Chapitre 12
Perth, wa.
En quelques heures, Perth tomba gravement malade. Un violent accès de fièvre, un virus insidieux. Non pas le h1 n1 dont on avait beaucoup parlé quelques années auparavant. Celui-ci aurait pu s’appeler le virus atb. Andrew Tacchini-Brown. Sa mort avait fait monter en quelques heures la température. Ou plutôt les circonstances de sa mort. Agitation, folie médiatique, affolement. Et l’accélération de tout cela via Internet et Twitter. Ceux qui avaient inoculé le virus dans les fourrés de King’s Park avaient bien frappé la ville en plein cœur.
Perth ne vit plus que pour les mines et par les mines. Ses seuls repères sont les juteux bénéfices financiers et les mirobolants profits des actionnaires. Ils ne sont pas réservés à quelques businessmen fortunés, chacun en tire des avantages.
Le symptôme le plus courant est celui de la spéculation immobilière. L’État manque de main-d’œuvre pour extraire les richesses. Toujours plus de minerai, toujours plus de demandes, toujours plus d’Asiatiques qui achètent du fer, de l’acier et du nickel. Et toujours de nouveaux arrivants attirés par cet eldorado. Les mineurs construisent des maisons de plus en plus grandes, les prix ne cessent de grimper. Ils les revendent en faisant la culbute trois ou quatre ans plus tard. Cela ajoute beaucoup de dollars aux revenus gagnés sous le soleil écrasant du désert. Et l’argent permet de spéculer, d’acheter d’autres maisons encore plus luxueuses. C’est sans fin.
Pour le moment.
Frapper l’un des piliers de la communauté financière, c’était porter un coup sévère à cette nouvelle religion du veau d’or. C’était s’attaquer à l’utopie de la réussite infinie. Perth n’a pas connu la crise mondiale et se croyait à l’abri pour toujours. Et soudain la ville avait peur parce que Andrew Tacchini-Brown n’avait pas été seulement assassiné. Il avait été dépecé selon un rituel mystérieux. Il y avait quelque chose de religieux, de sectaire, d’inexpliqué qui rejoignait les obscures croyances, les mythes enfouis depuis quarante mille ans dans cette terre ocre. Cette terre gorgée de sang que tout le monde en Australie craint plus ou moins. La culpabilité d’un génocide n’exclut pas l’idée de vengeance…
Ceux qui avaient propagé le virus atb savaient ce qu’ils faisaient. Ils avaient visé au cœur pour que tout le corps – tout l’État d’Australie-Occidentale – ressente aussitôt les symptômes de l’épidémie. Angoisse, doute, fièvres diverses, les médias modernes permettent d’acheminer tous ces germes plus vite que le sang dans les veines d’un malade.
Tout le monde ne parlait que du meurtre d’atb dans les bureaux moquettés, métalliques et froids. Tous ne parlaient que de la mort de l’un des leurs, même s’ils n’auraient à peine osé le saluer s’ils l’avaient croisé dans les couloirs. De la mort de Tacchini-Brown et de la montée de la violence chez les Aborigènes. Les journaux n’avaient pas eu besoin de faire le rapprochement, il avait suffi d’alimenter les rubriques. Toute la population avait appris le crime et tous pouvaient lire l’article du quotidien de l’Ouest sur les banlieues pourries où vivent les blackfellahs, sur les abords des gares où ils mendient quand ils sont ivres ou drogués.
Il y avait aussi la longue enquête parue le week-end précédent dans le supplément du journal de Murdoch The Australian. La rumeur enflait et il y avait cet enchaînement de faits et d’infos plus ou moins vérifiées. Le terrain avait été préparé par tous ces articles catastrophistes, l’assassinat d’atb agissait comme une étincelle dans un bouquet d’eucalyptus en plein été. Le vent médiatique se chargeait du reste. Rien ne pouvait arrêter l’emballement.
L’article de The Australian s’intitulait “Détruits à Alice” jouant sur l’ambiguïté de ce qui était détruit : les Aborigènes eux-mêmes ou la ville d’Alice Springs. C’est la capitale du Territoire du Nord, leur ville, une ville pour touristes aussi. Le cœur rouge de l’Australie, pas très loin d’Uluru, le fameux rocher sacré, cette masse sombre qui semble stabiliser la terre tout entière. La couleur locale, les clichés. Mais c’est aussi la ville qui culpabilise et angoisse les Australiens. Surtout quand ils lisent un article comme celui-ci, en une du supplément du week-end.
La grande photo qui barrait la moitié de la première page disait déjà presque tout. Elle avait été prise au coucher du soleil devant un mur rouge. Les huit silhouettes étaient suffisamment floues pour qu’on ne distingue pas les visages mais assez nette pour que les lecteurs sachent bien qu’il s’agissait d’Aborigènes devant une taverne où l’alcool leur est en principe interdit. Chacune des silhouettes tenait à la main une canette de bière. Ils étaient massifs, groupés, indolents et avachis. Ils avaient l’air vague.
Ils étaient menaçants.
L’article enfonçait le clou. Selon le reporter, les habitants ne pouvaient plus sortir après dix heures du soir. Des bandes de jeunes, dont certains n’avaient pas dix ans, venaient se fournir en drogue et en alcool à des voitures de dealers stationnées impunément au centre. Tous marchaient au speed, sifflaient du déodorant. Ils se saoulaient et se bagarraient. Ils étaient armés de couteaux. Des madams proposaient des adolescentes à vendre. Les backpackers, ces jeunes touristes, ces étudiants qui traversent le continent sac au dos, n’osaient même plus s’y risquer. Chaque nuit une vitrine était défoncée pour trois packs de bière. Il y avait des viols et des blessés. Et la population – celle qui n’était pas noire – ne pensait, soi-disant, qu’à partir. Le reportage affirmait que l’aide sociale ne servait pas à grand-chose sinon à attirer de plus en plus d’Aborigènes du bush vers les banlieues surpeuplées et misérables de la ville. Alice Springs vivait, paraît-il, au jour le jour en osant à peine respirer.
Selon cet article, c’était apocalyptique. La menace venait bien du cœur de l’Australie.
Ashe savait que c’était très exagéré même s’il ne connaissait pas assez la question. Le territoire de l’Australie est tellement grand qu’on a pu, jusqu’alors, éparpiller le problème, façon puzzle. Les Aborigènes sont cantonnés dans le désert et le Territoire du Nord. Et à part un ou deux ghettos au centre des grandes villes, comme Redfern à Sydney, tout le monde peut les croiser, de loin, sans jamais les côtoyer. Il n’était jamais allé à Alice Springs mais les échos qu’il en avait ne correspondaient pas à cet article. Alors, à qui profitait le crime ?
Ou les crimes plutôt. Parce que maintenant, quelques jours après la découverte macabre dans l’obscurité et les buissons de King’s Park, toutes les morts suspectes ressurgissaient comme par enchantement dans les mêmes organes de presse. Les griffures qui avaient défiguré Colin Philippoussis quelques semaines plus tôt n’étaient peut-être pas dues à l’agression d’un varan. Jusqu’aux morceaux de corps trouvés sur l’autoroute de la côte est, sous le Reptile Park, qui avaient peut-être été découpés préalablement, selon des rites sauvages, primitifs. Le New Age rejoignait le Temps du rêve, cette période de la création du monde dans l’imaginaire aborigène. Tout se mélangeait, le pays perdait ses repères. De surcroît, Ashe avait appris que Nickel Chrome Ltd, la mine de Deadwood Lake, appartenait au même groupe industriel que Forest Hill Metal, la société d’atb. Les journaux parlaient des symptômes, jamais des causes mais ils envisageaient toujours les conséquences sous les angles les plus tragiques.
Ashe était désemparé. Pour la première fois depuis son arrivée dans ce pays, il se rendait compte que son inconscience ou sa légèreté lui avaient fait ignorer l’une des données fondamentales de l’Australie, les Aborigènes. Il n’avait pas envie d’en parler à quiconque alors que tout le monde ne parlait plus que de cela. Sinon à Alistair mais cela relevait du vœu pieux. Et pourtant, il savait que s’il ne faisait pas l’effort de le retrouver, il ne parviendrait jamais à comprendre quelque chose d’essentiel. Essentiel pour continuer simplement à vivre ici.
Il n’osait même pas téléphoner à Ange qui de son côté se rongeait les ongles.
Cattrioni, en effet, mesurait tout le mal que ces informations distillaient au jour le jour. Toutes ces rumeurs sur les morts suspectes, tous ces fantasmes qui ressurgissaient, toutes les peurs irrationnelles étaient en train d’entraîner Perth dans une spirale de méfiance et de haine. Sans compter qu’avoir serré dans ses bras deux mois plus tôt le corps nu d’Andrew, si vivant, si réactif et dont maintenant les différents morceaux reposaient dans une morgue, le troublait profondément.
Les souvenirs remontaient progressivement. Lorsqu’il l’avait rencontré au bar du Court il avait tout de suite deviné que le jean, le tee-shirt et les chaussures de chantier n’étaient pour Andrew qu’un simple déguisement de circonstance. Cela l’avait excité mais il aurait plutôt parié pour un avocat sans la robe ou un professeur d’université sans le costume un peu démodé. Pas pour un businessman pressé. Il se souvenait mieux de son sexe que de son visage, ce qui est souvent le cas lors de ces rencontres éphémères. Un organe épais et lourd que la police, malgré des recherches minutieuses à cause de la blessure ouverte à la braguette, n’avait pas retrouvé. Heureusement, ce détail n’avait pas filtré dans la presse qui s’était contentée de rapporter avec gourmandise l’horrible exposition des différents morceaux du corps les uns à côté des autres dans le bush. Black-out sur les parties génitales découpées et disparues. Le PO y avait veillé personnellement.
Comme un trophée que l’assassin aurait arraché dans un geste symbolique. Dans l’esprit d’Ange c’était une blessure injustifiable, un souvenir de tendresse et d’horreur qu’il ne pourrait jamais effacer de sa mémoire.
Le Police Officer ruminait chaque jour un peu plus. Il savait qu’il allait devoir, une fois encore, demander son aide à Ashe car, si les médias faisaient trop facilement le lien entre divers événements disparates, au-delà des frontières d’Australie-Occidentale, ce n’était pas le cas des policiers des autres États qui veillaient jalousement à leur indépendance. Cela le faisait enrager. Que ce soient les fonctionnaires du Queensland, ceux de Nouvelle-Galles du Sud à Sydney ou même ceux de Tasmanie, ils mettaient tous une mauvaise volonté évidente à coopérer.
En Tasmanie aussi. Il allait donc avoir besoin de l’aide de son vieux copain. Son joker.