Le donné et le construit

 

Lorsqu’on joue aux cartes, c’est le hasard qui attribue à chaque joueur les cartes – as, roi, dame, valet, etc. – qu’il aura en main pour mener sa partie. À lui dès lors – à son intelligence, son expérience, sa technique – d’en tirer ensuite le meilleur parti. Ce cas si particulier et si dérisoire d’une belote ou d’un bridge symbolise parfaitement ce qui entre dans la vie de donné et de construit. Le donné, ce sont nos gènes héréditaires, notre physique, nos dispositions. Mais aussi le milieu où nous sommes nés, où nous avons grandi et que nous n’avons pas davantage choisi que la couleur de nos yeux.

Telles sont les « cartes » que le destin met entre nos mains au départ. Mais très vite la partie s’engage, et c’est à nous – je veux dire à notre libre volonté – de jouer.

Il s’agit alors de « construire » sa vie. Sa culture – dont le gros-œuvre est achevé à vingt ans, et si l’on peut encore mettre des tapisseries au mur et des pots de fleurs aux fenêtres, l’essentiel est irrémédiablement terminé. Son compagnonnage – car dès nos premiers émois, nous avons expérimenté « autrui » et déterminé ceux – ou celui, ou celle – que nous voulons à tout prix et ceux dont nous ne voulons à aucun prix. Son gagne-pain enfin – car il faut bien vivre et faire quelque chose dans la vie. Et tout cela forme une construction, brillante ou calamiteuse, avec des parties belles et d’autres minables.

Il semble que la vie soit faite des périodes ayant chacune son rôle dans cette construction, et que certains retards puissent être irrémédiables. Il est établi que l’enfant qui n’a pas appris à parler à un certain âge ne maîtrisera jamais par la suite la faculté de s’exprimer quels que soient les efforts qu’il fasse dans ce sens. D’autres défaillances moins évidentes peuvent également se répercuter sur toute une vie. Par exemple l’enfant, qui, pour une raison quelconque, n’a pas été à l’école et n’aura pas fait à temps l’apprentissage de la vie communautaire, ne comblera peut-être jamais cette lacune.

Le donné offert à chaque homme au départ est totalement injuste. Il y a les pauvres et les riches, les grands et les petits, les beaux et les laids. Mais un donné trop riche décourage et empêche l’activité constructive. Les vrais jumeaux restent célibataires plus souvent que les autres, parce que la nature leur a donné un compagnon idéal dès le berceau. Une fortune acquise vaut mieux qu’une fortune héritée, et on connaît le destin lamentable de certains enfants de milliardaires.

CITATION

Les dieux comblent de bienfaits les hommes qu’ils veulent perdre.

Proverbe antique