurs.
L’homme est ébloui par la majesté de l’arbre et l’adaptation immédiate de l’animal à son milieu. Un grand platane secouant dans le vent sa crinière de feuillage et une mouette frôlant la crête des vagues sont des spectacles qui gonflent le cœur et inspirent le respect. Mais la force évidente de l’un comme de l’autre recouvre une fragilité qui doit faire craindre le pire. Nous savons depuis peu que la nature est menacée de mort par la pullulation de la vermine humaine.
CITATION
Dans ce monde que nous réendossons chaque matin comme une vieille veste usée, totalement immunisés contre la surprise, l’arbre est la seule forme qui de temps en temps, à certains brefs moments de stupeur où les yeux se décapent de l’accoutumance, m’apparaît comme parfaitement délirante. Cet après-midi par exemple, en regardant les arbres qui parsèment les prairies de l’île Batailleuse pâturer dans le brouillard de pluie, soudain plus désorientants que des dinosaures.
Lettrines
Julien Gracq