Chapitre 7

Septembre, autoroute F3, nord de Sydney, New South Walles.

Cette histoire, les médias en avaient beaucoup parlé mais pas pour les bonnes raisons. Et ce n’est que plus tard, beaucoup plus tard qu’ils ont commencé à faire le lien avec d’autres meurtres, très éloignés géographiquement il est vrai. L’un dans l’île de Tasmanie au sud, l’autre dans le désert de l’Ouest. Ange Cattrioni a toujours regretté qu’il n’y ait pas plus de coopération entre les polices des différents États, que chacun travaille trop dans son coin et veille à son pré carré.

Ce qui avait le plus choqué et qui avait entraîné les radios et les télés à s’emballer sur ce fait divers c’est que des dizaines d’automobilistes avaient roulé dans la nuit sur des morceaux du corps.

Si on les avait interrogés, tous auraient prétendu qu’ils avaient cru rouler sur un animal mort. Ils avaient voulu le croire. Mais comme avait fini par dire Marck, le camionneur qui avait téléphoné à la police, ce qu’il avait vu au bord de la route était parfaitement macabre : “Vous savez, j’ai vu souvent des kangourous morts, on les reconnaît tout de suite… C’est très facile de voir quand ce n’est pas un animal…”

Le mystère de l’autoroute F3, au nord de Sydney prit alors en quelques jours la dimension d’un mythe urbain. Était-ce vraiment le corps d’un homme ? Un homme ou une femme ? Avait-il été tué par une voiture ? Ou bien avait-il été assassiné et jeté là sous les roues des camions ? Qu’est-ce que la police avait retrouvé exactement ? Y avait-il beaucoup de sang répandu sur la route ? Certaines voitures en portaient-elles encore les traces ? Toutes les rumeurs les plus folles couraient à propos de ce corps retrouvé en pleine nuit, en plusieurs morceaux étalés sur plus d’un demi-kilomètre, sur la highway, près de Gosford.

Et ce qui ajoutait encore à la dimension épique de l’histoire c’est que ça s’était passé à l’endroit où l’autoroute longe le Reptile Park, un parc d’attractions consacré aux animaux sauvages. Certains prétendaient même que le corps avait d’abord été dévoré par un crocodile du zoo. Il est vrai qu’un corps nu et démembré, trouvé au pied de la colline où les touristes viennent admirer les carcasses de dinosaures et les alligators vivants, au cœur d’une nuit brumeuse, avait de quoi alimenter les fantasmes. D’autant que la seule lumière à cet endroit était la gigantesque enseigne clignotante du parc…

De plus la tête manquait. On ne la retrouva que le lendemain soir. Du coup, personne ne voulait dire – c’était le cas des flics – quel était le sexe de la victime. En réalité les policiers ne révélèrent rien à ce sujet parce que les parties génitales de l’homme avaient été tranchées et qu’ils ne souhaitaient pas et ne souhaitèrent pas pendant longtemps révéler ce détail atroce.

L’homme s’appelait Kevin Stratos. Il avait trente-trois ans, l’âge du Christ. On retrouva son camion sur une aire d’autoroute, juste sous le parc animalier. Un de ces camions à deux remorques qui transportent moutons ou pétrole entre le bush et les ports de la côte. Stratos était toujours obligé d’aller vite, il ne fallait pas que les moutons, destinés au golfe Persique, meurent en route. Plus tard on retrouva même ses vêtements éparpillés dans les bois. Des desert boots, ces chaussures montantes en daim, un débardeur qui devait laisser les tatouages bien apparents et un short serré beige, tout l’uniforme de ceux qu’on appelle les bushmen blancs. L’uniforme que portent aussi les truck-drivers. Les tatouages, ou plutôt ce qu’il en restait sur les différents morceaux des membres écrasés par les véhicules, permirent de l’identifier. Ce que la police scientifique put analyser facilement c’est la quantité d’amphétamines qu’il avait ingurgitée. Énorme. Cela aussi faisait partie de la panoplie. Sujet tabou en Australie et les journaux furent discrets sur le sujet. C’est pourtant ce qui a permis de résoudre le problème des distances dans ce pays. Les camionneurs se shootent jusqu’à la gueule et avalent des milliers de kilomètres sans dormir.

C’est ce qui conduisit à l’hypothèse fournie par la police sur un plateau, une hypothèse qui voulait plaire à tout le monde et qui ne fit qu’alimenter les rumeurs. Celle d’une bagarre entre camionneurs qui aurait mal tourné. Les gars sont excités par la drogue et poussés à la violence pour s’en procurer. L’un des types meurt dans la bagarre. Les autres ne savent pas comment s’en débarrasser. Ils le déshabillent et jettent le corps décapité – pour brouiller les pistes – sous les roues des autos et des trente tonnes.

Facile. Trop facile.

Mais Kevin Stratos avait une famille. Enfin une compagne intermittente à Newcastle. Et des enfants, trois. Peut-être de lui, peut-être pas. En tout cas une jeune femme qui ne s’en laissait pas compter et qui harcela la police et les médias pour savoir la vérité. Les amphétamines, elle s’en foutait, elle ne voulait pas savoir s’il en prenait ou non. On n’en trouva pas chez eux, elle avait dû s’en débarrasser avant. De toute façon c’est le seul moyen pour les conducteurs de remplir leur contrat dans les temps et tout le monde ferme les yeux, surtout les patrons des compagnies de transport.

Stratos était plutôt bien noté. Il n’avait pas la réputation d’être bagarreur, ni de boire trop. Les stimulants chimiques lui suffisaient. Les policiers laissèrent vite tomber la possibilité d’un accident. Comme la chute malheureuse de la cabine de son camion. Ou comme la silhouette qu’on ne voit pas sur le bord de la route et qu’on heurte avant de s’enfuir. Cela ne collait pas avec la découverte du corps – des morceaux du corps – dénudé. Et des vêtements éparpillés.

L’hypothèse d’une mauvaise rencontre sur l’autoroute s’imposa d’elle-même. Il y avait l’obscurité propice d’une grande route, pas très loin des grands centres urbains. L’endroit était connu pour les trafics, la drogue et la prostitution. Ce qui allait aussi avec la passion pour les motos de Stratos qui possédait une Harley-Davidson. Mais la police de Nouvelle-Galles du Sud ne voulut pas chercher du côté des gangs de bikers. Tous les témoins, bien sûr, s’étaient envolés, tous ceux qui auraient pu être présents cette nuit-là pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Quelqu’un avait-il vu quelque chose ? Sûrement. Mais quelqu’un se cachait parce qu’il avait forcément quelque chose à cacher. Alors va pour une bagarre qui aurait mal tourné.

C’est ainsi que pendant plusieurs jours les journaux, aiguillonnés par les autorités, présentèrent l’affaire.

Mais la compagne de Kevin, qui s’appelait Samantha, Sam pour les intimes, continuait de remuer ciel et terre. Elle voulait voir les restes de son compagnon, même la tête coupée. Elle disait qu’elle n’y croirait pas tant qu’elle ne les aurait pas vus. Elle disait qu’on lui cachait la vérité.

Ce qui était vrai.

Ce qu’on lui cachait, ce n’était pas la manière dont la tête avait été décolletée, ce n’était pas les blessures faites par les chocs des camions. La tête, on l’avait retrouvée dans un fourré le lendemain, elle n’avait pas été écrasée par le trafic. Mais elle portait, comme le torse, des traces de griffures profondes. Et on ne voulait pas non plus que Samantha – Sam pour les intimes – sache que les organes génitaux de son homme avaient été coupés. Ou plutôt arrachés.

Elle insista. Elle n’en sut rien précisément mais les rumeurs, encouragées par des infos anonymes diffusées comme par hasard sur Internet, commencèrent à circuler.

Et l’on commença à parler d’un crime de sauvages. D’un meurtre rituel. De sectes. De culte satanique. L’affaire prit une ampleur nationale. Des journalistes moins inféodés que d’autres aux puissants groupes de presse commencèrent à faire des rapprochements.

Notamment avec la mort d’un mineur, d’origine grecque lui aussi, à quatre mille kilomètres de là, dans une mine isolée et rentable du cœur désertique de l’Australie-Occidentale. Juste des rumeurs, leurs articles ne furent pas publiés.

Les mâchoires du serpent
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