Chapitre 29
À la sortie de Greys, wa.
Le cœur d’Ashe battait maintenant à tout rompre. Bouleversé.
Il pensa qu’il devait s’enfuir le plus vite possible. Et ne laisser aucune trace. Mais hormis ses pas perdus au milieu de milliers d’autres, il ne se souvenait pas d’avoir jeté ou touché quelque chose. Il devait quand même se rappeler avec précision tout ce qu’il avait fait depuis qu’il était entré dans le village et en tirer les conséquences. Mais il se dit aussi qu’il ne pouvait pas laisser les choses en l’état. Qu’il devait agir.
Derrière la fenêtre, c’était une atrocité qui lui brisait le cœur. Il savait qu’il allait avoir du mal à encaisser le coup. Il avait tout vu, tout de suite. Le tabouret renversé sur le sol en sable battu recouvert d’un tapis presque neuf. Le balancement infime du corps dans un mouvement tournant ralenti. La corde qui avait étranglé le cou. Le nœud soigné. La poutre solide. Et le visage violacé d’Alistair qui indiquait assez que la mort remontait à plusieurs heures et qu’il n’y avait plus rien à faire.
L’odeur aigre. La grimace insoutenable du jeune Aborigène, les traits décomposés. Mais c’était bien lui, il ne pouvait pas se tromper, derrière la porte qu’il venait d’entrouvrir. Le grand corps musclé qui pendait, dérisoire. L’atmosphère assombrie soudain comme si le soleil s’était caché par pudeur. Et son chagrin. Immédiat, profond, palpable. Au-delà d’un corps, au-delà d’un être bien vivant, c’était une idée qui s’échappait. L’idée de quelque chose de bien qui aurait pu survenir, qui aurait pu surgir des décombres de massacres anciens et du mépris actuel. Une idée, une pensée qu’il devait déjà rayer de son esprit.
Son premier mouvement fut de s’enfuir, de quitter le camp le plus vite et le plus discrètement qu’il pût.
Mais c’était impossible. Il y avait l’émotion qui le paralysait. Et la raison qui surnageait. La mort d’Alistair n’était qu’une étape dans un grand jeu tragique qu’il fallait gagner au plus vite si on ne voulait pas voir les hommes tomber les uns après les autres. Les hommes ? Uniquement des hommes ? Quoi qu’il comprenne dans ce maelström de pensées contradictoires, il savait au fond de lui qu’il ne pouvait échapper à ce que lui dictait son cœur : comprendre, agir, venger peut-être. Il devait prévenir la police le plus vite possible, elle découvrirait le pendu et commencerait l’enquête.
L’émotion le submergeait. Il n’arrivait pas à quitter des yeux la pièce sombre où le corps continuait de tournoyer lentement. Contrairement aux autres cabanes, celle-ci ne contenait aucun matériel de pêche, excepté la corde marine qui soutenait le garçon. Ne rien toucher, tout observer. Mais il n’y avait pas grand-chose à voir à cause du contraste entre la lumière éblouissante de l’extérieur et la pénombre de la pièce où il n’osait pas s’avancer. Aucun meuble, hormis un lit de camp et un fauteuil de camping. Pas de vêtements apparents, pas de matériel de cuisine, pas d’ustensiles de vie quotidienne. Juste un abri pour les repas et pour la mort.
Le corps s’était immobilisé en lui tournant le dos. Malgré l’envie qu’Ashe avait d’entrer et de décrocher le cadavre du jeune Aborigène, de le serrer une dernière fois dans ses bras, il savait qu’il ne devait pas s’avancer au-delà du seuil. Au moins prendre ces précautions-là, sinon Cattrioni lui en voudrait pour longtemps. Pas question qu’il apparaisse dans la procédure de découverte du cadavre du pendu. La seule chose qu’il pouvait faire c’était de donner un coup de fil anonyme à la police de Lancelin et s’échapper au plus vite.
Auparavant il devait permettre à sa mémoire de photographier tout, minutieusement, avant de partir. Tout ce qu’il pouvait observer dans l’encadrement de la porte. Alistair portait des baskets noires et un jean serré qui moulait ses fesses. Un tee-shirt noir aussi, sans aucune inscription, faisait ressortir les muscles de son torse et de ses bras. Il remarqua que le bras gauche était plus fort que l’autre. Il regretta, sans bien savoir pourquoi, de n’avoir pas su remarquer plus tôt que le jeune homme était gaucher. Le pendule humain avait cessé de tourner et, alors qu’il ne lui restait que quelques secondes, une ou deux minutes tout au plus avant de devoir s’en aller absolument, il ne put voir une dernière fois le visage. Le mouvement tournant s’était arrêté du mauvais côté.
Il se dit que c’était mieux, qu’il pourrait peut-être garder en mémoire une image moins cruelle que la grimace boursouflée et hideuse entraperçue quelques secondes.
Il n’y avait pas de désordre dans la pièce, hormis un tabouret renversé. Et le corps ne portait aucune trace apparente de violence, sauf bien sûr les stigmates de la pendaison. Il nota aussi que la braguette du jean était intacte et qu’il n’y avait de sang nulle part.
Le parcours jusqu’à sa voiture lui parut interminable. Il sentait les muscles de ses jambes se durcir au fur et à mesure qu’il grimpait d’une dune à l’autre dans le sable sec et mou. Il n’y avait aucun autre chemin que celui qui retraversait tout le camp. Il avait bien pensé contourner Greys mais les buissons du bush et les morceaux erratiques de clôture l’en dissuadèrent. Il craignait de perdre encore du temps, il avait déjà trop tardé. Il redoutait par-dessus tout de se retrouver nez à nez avec un habitant solitaire qui serait soudain sorti de son abri comme un diable d’une boîte. Qu’aurait-il pu lui dire ? Qui aurait empêché cette personne de le signaler en train de revenir de la dernière cabine où le corps d’Alistair commençait sa lente décomposition ?
Il ne croisa personne. S’installa au volant de la Mazda et appela la police de Lancelin en masquant soigneusement le numéro de son portable et en déguisant sa voix avec un mouchoir sur le micro. Un message bref pour la première personne qui répondit là-bas et dont il n’attendit même pas la réponse ou les questions qu’elle s’apprêtait sûrement à lui poser. Il avait été assez clair.
Il mit le moteur en marche. Rejoignit la route principale à un moment où aucun véhicule ne la parcourait. Fit encore une dizaine de kilomètres. Trouva un chemin isolé qui menait à la mer. Arrêta le moteur.
Alors seulement il s’effondra sur son volant et pleura pendant de longues minutes.