Le temps et l’espace

 

Le temps et l’espace sont les deux grandes dimensions de notre expérience. Le temps est vécu comme durée avec délice, impatience ou horreur. C’est le tissu même de la vie – et il n’est pas surprenant qu’une philosophie vitaliste comme celle d’Henri Bergson lui donne une place centrale : « Partout où quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s’inscrit. » (L’Évolution créatrice, 1907.)

De même l’étendue est perçue concrètement comme un décor qui peut être vertigineusement vide ou au contraire encombré d’objets jusqu’à l’étouffement, franchissable d’un bond ou inaccessible.

Un effort d’abstraction peut ensuite vider ces deux milieux de tout contenu pour en faire des formes homogènes et infinies, soumises à des unités de mesure. Pour Kant, l’espace et le temps sont les deux formes a priori de la sensibilité. Bien que parfaitement intelligibles, elles ne sont pas réductibles à des concepts de l’entendement, comme le prouvent par exemple les notions de droite et de gauche qui relèvent de la seule sensibilité.

Le temps ne se distingue alors de l’espace que par son irréversibilité. Théoriquement, un mobile dans l’espace peut toujours revenir à son point de départ. Le cours du temps, lui, ne se remonte pas – si ce n’est dans un roman fantastique comme La Machine à explorer le temps (1895) de Herbert George Wells. Cette fiction consiste simplement à supprimer cette irréversibilité et à faire du temps un autre espace. On explore alors l’Histoire, comme on s’aventure en Afrique noire ou en Amazonie. Notons que cette suppression de l’irréversibilité est figurée de façon grossièrement formelle par les aiguilles des horloges – qui reviennent chaque jour à leur point de départ en posant l’équation 24 heures = 0 heure – et par la ronde éternelle des mois et des saisons du calendrier. L’essentiel de la philosophie de Bergson est une défense de la durée irréversible, concrètement vécue, contre sa réduction au temps abstrait de la physique qui n’est qu’un espace déguisé.

Dans une vision – qui relève plus de la poésie que de la philosophie – Frédéric Nietzsche a posé le principe d’un éternel retour. C’est l’un des dogmes de son livre, Ainsi parlait Zarathoustra (1883), avec la mort de Dieu et le oui enthousiaste accordé à la vie et au destin (Amor Fati). C’est que le cours du temps possède deux visages, l’un qui pleure – la course de l’humanité vers l’autodestruction à travers des tribulations sanglantes –, l’autre qui rit – la ronde paisible et familière des saisons et des astres. L’idée d’un éternel retour de l’histoire humaine efface cette opposition et confère à ses événements un caractère nécessaire et serein qui fait oublier leur atrocité.

Octave Hamelin faisait naître le mouvement de la synthèse du temps et de l’espace. On peut opérer la démarche inverse : poser premièrement le mouvement, et en déduire par décomposition l’espace et le temps. C’est sans doute le sens de cette phrase de Maurice Maeterlinck :

CITATION

Si les astres étaient immobiles, le temps et l’espace n’existeraient plus.