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Je le rejoignis dans une trattoria du côté de San Lorenzo, où il m’attendait avec sa femme. Une fois par mois, désormais, nous y dînions d’un plat de pâtes et d’une friture d’aubergines. Jamais de viande : Danilo m’avait rallié à son horreur de la boucherie. Le patron, un ami – nous l’appelions familièrement « Peppone » à cause de sa corpulence – fit une exception pour nous en ouvrant ce soir-là son local. Les travailleurs émigrés des Abruzzes qui formaient le gros de sa clientèle retournaient en fin de semaine dans leurs montagnes. Fermeture ou non, Peppone ne refusait jamais de nous servir. Un des derniers endroits à Rome où on pouvait se faire lever le rideau de fer si on connaissait l’hôte. Entre le sel et le poivre, au lieu de la bouteille de ketchup, une soucoupe d’origan frais embaumait sur les tables.
Annamaria aussi aimait cette cantine à la simplicité toute rustique, alors que Danilo eût préféré un véritable restaurant. Comme elle avait changé depuis son mariage, et comme je la trouvais sympathique depuis sa métamorphose ! Plus de cours à la faculté d’architecture, plus d’études, plus d’ambitions intellectuelles. L’approche de la maternité avait produit ce miracle de la replonger dans les superstitions de son enfance. Née à Pachino près d’Avola, cette capitale de l’amande d’où son père avait apporté la recette des petits fours, elle s’abandonnait aux croyances les plus absurdes et les plus charmantes de la foi populaire sicilienne. En elle revivait le poétique et légendaire Sud, où les mères suspendent au-dessus du moïse une paire de ciseaux pour qu’ils coupent en deux les esprits du mal qui s’aviseraient de tourmenter leur enfant. Annamaria pivotait d’un tour sur elle-même à la vue d’un chat noir ; jetait du sel par-dessus son épaule en rentrant de promenade si elle avait croisé une religieuse en cornette ; gardait en permanence un couvert dressé dans leur salle à manger au cas où quelque aïeul revenu de l’autre monde leur ferait une visite impromptue. Elle observait une foule de rites qui me plaisaient par leur naïveté apparente et leur sagesse cachée. Je grondais Danilo de les railler comme des enfantillages. Maman avait décousu sur le lit de mort de mon père un point du matelas pour permettre à l’âme du défunt de s’envoler vers le ciel. De tels coutumes, que quelques paysannes âgées pratiquaient encore dans le Frioul, seraient bientôt éteintes du haut en bas de l’Italie. Sauf en Sicile et dans l’extrême Sud, où je finirais peut-être par me réfugier quand Naples aussi aurait succombé à la contagion universelle.
Ce soir-là, avec ses lourdes tresses noires enroulées en bandeau et ses bras, son cou, son visage blancs comme neige que leur propriétaire a mis son point d’honneur à ne jamais exposer au soleil, Annamaria ressemblait à une de ces matrones archaïques dont le profil serein orne les médailles exhumées dans les ruines de Syracuse. De la fade turbulence de la jeune fille elle était passée sans transition à la gravité recueillie de la mère. Pour ce motif sans doute je souffrais moins en revoyant Danilo, qu’elle traitait plus en fils qu’en amant. Ils ne formaient pas un couple d’où je me sentais exclu. À côté d’eux, j’avais l’impression de participer à l’ordre éternel des choses, de reprendre ma place dans l’harmonie de l’univers. Oui, la beauté tranquille, la calme lourdeur, l’assurance plus animale qu’humaine d’Annamaria m’ont permis de couper les amarres qui me rattachaient au passé. J’ai pu grâce à elle éviter la jalousie, les récriminations, les examens de conscience, les ressassements stériles, le désespoir aveugle, les coups de tête furieux, et m’avancer en pleine lucidité et détermination vers la dernière péripétie de mon destin. (Que personne ne s’avise d’établir un rapport de cause à effet entre l’heure douce-amère que j’ai passée avec ce couple et ce qui m’est arrivé – ce que j’ai laissé m’arriver – un peu plus tard dans la nuit. Qu’on ne cherche pas à expliquer par des raisons bassement psychologiques la précipitation fiévreuse puis la docilité soumise qui ont mis fin à mon humaine histoire.)
Annamaria avait demandé à la patronne de l’appeler quand l’eau se mettrait à bouillir. La future parturiente tenait à jeter elle-même les spaghetti. Moyen de connaître, selon qu’ils se coucheraient au fond de la marmite ou resteraient debout, le sexe de l’enfant. Vieille recette magique transmise autour des feux de sarments par la grand-mère de Pachino.
Danilo la regarda se diriger vers la cuisine, de son pas sans grâce mais non sans noblesse qu’elle posait prudemment sur les dalles rendues glissantes par le lessivage hebdomadaire du samedi, haussa les épaules avec un sourire puis me poussa du coude et me dit à voix basse, pendant que l’herculéen Peppone d’un seul geste de son plantureux avant-bras redescendait le rideau de fer :
« J’ai croisé Bernardo aujourd’hui. »
Je ne réagis pas tout de suite, brusquement transporté par ce fracas métallique dans la Bologne de ma jeunesse. Avec Giovanna, avec Enrico, avec Mathias, avec Daniel, figures estompées depuis longtemps dans ma mémoire mais qui surgirent tout à coup aussi nettes que si je les avais quittées la veille, nous allions de bar en bar jusqu’à une heure avancée, poussés dehors par le patron qui nous enfonçait dans le dos le manche en bois de sa gaffe. Le grondement du rideau qui tombait derrière nous remplissait le silence de la nuit. À droite et à gauche s’allongeait la file ténébreuse des portiques. Nous attendions pour nous remettre en marche que l’écho répercuté d’arcade en arcade eût fini de rouler jusqu’au bout de la rue. Un peu de brume flottait sous les voûtes. Le garçon laitier, en équilibre sur les pédales de son vélo, débouchait en sifflant d’une traverse et déposait une bouteille dans les seaux qui pendaient aux fenêtres. Il ne resterait peut-être rien de mes livres, via Eufrate passerait à un autre propriétaire, on changerait mon nom sur la plaque et tout serait dit : mais ces images qui auraient résumé le meilleur de ma vie, ces impressions fugaces, un portail béant ouvrant sur une cour de palais, un lampadaire oscillant sur un fil entre deux maisons, le petit panache de nos souffles dans l’air froid, la fuite des colonnes devant nous, les reflets roses dans l’obscurité tremblante des ruelles, la silhouette d’un couple sitôt évanouie qu’entrevue, ces bruits de pas, de voix, de dernières rumeurs qui s’éteignent, d’une chanson qui meurt sur les lèvres d’un promeneur attardé, ces instants que j’avais crus morts et qui revécurent soudain avec la force intacte de l’émotion suffiraient à justifier mon demi-siècle de passage sur la terre.
Danilo dut répéter sa phrase.
« Bernardo… Bernardo Bertolucci ! Tu rêves ?
— Ah ! » fis-je, irrité encore d’avoir été traité avec la dernière désinvolture par mon ancien élève à qui j’avais fait confiance aux temps héroïques de mes débuts dans le cinéma.
L’affaire remontait à l’été précédent. Pendant que je tournais à Mantoue ce qui serait mon œuvre posthume, il réalisait Novecento à Parme : un film colossal, financé par l’Amérique après le succès immérité du Dernier Tango à Paris. Il se pavanait depuis neuf mois sur le set, avec à sa disposition le temps et l’argent qu’il voulait, tandis que mon producteur ne m’avait alloué qu’un budget de misère et deux mois de délai. Bernardo avait-il oublié ses classes dans le Transtévère ? Inconnu et sans qualification, ne l’avais-je pas choisi comme assistant pour mon premier film ? Ingrat et présomptueux ! Ne pas se déranger une seule fois pour venir me saluer à Mantoue, dont il n’était séparé que par soixante kilomètres ! Et puis le souvenir cuisant de cette partie de foot. J’avais lancé un défi à sa troupe. Nous étions peut-être plus pauvres et forcés de nous débrouiller par des moyens de fortune mais en fait de santé physique et d’énergie musculaire nous allions leur flanquer une raclée, à ces citadins qui s’étaient parachutés de Rome dans de grosses limousines avec la prétention de comprendre la paysannerie de la plaine émilienne et de rendre l’âme des campagnes. Je débarquai à Parme, dans un autocar loué, à la tête d’une douzaine de robustes gars, les électriciens et les menuisiers de ma troupe. Comme fétiches, nous portions des maillots à l’emblème du onze de Bologne. Eh bien ! ce fut la déroute, un quatre à zéro sévère : pour moi, doublement atteint dans mon patriotisme de clocher et dans mon orgueil sportif, une véritable humiliation. Je dus ensuite, escorté par le sourire condescendant de Bernardo, visiter le champ de maïs où il avait fait construire une ligne de chemin de fer pour un plan américain de trente secondes ; sans me sentir en droit de critiquer ce caprice ruineux d’esthète, puisque le désastre de la partie de foot avait anéanti le mythe de la supériorité naturelle du prolétaire sur le bourgeois. Nouvelle honte, dont me sauva à point nommé une grossière erreur de Bernardo. Je cherchais comment lui dire que des intellectuels romains ne réussiraient jamais à évoquer dans une fresque plausible l’histoire de l’Italie rurale, et quelle scène soudain le vois-je en train de diriger ? Un paysan à cheval sur une vache ! Pour montrer par une image soi-disant frappante ce qu’on faisait en 1945 des collaborateurs arrêtés dans les villages et offerts à la risée publique. « Mais l’échine d’une vache ne supporte pas le poids d’un homme ! » m’exclamai-je, pendant que Bernardo pressait en vain ses acteurs de mettre cet ordre insane à exécution. Et je conclus, tout content de remonter d’un coup par cette botte notre quatre à zéro calamiteux : « Aucun paysan au monde, pour aucun motif politique, ne soumettrait une vache à un semblable tourment. »
Je n’avais plus revu Bernardo depuis cet incident.
« Eh bien ? dis-je à Danilo, qui hésitait à parler.
— Il est allé à une projection privée de ton film, tu sais. Il t’envoie ses compliments. Seulement, a-t-il ajouté, dis à Pier Paolo que l’arbre en fleur sous lequel la fugitive est tuée n’est pas une aubépine, comme le prétend le commentaire. Rapporte-lui bien mes paroles, hein ? Dis-lui qu’aucun paysan au monde, pour aucun motif politique, n’appellerait aubépine ce qui est un cerisier.
— Un cerisier ? bredouillai-je.
— Tu l’avais drôlement vexé, pour qu’il te retourne mot pour mot ta phrase ! s’écria Danilo en riant aux éclats, sans s’apercevoir de mon trouble.
— Danilo », dis-je, en mettant ma main sur son bras.
Il me vit tout pâle et interdit.
« Pier Paolo ! Tu vas pas te frapper comme ça parce que t’as confondu deux arbres ! Y a si longtemps que t’as quitté le Frioul ! »
Réflexe idiot, pour une bévue sans importance : mais je me sentais aussi avili que si on m’avait démontré que le dialecte de mes premiers poèmes écrits à Casarsa n’était que du folklore artificiel, du toc. Illusion donc, mes racines paysannes ? Mirage, le paradis de mon enfance ? Imposture, le mythe de cet éden rédempteur ? En quoi différais-je de la masse des petits-bourgeois de mon pays, si je partageais avec eux leur proverbiale ignorance de la nature et leur mépris des rudiments de la botanique ?
Annamaria apparut sur le seuil de la cuisine.
« Alors ? lui cria Danilo.
— Les spaghetti sont restés debout, ce sera un garçon ! »
Elle s’encadrait dans la porte avec une opulente et placide majesté.
« Et comment s’appellera ce garçon ? lui demandai-je. Est-ce que tu as lu son nom dans les bulles ? »
La réponse me prit de court.
« Nous avons décidé de l’appeler Pier Paolo.
— Pier Paolo ? » balbutiai-je.
Danilo me jeta un coup d’œil.
« C’est Annamaria qui s’est fixée sur ce nom, dit-il, inquiet soudain qu’un tel choix pût me paraître osé.
— Non, déclarai-je, il ne faut pas l’appeler ainsi ! »
Ils me regardèrent stupéfaits.
« Vous ne pouvez pas… Vous ne pouvez pas… »
Annamaria s’approcha de la table.
« Tu ne veux donc plus être son parrain ? me demanda-t-elle ingénument.
— Ce n’est pas ça, non…
— Pier Paolo ! s’écria Danilo avec tout l’élan de sa nature généreuse, je ne me serais jamais imaginé que… »
Mais il s’arrêta net et rougit, devant Annamaria qui nous écoutait. Pas une fois en sa présence nous n’avions évoqué nos anciennes relations. Pacte tacite conclu entre nous. Danilo se contenta d’ajouter, en termes à dessein vagues mais où perçait le regret d’avoir rouvert sans le vouloir une blessure dont il me croyait guéri :
« Si, pour une raison ou une autre, dit-il en appuyant sur les mots, ce nom te déplaît, nous en changerons, n’est-ce pas, Annamaria ? »
Je secouai la tête. Il se trompait du tout au tout s’il pensait que le souvenir du temps où n’existait pour lui qu’un seul Pier Paolo me tourmentait encore. Ce passé ne pouvait plus m’atteindre.
« Non, non, dis-je en m’efforçant de sourire. J’ai promis d’être parrain et je le serai. Mais je ne supposais pas que vous l’appelleriez ainsi. Une idée stupide m’a traversé l’esprit… Excusez-moi… C’est trop bête ! »
Aucun des deux n’osait m’interroger. Danilo, pour ne pas rester les bras ballants, apporta l’huilier de la table voisine. Il continua à s’affairer, tournant de mon côté l’étiquette de la bouteille de pinot gris, hommage de notre hôte au vignoble de Casarsa, poussant les chaises devant les couverts, rectifiant la position des assiettes, jusqu’au moment où Annamaria l’envoya à la cuisine me chercher un verre de grappa.
« Il est tout pâle, fit-elle. Il ne doit pas se sentir bien.
— Toi, tu vas me comprendre, lui dis-je quand nous fûmes demeurés seuls. J’ai toujours été superstitieux. Est-ce que, dans un de tes rêves récents, tu m’aurais vu mort ? »
Elle se récria :
« Pier Paolo, quelle idée !
— Parce que, dans mon enfance, on ne choisissait jamais le prénom d’un vivant pour un enfant à naître. Les paysans du Frioul croient que le nombre des places sur la terre est strictement limité. Un nouvel être pour venir au monde doit s’approprier non seulement le nom mais la chair et le sang de celui auquel il succède. Aussi prennent-ils soin de chercher parmi les saints du calendrier un nom sous lequel ils ne connaissent personne ni dans leur parenté ni dans leur entourage. “Chaque nouveau-né est un mort inconnu.” Tu aimes ce proverbe ?
— Mais en Sicile ce n’est pas du tout pareil ! Quand nous voulons du bien à quelqu’un, nous pensons qu’avec son nom de baptême il transmettra toutes les qualités qui nous plaisent en lui. « Honore ton père et ta mère, mais “copie ton parrain.” Tel est notre proverbe, à nous.
— Ah ! je préfère ça ! dis-je en riant. Ce pressentiment était absurde !
— Pas étonnant, fit-elle en sortant un mouchoir propre, encore plié, de la robe qui bombait sur son ventre. Demain est le jour des morts, et tout le monde se prépare à aller au cimetière. Toi aussi tu auras bien quelqu’un qui t’attend sous une tombe ?
— Oui », dis-je.
Je me souvenais de la promesse faite une heure plus tôt à maman. Ce ne fut qu’après avoir prononcé ce « oui » que la question d’Annamaria me parut formulée d’une manière bizarre et non sans une obscure allusion qui m’arracha un tressaillement. Mais je ne voulus pas inquiéter davantage la jeune femme dont la main apaisante appliquait sur mon front une compresse humectée dans l’eau fraîche de la carafe. Je relevai la tête et la remerciai par un sourire.
« Jésus ! s’écria-t-elle à l’intention de Danilo qui revenait avec le verre de grappa, il a cru que nous lui annoncions sa mort ! »