Le nomade et le sédentaire
L’histoire des hommes a commencé avec un meurtre fratricide. L’un des deux frères s’appelait Caïn et cultivait la terre. L’autre s’appelait Abel et élevait des bêtes. Caïn était sédentaire et entourait ses maisons de murs, ses champs de clôtures. Abel et ses enfants poussaient devant eux, dans les prairies sans limites ni propriétaires, d’immenses troupeaux de moutons et de chèvres. Le conflit était inévitable, un conflit qui jalonne sous des formes diverses toute l’histoire humaine.
Car il devait arriver que les troupeaux d’Abel envahissent les cultures de Caïn et les saccagent aveuglément. La colère de Caïn le dressa contre son frère et la dispute se termina par la mort d’Abel. Yahvé en conçut une grande irritation. Il infligea à Caïn la punition la plus douloureuse qui soit pour un jardinier : partir, devenir à son tour un nomade, comme l’était son frère. Caïn partit donc, laissant derrière lui vergers et potagers. Mais il n’alla pas loin. Il s’arrêta bientôt et construisit Hénoch, la première ville de l’Histoire. Ainsi le cultivateur déraciné était devenu architecte et citadin, nouvelle forme de sédentarité.
Dès le milieu du XIXe siècle, le Far West américain fut sillonné de grands troupeaux de bœufs et de vaches menés par des cow-boys (vachers) vers les nouvelles terres de l’Ouest. Mais d’année en année, les colons nouveaux venus construisaient des fermes et couvraient la prairie de champs de blé et de maïs. Dès lors le passage des troupeaux constituait un fléau insupportable. La lutte ouverte ou larvée entre cow-boys et fermiers connut en 1873 un tournant décisif en faveur des fermiers. Cette année-là, l’un d’eux appelé J.F. Glidden déposa une demande pour un brevet de fil de fer barbelé. Bientôt il monta une usine à De Kalb (Illinois) pour fabriquer son produit à grande échelle.
Cette lutte constante entre nomades et sédentaires a revêtu bien d’autres aspects. Les Touaregs du Sahara, réduisant en esclavage les cultivateurs noirs des oasis, ne faisaient que reproduire le schéma du noble chevalier d’Europe – dont l’animal emblématique, le cheval, est avant tout un instrument de voyage –, maintenant à leur service les serfs attachés à la terre (« manants »). Plus récemment on a vu l’idéologie nazie célébrer la communion de l’homme avec sa terre (Blut und Boden) et vouer à la destruction les Gitans et les Juifs, nomades « sans feu ni lieu, donc sans foi ni loi » (slogan nazi). Et périodiquement des populations se révoltent contre les projets de nouveaux autoroutes ou aéroports, destructeurs de la qualité de la vie.
CITATION
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.
Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.
Bohémiens en voyage
Charles Baudelaire