Le gris et les couleurs

 

La physique moderne a adopté sans réserve la théorie de Newton sur la nature de la lumière et des couleurs. La lumière provient du soleil, corps dont la température avoisine les 6 000 degrés. C’est la « lumière blanche ».

Newton enseigne qu’en traversant un prisme cette lumière révèle sa composition, ensemble de longueurs d’ondes qui donnent – en allant des plus courtes aux plus longues – le violet, l’indigo, le bleu, le vert, le jaune, l’orangé et le rouge. Côté grandes longueurs d’ondes – au-delà du rouge – les rayons infrarouges sont invisibles, mais produisent de la chaleur. Côté ondes courtes – au-dessous du violet – les rayons ultraviolets, eux aussi invisibles, impressionnent cependant les films photographiques.

Goethe n’a cessé de combattre cette théorie de Newton qui voudrait que toutes les couleurs fussent contenues dans la lumière incolore, et en sortent comme par analyse. Pour lui, la lumière est originellement simple. Cela lui semble évident, nécessaire, normal, presque moral. L’idée d’une lumière blanche résultant d’un mélange de toutes les couleurs lui fait horreur.

Mais alors d’où viennent les couleurs ? Elles résultent d’autant d’agressions du monde extérieur subies par la lumière. C’est en traversant des « milieux troubles » que la lumière les engendre, et ces milieux peuvent être l’air du ciel – produisant du bleu –, l’eau de la mer – engendrant un vert glauque – ou les angles d’un prisme de cristal déployant un arc-en-ciel.

Ainsi les sept couleurs sont comme les sept douleurs de la lumière, ou – à un stade élémentaire – comme les sept péchés capitaux qui viennent troubler l’âme originellement pure et simple de l’enfant.

Cette vision de Goethe trouve une illustration dans le choix de la couleur ou du noir et blanc qui s’offre aujourd’hui aux photographes. Certes la pellicule couleurs s’est totalement imposée sur l’immense marché de la photo d’amateur. Mais il s’agit d’une photographie touristique et familiale sans aucune ambition créatrice. Pour elle, la couleur n’est qu’un heureux cache-misère.

Au contraire les grands créateurs de l’art photographique – les Cartier-Bresson, Kertesz, Lartigue, Weston, Brassaï, Doisneau, etc. – se limitent strictement à la photo en noir et blanc. Il faudrait d’ailleurs cesser de parler de photo en noir et blanc, alors qu’elle n’est jamais ni noire, ni blanche. Cette photo est faite d’une gamme de gris, du plus clair au plus foncé. C’est un camaïeu cendré, et c’est ce qui fait sa finesse et sa profondeur.

Car cette image grise nous livre la réalité à l’état pur, telle que Dieu la pétrit au cours de la première semaine du monde. C’est la substance même des choses qu’elle nous donne à voir.

On pourrait encore dire ceci : la photo grise est plus proche de la réalité que la photo en couleurs, parce que la réalité est grise. Le monde qui nous entoure est par lui-même incolore. Ce sont les peintres qui lui prêtent des couleurs, et si nous croyons voir les choses en couleurs, c’est pour avoir trop fréquenté les galeries et les expositions de peinture. Nous en sommes ressortis chaussés à tout jamais de lunettes chromogènes.

CITATION

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

 

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles ;

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

 

U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides

Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

 

Ô, suprême Clairon plein de strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

— Ô l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Voyelles

Arthur Rimbaud