La pureté et l’innocence
La pureté d’un corps chimique est un état absolument contre nature qui ne s’obtient que par des procédés relevant de la violence. Le cas le plus simple est celui de l’eau. Qu’est-ce que l’eau pure ? Cela peut être une eau débarrassée par ébullition ou filtration des bactéries et des virus qu’elle contenait. Il s’agit d’une pureté biologique. Mais si l’on recherche la pureté chimique, on procédera à des distillations successives – l’eau bout dans une cornue prolongée par un serpentin refroidi – pour en éliminer les sels et les traces de métaux. On mesure la pureté de l’eau ainsi traitée à sa résistance à laisser passer un courant électrique, l’eau n’étant conductrice que grâce aux sels minéraux qu’elle contient.
Cette eau « pure » agit sur les organismes vivants comme un poison violent. Lorsqu’elle est ingérée par un organisme, tous les sels minéraux que véhiculent le sang et les humeurs vont en effet se précipiter vers elle, parce qu’elle leur donne la possibilité de se diluer davantage. On utilise ce phénomène pour débarrasser les malades des urées, acides uriques et autres toxines qui se concentrent dans leur sang, dès lors que leurs reins ne les filtrent plus. Mais cette dialyse, nécessaire dans ces cas pathologiques, devient catastrophique chez les individus dont les taux sériques des sels sont normaux. On assistera à une fuite du calcium et du potassium sanguins qui peut entraîner la mort. En effet le cœur ne bat que grâce à un courant électrique entretenu par un équilibre calcium-potassium dans le sang. L’absorption d’eau « pure » peut également provoquer des hémorragies stomacales, intestinales ou cutanées.
Ces méfaits physiques de la pureté ne sont rien encore comparés aux crimes innombrables que son idée obsessionnelle a provoqués dans l’histoire. L’homme chevauché par le démon de la pureté sème la mort et la ruine autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, recherche anticharnelle d’un état angélique, toutes ces aberrations débouchent sur des massacres et des malheurs sans nombre. Il faut rappeler que le feu – « pur » en grec – est le symbole des bûchers, de la guerre et de l’enfer.
À l’opposé de la pureté, l’innocence lui ressemble comme son inversion bienfaisante. Innocent est l’animal, le petit enfant et le débile mental. Sur eux, le mal n’a pas de prise. L’homme adulte et raisonnable peut se fixer comme idéal un état qui est celui de sa petite enfance prolongée et préservée. L’innocence est amour spontané de l’être, oui à la vie, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. Certains saints, comme François d’Assise, paraissent vivre dans cet état où la simplicité animale rejoint la transparence divine.
Mais il s’agit d’un improbable miracle. Dans le roman de Dostoïevski, L’Idiot (1868-1869), le prince Mychkine, dévoré par une pitié dévastatrice, se révèle incapable d’aimer une femme, de résister aux agressions du monde extérieur, et finalement de vivre. Il est foudroyé par l’épilepsie.
CITATION
Albuquerque… en un extrême péril de fortune de mer, prit sur ses épaules un jeune garçon pour cette seule fin qu’en la société de leur fortune son innocence lui servit de garant et recommandation envers la faveur divine pour le mettre à sauveté.
Montaigne