La santé et la maladie
On peut être un excellent médecin et ne pas avoir une idée claire de la santé et de la maladie. C’est le cas le plus général. Certains croient en avoir assez dit quand ils ont défini la santé par l’absence de souffrance, et comme la vie dans le silence des organes. Or il existe des douleurs aiguës – rages de dents, douleurs intercostales – et cependant insignifiantes, et à l’inverse des affections mortelles et incurables qui progressent sans que rien ne les signale. La souffrance ne saurait être considérée comme un symptôme sûr et précis, encore moins comme un critère.
La maladie revêt deux formes, l’une quantitative, l’autre qualitative. La maladie quantitative se ramène à un manque (hypo) ou à un excès (hyper). Ainsi la pression artérielle peut être excessive ou au contraire dangereusement insuffisante. La santé se définit de ce point de vue comme un équilibre harmonieux de toutes les fonctions.
La maladie qualitative s’explique par la présence d’un facteur pathogène qui s’est introduit dans l’organisme. Cette forme de maladie est particulièrement compréhensible lorsque le facteur pathogène est un être vivant – bactérie, virus, champignon, etc. – qui parasite le corps du malade. Louis Pasteur s’est illustré dans l’étude de ces maladies et leur prévention par la vaccination. Cette conception de la maladie est très bien comprise par le public, parce qu’elle prend exactement la suite des idées archaïques sur la possession de certains malades par un démon et l’exorcisme qui pouvait l’en délivrer.
De ces deux conceptions de la maladie résultent a contrario deux définitions de la santé, l’une par absence d’excès ou de manque, l’autre par absence d’agent pathogène. Ces deux conceptions ont en commun leur nature négative. Elles reviennent à définir la santé comme l’absence de la maladie.
C’est le mérite de Georges Canguilhem dans ses Études d’histoire et de philosophie des sciences (1968) d’avoir donné de la santé une définition pleinement positive. À chaque instant de sa vie, l’organisme est en équilibre avec son milieu. Il est adapté à la température, à la pression de l’air, à l’humidité, etc. De même il possède les ressources énergétiques suffisantes pour faire fonctionner ses organes et ses muscles. Pourtant ces conditions du milieu ne cessent de varier. Les heures et les saisons exigent du vivant de constants efforts de réadaptation. Pour faire face à ces variations, il faut que le vivant possède des réserves et soit en quelque sorte suradapté au milieu tel qu’il est actuellement. La santé, selon Georges Canguilhem, n’est rien d’autre que ce surcroît de ressources qui permet au vivant de répondre aux infidélités du milieu. Être en bonne santé, dit-il, c’est pouvoir abuser de sa santé impunément. La maladie et la mort surviennent quand il n’y a plus de marge, alors que les exigences du milieu changent ou augmentent.
CITATION
L’œuvre d’art est un équilibre hors du temps, une santé artificielle.
André Gide