L’absolu et le relatif

 

L’absolu, c’est ce qui est séparé, sans rapport à quelque chose d’autre, sans comparaison. C’est ce qu’il y a de plus grand, de plus élevé et de plus rare en un sens. Mais c’est aussi ce que nous connaissons de plus banal. Car les données brutes de la vie quotidienne – la chaleur ambiante, les couleurs, même nos sensations intérieures comme la faim ou la fatigue –, tout cela nous est donné comme autant d’absolus, une sorte de matériau premier que nous négligeons habituellement, mais que nous pouvons aussi retenir pour l’élaborer.

Et c’est sous l’effet de cette élaboration que le relatif va apparaître. Soit par exemple la chaleur de l’air ambiant où je baigne actuellement. Il ne tient qu’à moi de la mesurer à l’aide d’un thermomètre. Aussitôt la donnée absolue va se trouver prise dans les mailles d’un système intelligible. La température chiffrée devient comparable à une multitude d’autres températures – celle de la nuit, celle du dehors, celle de la moyenne saisonnière, etc. Le relatif apparaît donc comme le produit ordinaire et la fin normale de l’activité de l’intelligence. L’intelligence est la faculté de relativiser les absolus livrés bruts par l’expérience.

De tout temps, certains penseurs ont cherché à aller au-delà de ce filet de relations tissé par l’intelligence. Après l’expérience brute et son élaboration par les sciences, ils se sont tournés vers un troisième genre de connaissance qui atteindrait directement la source de toute lumière. C’est l’intuition mystique qui allie l’immédiateté de l’expérience brute et la transmissibilité de la connaissance scientifique. À l’origine de l’expérience mystique, il y a la foi vécue comme la certitude de la présence de Dieu. Mais cette présence peut s’atténuer, s’effacer, abandonnant le croyant dans la « nuit obscure ». Elle peut s’intensifier au contraire, plongeant alors le mystique dans un abîme de lumière.

Ce que l’expérience mystique possède en commun avec la connaissance scientifique relationnelle, c’est sa communicabilité et la présence autour du mystique d’une communauté – disciples, frères ou simples coreligionnaires – qui la partage. Il n’y a pas de mystique solitaire.

CITATION

L’existence de l’absolu se cache et bouge derrière la tapisserie du monde. On ne la voit pas, elle se manifeste par une absence qui est plus active que les présences, comme dans une soirée à laquelle manque le maître de maison.

Jean Grenier