Chapitre 5

Hillside Road, Fremantle, wa.

— Quand je suis entrée dans la maison, après que les policiers ont réussi à me joindre, il y avait du sang partout. Sur les canapés, sur le tapis, sur mon lit dans la chambre. Une horreur.

La vue des gigantesques grues du port de Fremantle, éclairées et rougeoyantes dans la lumière déclinante du soir, ajoutait un élément dramatique aux propos de la propriétaire.

— Et ça s’est passé quand, Sarah ?

— Au mois d’août, en plein hiver, quelques semaines avant que vous emménagiez en dessous. Je n’avais pas envie de vous en parler quand je vous ai loué la maison, vous comprenez bien. Mais je ne veux pas que vous l’appreniez d’une autre manière.

— Vous avez eu raison

— De toute façon, rassurez-vous, vous auriez été là à ce moment, vous n’auriez sans doute rien entendu. Les locataires précédents regardaient la télé et ils ne se sont doutés de rien. Ils l’ont dit aux policiers après. Et comme il faisait déjà nuit, personne ne l’a vu entrer.

Ashe ne disait plus rien, laissant Sarah en suspens, un peu anxieuse. Il regardait le port dans le soir pourpre que la maison dominait du haut de la colline. À l’étage en dessous, qu’il habitait, la vue était complètement différente puisqu’elle donnait de l’autre côté vers la Swan River et la mer. Était-ce ce qu’elle venait de lui raconter ou la disposition de cette villa étrange ? Le contraste entre la vue du port flamboyant d’activité et celle, apaisante, côté mer, qu’il contemplait chaque matin ? Cela collait bien en tout cas avec la face cachée de Perth, la cohabitation entre une violence souterraine et l’alignement sécurisé des maisons et des jardins identiques tout au long des interminables banlieues. Comme s’il ne s’y passait jamais rien. Erreur.

— Il fallait bien que je vous le raconte…

— Bien sûr Sarah. Vous le connaissiez ?

— Non, absolument pas. Les policiers m’ont appelée quand tout a été fini, qu’il ne restait plus que les dégâts…

Elle disait dégâts avec dégoût. Elle parlait de ce sang répandu partout. Mais elle ne voulait pas prononcer le mot. Elle avait voulu en savoir le moins possible

— Ils m’ont dit son nom, je ne m’en souviens plus. Personne ne le connaissait dans le quartier, Dieu merci.

— Il est mort ?

— Je n’en sais rien. Je n’ai pas voulu le savoir ni sur le moment ni maintenant. C’est déjà assez difficile comme ça.

— Alors il était entré chez vous par hasard ?

— Il avait dû repérer qu’on pouvait facilement passer par les toits et pénétrer chez moi par la terrasse, en brisant les vitres.

La propriétaire ne savait ce qui s’était passé que par le récit que lui en avaient fait les policiers. Il est probable qu’ils n’avaient pas trop insisté sur les détails. Elle savait juste qu’il avait vingt-cinq ans.

Vers dix heures du soir, ce lundi du mois d’août, à l’heure où toutes ces maisons identiques de ces quartiers semi-chic autour de Fremantle, Bicton, Palmyra, Applecross, où toutes ces maisons enrichies par l’or des mines s’apprêtaient à se coucher, les flics avaient reçu un étrange coup de fil. L’homme disait qu’il était en train de mourir mais qu’il ne savait pas où il était. Il paraissait très faible.

— Ils ont été astucieux, ils lui ont tout de suite demandé de rappeler sur le téléphone de la maison.

Ce qu’il fit dans son agonie. Sarah ne savait pas s’ils l’avaient trouvé mort ou vif mais cet appel sur la ligne fixe avait permis de le localiser.

Le jeune homme était bien passé par la terrasse et il avait brisé la vitre du salon. Heureusement Sarah travaillait cette nuit-là à l’hôpital de Fremantle. Sans doute savait-il que la maison était souvent inoccupée. Le jeune homme avait d’abord fouillé partout, dans la salle de bains, dans les tiroirs des chambres à coucher et il avait avalé tous les cachets trouvés. Avait-il vraiment envie d’en finir ? Il était sûrement en manque, il avait eu affaire à la police récemment pour des histoires de drogue. L’un des flics l’avait reconnu et n’était pas surpris. Comme les pilules tardaient à faire leur effet, il avait tenté de se pendre à la balustrade de la mezzanine mais la corde du rideau avait cassé et il s’était violemment tordu la cheville, ravivant toutes ses douleurs. Alors il avait trouvé un cutter sur le bureau de Sarah et s’était ouvert les veines. Assommé et à moitié inconscient, il s’était traîné d’un lit à l’autre dans toutes les pièces de la maison. Dans un dernier sursaut, il avait téléphoné à la police avec son portable.

Le récit troublait Ashe qui ne voyait même plus les grues du port, seulement leurs ombres menaçantes. Il se demandait si sa propriétaire ignorait vraiment le sort du jeune drogué. Il se promit d’en savoir plus du côté du dis­trict central. Ange Cattrioni avait sûrement quelque chose, au fond d’un de ses dossiers.

— Vous comprenez maintenant pourquoi vous ne m’avez pas top vue… je ne vis plus beaucoup dans cette maison…

Sarah avait bu d’un trait un nouveau verre de cabernet sauvignon. La bouteille de Vasse Felix était maintenant aux trois-quarts vide. Elle avait pris soin de lui faire goûter l’excellent blanc glacé avant de commencer à lui raconter son histoire. Ashe avait la tête qui tournait sans savoir si c’était le vin bu à jeun ou l’image de la maison ensanglantée. Il aurait préféré une bière.

Les mâchoires du serpent
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