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Grand pontife et grand bouffon de notre avant-guerre : Achille Starace, le secrétaire du Parti national fasciste. Il prescrivait aux hommes de rentrer le ventre et de sortir la poitrine, aux femmes, machines à progéniture, de grossir des seins et des hanches. Après la prise de l’Éthiopie, nous dûmes crier : « Vive le Duce fondateur de l’Empire ! » La presse reçut des instructions détaillées. Ne pas écrire : « Ils se sont réconciliés avec une poignée de main » mais : « en se saluant à la romaine ». Ni : « Le maire a posé la première pierre » mais : « a assené le premier coup de pic », le verbe « poser » ne signalant pas une action assez vigoureuse. Éviter d’annoncer qu’un hiérarque s’est « installé » dans une nouvelle fonction : il serait du plus fâcheux effet qu’un chef donne l’impression qu’il commence par s’asseoir. Le jour des grandes fêtes « lictoriales », défense aux enseignes qui se dirigent de tous les points de la ville vers le stade de porter leur fanion plié sous le bras ou enveloppé dans du papier journal. Ordre aux dignitaires de défiler au pas de course, et d’inaugurer la cérémonie par quelque exploit gymnastique, comme le saut à pieds joints par-dessus une baïonnette, ou le plongeon dans l’anneau de feu.
Le maréchal de l’air Italo Balbo possédait un donjon entouré d’eau qu’il prêtait pour vingt-quatre heures aux « atlantiques » (les aviateurs vainqueurs de l’océan.) Chacun de ces héros avait le droit de relever le pont-levis et de s’isoler pendant un jour et une nuit avec la femme de son choix, dans la tour pourvue du ravitaillement et du matériel de cuisine nécessaires.
Roberto Longhi, l’incomparable historien et critique d’art, que j’eus la chance d’avoir pour professeur à l’université, nous apprenait à identifier le fascisme, non seulement dans les brimades ou les cocasseries spectaculaires, mais là où aucun de nous n’aurait songé à le reconnaître. Enseignement d’autant plus précieux que, à la même époque, électrisés par le slogan : « Offrez votre or à la patrie », les hommes venaient remettre leurs épingles de cravate, les femmes leurs bouches d’oreilles, les couples leurs alliances. Benedetto Croce lui-même, le sage, la conscience de l’Italie, le prince des libertés, sortit de son palais napolitain pour apporter sa médaille de sénateur.
Longhi – chapeau rabattu sur l’œil, nez aquilin, foulard de soie d’où émergeait un cou frileux, verbe vif et moqueur qui en glaçait plus d’un – nous entraînait, quitte à prendre quelque licence avec les horaires, hors des vieux bâtiments de via Zamboni. Nous passions au pied des deux tours de l’Asinelli et de la Garisenda et, par la petite rue des Bijoutiers, restée intacte depuis le Moyen Âge (de préférence à la via Rizzoli, autrement dit le Corso, avenue des banques et des magasins de luxe), nous arrivions sur la piazza Maggiore. Là, adossés au palais du Podestà, arrêt pédagogique devant San Petronio dont la haute et imposante façade s’élève à l’autre bout de l’esplanade. Mon ami Enrico, qui portait déjà la moustache, flirtait avec la bouquetière de la loggia. Ce n’est pas moi qui aurais perdu une seule parole du professeur.
Le fascisme ? Une constante de l’histoire italienne, affirmait-il en phrases sèches et coupantes. Se garder de le confondre avec le régime de Mussolini. Bologne, antifasciste avant la lettre dans sa lutte pluriséculaire contre l’impérialisme romain. L’ambition des papes contrecarrée par la résistance municipale. Commune jalouse de son autonomie, Église avide d’expansion. Les effets de cette guerre, nous les avions sous les yeux.
« Dès le XIIe siècle, aux convoitises du Saint-Siège qui ordonne la construction d’une cathédrale dédiée à saint Pierre, les citoyens répliquent par le projet de cette basilique : consacrée à saint Petronio, premier évêque émilien, notre patron. Elle doit, d’après les plans, couvrir une surface plus étendue que Saint-Pierre de Rome elle-même. Nef de proportions gigantesques, la plus haute d’Europe. Mais dans ses autres parties, tu as raison, Pier Paolo, monument inachevé. Au XVIe siècle, après deux cents ans d’indépendance municipale, les cardinaux légats ramènent la ville sous l’autorité du Vatican. Pour empêcher les maçons de terminer la basilique, ils font bâtir le long du chantier un palais, d’un seul étage, démesurément étiré : en sorte qu’il devient impossible de construire les bras latéraux. Concluez de vous-mêmes, et dites-moi si cet édifice vanté par les imbéciles ne se dresse pas plutôt devant vous, avec sa nef dépourvue de transept, comme le témoin de notre défaite. »
Ainsi parlait notre mentor. En termes pour moi d’autant plus suggestifs que le palais responsable d’un tel échec reposait sur les Portiques de la Mort. Enrico, insensible au trouble qu’éveillait dans mon esprit cette association inattendue entre le commerce des livres et le despotisme pontifical, frisant d’une main sa moustache pendant que de l’autre il fourrageait dans les primevères, persuadait la jeune fille de pousser sa carriole derrière notre petit groupe qui remontait le long des arcades jusqu’au chevet de San Petronio. Ou plutôt jusqu’à l’absence de chevet, puisque, dernier volet de son argumentation, Roberto Longhi nous montrait comment l’abside elle aussi était restée en plan. De la piazza Galvani où nous faisions halte, sous la statue de l’omniprésent physicien, on voyait un mur droit fermer à pic l’édifice mutilé. Mathias profitait de cette pause pour gagner en deux bonds la toute proche librairie Cappelli dont il fouillait méticuleusement les rayons. Par la suite, il capta si bien les sympathies du premier commis, un certain Otello Masetti, que celui-ci s’entremit auprès d’un vieux libraire de la piazza San Domenico pour le décider à publier nos premiers recueils de vers.
Nous étions quatre poètes en effet, à nous réunir chaque jour et à déambuler sans fin sous les colonnades, parfois jusqu’à l’aube où nous croisions le garçon laitier en train de mettre ses bouteilles dans les seaux qui pendaient à une corde depuis les fenêtres : Enrico, que son engouement pour la petite fleuriste de la piazza Maggiore inclinait en ce moment aux métaphores botaniques, comme plus tard, entiché de la fille d’une mercière, il festonnerait ses compositions à la manière de broderies et de dentelles, avant de devenir, sous l’influence d’une passion plus mûre, le digne successeur de Pascoli ; Mathias, que tu as vu s’engouffrer entre les étagères poussiéreuses à la recherche des livres rares et de documents propres à nourrir de leur carducienne provende sa muse résolument érudite ; enfin Daniel et moi, les seuls qui nous destinions aux beaux-arts (Daniel s’exerçait même à la peinture) et que Roberto Longhi trouvait prêts à écouter ses dernières improvisations quand le reste de la classe s’était égaillé.
Il nous désignait, au hasard de nos promenades, ce qu’il appelait avec son humour corrosif les différentes victoires des aigles romaines : les riches devantures du Corso, par exemple, qui s’étaient substituées vers la fin du siècle dernier aux auvents de bois et aux tréteaux démontables des artisans. La bourgeoisie du Risorgimento avait mis fin à la communauté du portique. Éventrement du centre moyenâgeux, percement d’avenues rectilignes, prolifération de bâtiments officiels, érection de statues dans les squares, lourdes façades aux balcons pansus (un ornement, celui-là, incompatible avec la civilisation de l’arcade : le balcon n’étant qu’une dédaigneuse concession à la rue, de la part de propriétaires décidés à se calfeutrer chez eux sous la protection de leurs serrures), corniches, rosaces et moulures prodiguées avec un mauvais goût prétentieux : voilà le legs de la période umbertienne et la conséquence : directe du régime centralisateur, bien avant le ciment armé, les arcs de triomphe, les stades, les caisses d’épargne, les bureaux de poste et les instituts agricoles de Mussolini.
« Vous entendez ? » nous demanda soudain Longhi en pointant l’index vers une fenêtre ouverte d’où nous parvenait la voix nette et placide d’une radio. J’échangeai un coup d’œil étonné avec Daniel. Non point la tonitruante éloquence de la place de Venise descendait sur nous par ce calme après-midi de printemps : mais la studieuse gravité d’un speaker des programmes culturels. Sobrement, sans emphase, il célébrait, en ce jour anniversaire de sa mort, la mémoire de Pirandello. Le professeur n’avait-il pas tout lieu d’être satisfait ? Pourquoi enfonçait-il son chapeau d’un geste rageur comme pour se boucher les oreilles ?
« Singeries ! Contrefaçons ! s’exclama-t-il à plusieurs reprises, sans répondre à nos regards surpris. La vraie peste ! » Par bribes, il nous dévoila sa pensée. Les tailleurs italiens seraient-ils unanimes à ne plus confectionner que des chemines brunes, ils ne réussiraient pas à couvrir l’Italie d’une chape uniforme comme le monotone débit de cette voix diffusée depuis les studios de Monte Mario sur les bords du Tibre. Plût au ciel que Bologne n’eût jamais donné le jour à Guglielmo Marconi ! Il avait fourni à Rome le moyen irrésistible de nous imposer des modèles factices d’unité nationale. Là où quatre-vingts ans d’école obligatoire, de service militaire, d’élections législatives et d’égalité fiscale avaient échoué, une émission de quelques minutes, sur n’importe quel sujet, parvenait à fondre ensemble les auditeurs, qu’ils l’écoutassent du haut des falaises de Portopalo en Sicile ou attablés autour d’un pot de bière dans un chalet des Dolomites. Une génération ou deux, et ils auraient oublié leur langue, leurs coutumes, leurs caractères originaux, pour adopter cet idiome bureaucratique et crétinisant, ces opinions toutes faites, ces clichés insipides.
« Hier, ils ont exalté les fresques du toscan Giotto à l’Arena de Padoue », ajouta le professeur. Nous comprîmes alors pourquoi il montrait tant d’acrimonie, lui dont le langage n’était certes pas quelque périphérique vernaculaire (tu as noté le subjonctif imparfait, digne de la Crusca dans sa haute pompe vieillotte), mais l’italien le plus précis et le plus châtié – guère différent, en somme, de celui utilisé par l’anonyme encenseur du prix Nobel d’Agrigente. Depuis des années Longhi s’efforçait de revaloriser la peinture bolonaise du XIVe siècle (« brutale, impulsive, populaire ») occultée par la critique d’art officielle. Laquelle, attentive aux seules écoles de Toscane, s’inclinait inconsciemment devant la supériorité politique que Florence (la Rome d’alors) avait acquise au détriment des villes d’Émilie.
Toujours la lutte du pouvoir central contre les foyers locaux d’expression. Craindre que les seuls peintres admis désormais à faire partie de la culture soient les quelques élus dont on parlerait à la radio, n’était-ce pas témoigner un don prophétique ? Moi qui avais des raisons personnelles (rappelle-toi que j’écrivais mes premiers vers en dialecte) de résister à l’hégémonie linguistique de la capitale, aurais-je plus tard dénoncé avec la virulence que tu sais le pouvoir destructeur des médias, sans la caution lointaine de mon ancien professeur ? « Miracle ! » s’écrièrent les pontifes de la démocratie italienne quand la télévision réalisa pacifiquement d’un bout à l’autre de la péninsule cette unité morale et intellectuelle que ni le sang versé pendant les batailles du Risorgimento ni l’héroïsme des combattants de la Résistance n’avaient pu cimenter. Nul autre que moi, alors, ne s’est levé pour vitupérer la dégradation de la vie provinciale, l’abrutissement des esprits, l’agglutination des familles autour de leur poste, le ralentissement ou l’arrêt pur et simple de l’activité nocturne dans les petites villes et les villages dont les rues désormais se vidèrent avec le crépuscule.
La culture se répandit, gagna des couches de la société fermées jusque-là à tout ce qui était livres, musique ou beaux-arts. Mais avec les conséquences prévues par Longhi. Giotto, Cimabue, Duccio (que du reste il adorait et nous apprit à aimer) ont remplacé dans le calendrier des postes les cascades et les mammifères suisses. Quant à Vitale da Bologna, à Simone dei Crocefissi, à Lippo di Dalmasio, ils resteront à jamais obscurs, victimes de l’effacement historique de Bologne. En vain, au musée municipal, le saint Georges de Vitale plante-t-il une lance fougueuse dans la gueule du dragon terrassé : le seul exploit qui l’arracherait aux cimaises d’une pinacothèque sans visiteurs pour le suspendre au-dessus de la cheminée des salons serait le quart d’heure de gloire procuré par le petit écran.
Daniel eut à rédiger un mémoire sur les matériaux bolonais de construction employés à la grande époque. Occasion pour nous, d’abord déconcertés par cette besogne, de mieux pénétrer le génie de notre ville. J’accompagnais mon ami dans son enquête ; c’est pendant nos promenades que j’ai développé mes réflexions sur les avantages du portique et de l’architecture communautaire. Autre sujet d’émerveillement, le fait que ni le marbre noble ni la pierre de taille bourgeoise n’avaient prévalu chez nous. Mais des éléments plus modestes, plus simples, plus touchants. La brique, d’abord, omniprésente, même aux façades des églises. Maisons, palais, portiques, murs d’enceinte, portes monumentales, édifices civils et religieux : partout de la brique, pauvre, familière, amicale. Concurrencée seulement par d’étranges spécialités de la vallée du Reno. En tenue légère pour résister à la chaleur d’un après-midi de juin, nous allâmes visiter, dans les collines des environs, les fameuses « calanques », sortes de carrières naturelles fournissant des concrétions pierreuses aussi ductiles que de la terre glaise. Le sélénite, blond-roux, qui orne le soubassement de la Garisenda (celle des deux tours qui penche) ; et l’arénaire, poreux, tendre comme du beurre au sortir de la carrière, facile à sculpter, nacarat comme de la chair de saumon.
Peut-être mon esprit retint-il dans tous leurs détails ces précisions géologiques pour ne pas avoir à remarquer comment sur la poitrine de Daniel, penché torse nu au milieu des folles herbes pour ramasser des échantillons, le soleil dorait un jeune et blond duvet, couleur miel, imprévisible d’après sa chevelure noire de fils de Sicilien. Quelle force me contraignit à détourner les yeux ? Où s’était enfuie l’innocence, la spontanéité de mes étés frioulans ? Pour la première fois ce jour-là je m’aperçus que j’avais changé ; moi ou le monde autour de nous. Les rives du Tagliamento appartenaient à un univers disparu. Machinalement, je renfonçai dans ma ceinture le polo que je m’apprêtais à ôter. Crainte de me trahir ? Peur de moi-même ? D’où me venait cette gêne subite, jamais éprouvée auparavant, en si net contraste avec le naturel de mes expériences à Casarsa ? Trop heureux de cacher mon embarras derrière mon zèle pour la minéralogie, je me remis de plus belle à inventorier les capricieux baroquismes de l’écorce terrestre, à côté de Daniel qui ne se rendit compte de rien. Au reste, habitué à m’entendre plaisanter sur les femmes avec mes camarades, comme c’est la coutume à cet âge, eût-il retenu le moindre soupçon contre moi ?
Notre prochaine tâche fut le relevé des couleurs. Argile cuite, grès, sélénite, arénaire : toute la ville fondue dans les tons roses, rouges, ocre, beiges, ignés. Teintes chaudes, plébéiennement chaudes, qui distinguent Bologne des cités moins rustiques. Couleurs et douceur charnelles, presque plus minérales. Inconnues, ou presque, les séductions aristocratiques du froid et du blanc. Sauf cette église, près de mon ancien lycée, pour laquelle on estima insuffisante, à ce qu’il semble, l’habituelle façade brute, mattons nus et chaux apparente. Quatre puissants troncs de colonnes, en marbre, coupés à un mètre du sol, attestent la tentative, qui échoua, pour recouvrir d’un manteau romain cette maçonnerie sans prétention. Pis encore : à San Petronio même, le symbole de l’autonomie et de la fierté municipales, la façade a reçu un début de parements de marbres blancs et roses. Roses aussi, oui : un compromis, dont il n’y aurait pas lieu de se vanter, si on avait conduit jusqu’au bout cette servile imitation de Rome. Le travail fut très tôt suspendu, le dernier mot restant à la brique, à l’humble matériau rouge, à la chaude intimité du cuit, du cuit au four campagnard des potiers, des artisans. Du moins avons-nous jugé, Daniel et moi, fiasco pontifical cette interruption précoce, en buvant une bouteille de San-giovese à la victoire des libertés populaires.
Mais plus tard, me diras-tu ? Qu’en a-t-il été de ma destinée ? J’ai placé au début de mon récit l’éloge nostalgique de Bologne et vanté une manière de vivre supplantée dans le reste de l’Italie par les modèles romains. Cette élégie est-elle fondée ? Au lieu de me lamenter sur la double défaite du portique et de la brique, ne devrais-je pas commencer par faire mon mea-culpa ? À quels titres ai-je le droit de me plaindre que la pierre de taille ait eu raison du sélénite et de l’arénaire, que l’individualisme bourgeois ait remisé parmi les souvenirs historiques la civilisation de l’arcade ? Que suis-je devenu moi-même, sinon un petit-bourgeois ; et même un grand bourgeois, par l’argent ? Et n’ai-je pas fini par m’installer à Rome ?
Qui plus est, dans cette coquette maison de via Eufrate, une palazzina bien protégée par son jardin : rejoignant ainsi la civilisation de la villa close. J’ai invectivé contre Pie XII dans un poème qui m’apporta la célébrité et à Valentino Bompiani (devenu un grand éditeur depuis qu’il avait renoncé aux romans « métalliques ») coûta la suppression de sa revue. Mais un poème écrit presque à l’ombre de Saint-Pierre, dont la coupole m’encombrait l’horizon. Tu me demanderas également ce qui m’a poussé à choisir non pas une banlieue de misère comme celles que j’ai assignées à mes personnages, mais le quartier de l’E.U.R., cossu faubourg résidentiel. Pour le bâtir dans le style impérial, Mussolini fit ouvrir de nouvelles carrières dans les montagnes de Carrare. Même le marbre a reçu ma caution.
Cher Gennariello, le temps n’est pas encore venu de m’expliquer. Tu apprendras au moment voulu les raisons de mon choix, et comment j’ai découvert ma méprise, et regretté amèrement que ma barque, au lieu de me déposer à Ostie, ne m’ait pas emporté plus loin dans le Sud, jusqu’à Pouzzoles ou jusqu’à Cumes. Mais déjà tu peux deviner pourquoi je restais si peu chez moi, à Rome, pourquoi je supportais si mal d’être confiné entre les quatre murs de mon domicile. Chaque soir il fallait que je sorte, que j’aille me perdre dans la foule qui remplit à toute heure la place et les jardins devant Stazione Termini. Me l’a-t-on assez reproché ! Sans comprendre que le plaisir de la chasse n’était que secondaire pour moi. Là, descendus du train qui les acheminait de Calabre et de Sicile à la recherche d’un emploi dans la capitale, ou venus de banlieue à la poursuite d’une distraction, chômeurs, émigrés, soldats, prostitués, jeunes sans famille et sans occupation attendaient jusqu’à l’aube. Adossés aux troncs d’arbres entre les fontaines, se détachant de l’ombre pour demander une cigarette aux passants. Communauté de ragazzi, de frères, qui me rachetait du crime d’avoir quitté la ville et trahi l’idéal de ma jeunesse : moi l’écrivain arrivé, le cinéaste enrichi, dont les journaux reproduisaient la photo et fixaient les traits avec la même précision accusatrice qu’un document d’état civil. J’étais devenu « quelqu’un », pourvu d’un salon pour « recevoir » mes visiteurs, lesquels se faisaient annoncer en criant leur nom dans l’interphone. Seul moyen qui me restât : profiter de l’obscurité pour m’enfuir, et, troquant la chemise de Pierre contre le T-shirt de Paul, l’appartement privé contre les lieux publics, filer le plus loin possible de ma maison, gagner les parages de la gare, rôder, frôler, accrocher, multiplier au hasard de la nuit les amitiés de rencontre. Sitôt nouées, sitôt tranchées. Redevenu anonyme, sans visage ni personnalité définis, c’est alors que je me mettais à revivre.