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Sergio, j’ai continué à le voir. Sa rage à trouer ses baskets et son habileté destructrice me surprenaient toujours. Même les Pirelli, qui lui faisaient trois semaines quand nous nous étions connus, capitulaient maintenant deux fois plus vite. « Vise un peu ! » me disait-il, tout fier de me montrer les nouveaux dégâts, et sans le moins du monde s’offenser que je vienne le trouver beaucoup par amitié mais un peu aussi pour compléter mon apprentissage linguistique. J’achevais mon roman : trois ou quatre heures chaque matin à ma table, à présent que je disposais d’une pièce pour moi. Je racontais mon expérience de Ponte Mammolo. Plus quelques scènes, auxquelles je n’avais pas assisté : vols de voitures, cambriolages, agressions à main armée. Grande imprudence de ma part, puisque ces récits, rapportés par ouï-dire, serviraient bientôt de preuves à conviction contre leur auteur.

Ce livre, je ne l’écrivais pas seulement par goût de l’exploit littéraire. Il témoignerait que je restais fidèle à mes amis des borgates. Sergio, Alduccio, Agnolo, aucun de la bande n’eût osé entrer dans un de ces magasins dont j’admirais les vitrines en descendant l’avenue. Tricots de vraie laine, costumes à veston croisé, plantes vertes, poissons rouges, batteries de cuisine, équipements de bureau, sacs à main, transistors, tourne-disques s’étalaient dans les devantures de Donna Olimpia éclairées au néon. Je comparais leur vie sur les bords de la rivière boueuse à la mienne dans ce quartier muni de trottoirs et d’égouts. Je pensais à Glauco. Son corps flottait sans sépulture entre deux eaux vers la mer. Et à Santino, qui n’avait pas réussi à sauver son camarade. Il s’était marié et logeait avec son beau-père dans une dépendance de l’usine. « As-tu motif d’être plus fier ? » me disais-je, attablé avec Livio Garzanti, mon futur éditeur, au Buco, restaurant en vogue, devant un plat de succulents artichauts « à la juive ». Pour être présenté à quelques écrivains et critiques littéraires en renom, j’avais mis la cravate à chevrons achetée par maman via Condotti. Alberto Moravia et sa femme Elsa Morante m’adoptèrent dès la fin du déjeuner.

Plus d’une fois le vieil autobus me déposa sur la petite place triangulaire au gazon râpé : tant qu’il y eut des borgates, avant le séisme anthropologique qui les a englouties. Les crues subites de l’Aniene menaçaient moins les ragazzi que le développement continu et forcené de la consommation. Fascinés par les rapides changements du paysage autour d’eux, ils ne m’en voulaient pas de mon départ. Derrière Ponte Mammolo, sur les collines hérissées de grues et labourées par les bulldozers, ils me montraient avec orgueil les chantiers de l’Institut national d’assistance. « Comme toi, nous aurons un trône à merde dans nos maisons ! » C’est moi qui me sentais coupable, de les abandonner sans défense à ce que les économistes s’apprêtaient à appeler un miracle en prenant pour critère du bonheur le nombre d’automobiles pour mille habitants.

Du sommet de Monteverde où nous logions, je dévalais la pente jusqu’au Tibre. Le fleuve n’est plus endigué, en aval de Porta Portese. Il coule entre deux talus d’herbe sale ; poussiéreuse l’été, fangeuse l’hiver. Rives mélancoliques converties en dépotoir, égayées dans mon souvenir par l’usage que je fis – guère plus d’une ou deux fois, les occasions étant rares dans ces parages trop déserts pour attirer les rôdeurs – d’un vieux camion abandonné sur cales derrière le gazomètre.

Quel instinct me soufflait-il de ne pas galvauder un endroit où beaucoup plus tard le bonheur fondrait sur moi à l’improviste ?

Je préférais traverser le fleuve et draguer dans les Halles. Pagaille des camions et des charrettes, gloussement des poules, cris des manutentionnaires, notes graves et vibrantes du non lointain bourdon de Saint-Paul, fanfare aiguë des trompettes militaires de la Garbatella, tout concourait à augmenter l’excitation. Beaucoup de jeunes du Transtévère et de Porta Portese se mêlaient à la cohue, soit pour donner un coup de main rémunéré, soit pour piquer dans les cageots. Et puis, au-delà de tout calcul, l’instant de grâce : offert quand je ne l’attendais plus.

« Viens !

— Là ?

— On serait mieux derrière les choux-fleurs ! »

Brève poursuite entre les pyramides de légumes, jusqu’à la cachette approximative où chacun malgré l’inconfort aidait l’autre à trouver son plaisir. Au moment de nous quitter :

« Trois cents lires, ça te va ? »

D’abord un peu surpris, je m’arrangeais les autres fois pour avoir toujours quelques billets de cent au fond de ma poche.

Avec plus de fièvre encore je me faufilais dans les abattoirs contigus. L’immense quadrilatère occupait l’emplacement du Foro Boario de l’Antiquité : le marché aux bœufs où déjà les Romains venaient se fournir en viande. Lieu depuis les origines marqué pour les sacrifices et pour les libations de sang. Sous les premiers empereurs, les émigrés juifs qui commençaient à arriver par centaines se groupaient ici même, près du débarcadère, sur les rives du Tibre où s’entassaient les marchandises transportées d’Ostie par chalands. Race méprisée et tenue pour vile, on les cantonnait dans ce quartier abandonné aux besognes infectes. Équarrissoirs, tanneries, boyauderies, pourrissoirs prospéraient entre leurs mains, sous le regard de la police qui se montra indulgente tant que le christianisme n’eut pas trouvé dans leur colonie un foyer de propagande. Ainsi s’adonnait aux plus ignobles industries l’humble et méconnue avant-garde de saint Paul et des apôtres, au milieu des ballots de denrées, des bouges à marins et des porteurs de litières, parquée dans cette banlieue semblable à un ghetto.

La suggestion de cette époque lointaine me rendait cher un endroit où les juifs convertis à Jésus avaient subi les premières persécutions. N’appartenais-je pas moi aussi à une minorité clandestine que tenait à l’œil un pouvoir toujours prêt à donner un tour de vis à la loi ? Mais peut-être, si je veux être sincère aujourd’hui, faut-il reconnaître que je me cherchais un chemin sur les cimes de l’Histoire et une solidarité avec les victimes de Néron pour me masquer la fascination toute spontanée qui me précipitait vers ces lieux abjects. Quelle est la religion, me disais-je, qui n’établit pas un lien aussi nécessaire que mystérieux entre l’extase et la mort, le sang et la résurrection ? Alors que j’aurais dû m’avouer une trouble et irrésistible curiosité de faire l’amour dans des conditions qui auraient paru horribles à tout autre, sauf aux employés municipaux pour qui le paysage de chairs mortes, d’entrailles dépliées, de flaques rouges et de rigoles est devenu habituel.

Comme Carlino, mon préféré, dont le sourire radieux planait au-dessus de l’hécatombe avec l’innocence intacte de ses vingt ans. Il sortait de la tuerie aussi calme et serein que l’adolescent de la Villa Borghèse de son duel contre Goliath. À mon impatience, à ma nervosité, il opposait une indifférence angélique. Tandis que je l’attendais tout trépidant, il se dirigeait sans se presser vers la fontaine. Rien ne me touchait plus que de regarder ce jeune géant boire un verre d’eau claire pour se rincer du carnage. Il renversait la tête d’un mouvement rapide et continu du menton. Sa lèvre avait la fraîcheur et son œil bleu la même limpidité que le liquide dont il essuyait les dernières gouttes sur son menton imberbe, avant de se laver les mains et d’ôter son tablier aux éclaboussures écarlates. Il me rejoignait alors, de son pas égal et tranquille, sur le prélart étendu derrière les stalles des chevaux.

« Tu me files trois cents lires ? » me disait-il ensuite, en élevant un peu la voix, non qu’il dût insister pour me voir mettre à la poche une main vaincue d’avance par son calme, mais parce que la sonnerie de la trompette dans la caserne voisine ou le grondement des trains sur le pont l’obligeait à parler plus fort.

Trois cents lires, lui aussi. La même somme pour tous. Avaient-ils établi un chiffre ? Je m’aperçois que je me pose pour la première fois la question. Qui institua ce tarif ? L’offre vint-elle de ma part ? Durent-ils réclamer ? Mon embarras à répondre prouve bien que je cherchais à me mentir. Je n’avais pas trop envie de me rendre compte que la belle époque de l’amour gratuit et spontané dans les borgates était révolue. Je faisais comme si je donnais un cadeau. Je me refusais à admettre que la somme était fixe. Il aurait fallu me demander pourquoi ils m’imposaient cette soumission pécuniaire, et pourquoi je l’acceptais.

Et voici une autre contradiction que je découvre. J’avais une chambre à moi, désormais. Pourquoi traîner dans les parages du Tibre, me contenter de rencontres forcément hâtives et bâclées ? J’aurais pu faire monter un de ces garçons, entre autres Carlino dont la chaste réserve démentait le métier cruel, pendant les heures où mon père supputait au bar avec ses amis les chances d’une restauration fasciste quelque peu augmentées, ce qui rallongeait les parlotes, par l’arrivée de Fernando Tambroni au ministère de l’Intérieur et du cardinal Ottaviani à la tête du Saint-Office. Maman, après un café offert à un visiteur aussi correct, se fût retirée dans sa chambre en nous laissant la place libre. Pas une fois l’idée ne me traversa l’esprit d’associer à mon buveur d’eau fraîche l’agrément et le confort de l’appartement familial. Encore aujourd’hui, Gennariello, je préférerais ne pas m’interroger là-dessus. Pour le moment, laisse-moi croire que seule m’attirait au Foro Boario la rage de m’éclater au milieu du sang.

Même si, de plus en plus souvent – dégoûté peut-être par les trois cents lires obligatoires qui aiguisaient ma nostalgie de Ponte Mammolo et ma volonté de fixer dans mon livre un monde en train de disparaître – je traversais l’enceinte sans m’y arrêter et ressortais par la porte de derrière, pressé de rejoindre le cimetière des acatholiques.

Sous ce nom s’étend l’enclos planté de cyprès et de buis où reposent les protestants morts à Rome, en majorité des Anglais, tel le poète de la place d’Espagne qui ne vécut guère plus longtemps que le rossignol par lui chanté ; ou son ami Shelley, noyé dans la mer tyrrhénienne, au large de Viareggio (et Byron lui éleva un bûcher sur la plage : ô temps ou ne périssaient dans les flots que ceux qui étaient dignes de ce linceul cosmique : non pas des poupées dociles aux turpitudes d’une clique de milliardaires, mais les premiers poètes, les plus grands, écrivains de leur siècle) ; le fils de Gœthe aussi ; quelques princes russes élevés dans l’Église orthodoxe ; et maint noble et riche diplomate d’Allemagne ou de Scandinavie. Ce qui ferait un contraste antipathique avec un secteur de la ville habité par la plèbe la plus pauvre si, depuis la fin de la guerre, on n’enterrait également dans un coin de ce cimetière les dirigeants communistes italiens ; et d’abord Gramsci, dont un myrte solitaire ombrage le tombeau. Un chiffon rouge, comme celui noué au cou des partisans, ceinture le col de l’urne qui contient les cendres du fondateur du P.C.I., mort dans les geôles de Mussolini après avoir passé les onze dernières années de sa vie en prison. Cette urne est posée sur une dalle nue.

Je me dirigeais entre les croix et les cippes funéraires dressés dans le gazon. Arrivé devant la dalle, je me recueillais un moment puis, dans l’odeur humide qui montait de la terre, au milieu des parfums de lierre, de menthe et de fleurs pourries, soulevé hors du monde par le calme où baignaient ces rangées de sépulcres, mais empêché en même temps, par le ferraillement des trams qui prenaient le tournant de Porta San Paolo, d’oublier l’activité incessante, même en ce crépuscule violet qui étouffait les sons, des quartiers prolétaires de l’autre côté du mur, j’engageais le dialogue avec le mort.

Quel devait être le but de mon roman ? « Tu repéreras l’homme, m’enjoignait mon invisible mentor, dans sa forme extrême d’oppression : victime de l’impitoyable système capitaliste qui refoule au-delà des portes de la ville, où il la fait camper dans des conditions indignes, une main-d’œuvre exploitable et corvéable à merci. »

« Mais, objectais-je timidement, si j’ai découvert dans ces ragazzi des richesses insoupçonnées de fraîcheur et de pureté humaine ? »

« Balivernes ! Ce que tu appelles fraîcheur et pureté humaine n’est que le fantasme de ta rêverie esthétisante, pour ne rien dire de ton goût pédophile ! Isole tes personnages dans une lumière irréelle, sors-les du temps et de l’histoire, pose autour de leur tête une auréole mystique, et tu pourras te pâmer en effet devant eux. Un cœur d’or sous des haillons ! N’aspires-tu qu’à être un nouveau D’Annunzio ? Laisse donc là ces illusions décadentes. Tes ragazzi, au lieu de les contempler, fais-les agir. Plonge-les dans l’histoire et dans le temps. Au lieu d’admirer leur vitalité instinctive, enrôle-les dans la grande armée du Progrès et de la Raison. Montre-les, non pas dans leur gaieté d’enfants sans conscience, mais dans leur lutte d’ouvriers sans travail. Non pas en Bacchus et en Narcisses complaisamment échappés d’un tableau de Caravage, mais en soldats du front rouge. »

« Père, disais-je, anxieux de regagner son estime, j’ai lu tous les cahiers que vous avez écrits en prison. Je veux être l’artisan de cette littérature nationale-populaire dont vous dites que l’Italie a toujours manqué, comparée à l’Angleterre de Dickens, à la Russie de Tourgueniev, à la France de Zola. À Ponte Mammolo, j’ai découvert le peuple dans son état brut, tel qu’il n’existe plus nulle part ailleurs : le peuple-nature, l’homme universel, universel parce qu’originel, saisi dans son innocence première. »

Gramsci m’interrompait d’un ton sec : « Et dans les chapitres suivants, que devient-il, ton homme universel ? »

« Oui, reprenait-il, impatient devant mon regard interrogatif, tes personnages, comment évoluent-ils ? Tu ne vas quand même pas, j’imagine, les regarder fixement comme des Sioux dans une réserve du Dakota ? Il faudra bien qu’ils bougent, qu’ils mettent le nez hors de leurs tentes, qu’ils s’inscrivent à la mairie et au syndicat. Tu ne me réponds pas ? Remarque, ajoutait-il en riant, je n’exige pas qu’ils prennent leur carte du Parti. Mais seulement que les remue un début de conscience politique. Tes ragazzi, ils ne m’intéressent que si tu me montres leur avenir. »

Prévoyant que j’exciterais sa colère, je déclarais, penaud : « L’un se place dans une usine d’eau de Javel, achète à la Rinascente une belle veste à carreaux et se marie avec la fille du comptable. Le dimanche, ils assistent aux courses à l’hippodrome de la Villa Borghèse, pique-niquent sur l’herbe, s’offrent un cornet de glace au Casino des Roses, remontent dans la 600 dont les traites s’étalent sur quarante mois. Le couple rentre juste à temps pour regarder le match de foot à la télé. L’autre… » Je baissais la tête, osant à peine continuer. « L’autre… se laisse attirer dans un concours de natation, entre jeunes, bien qu’il ne sache pas nager. La rivière est en crue, il se jette quand même à l’eau… et… »

« J’ai compris. L’un s’embourgeoise, l’autre se noie. »

« En somme… Si vous voulez résumer comme ça les choses, la formule est plutôt bien trouvée ! » accordais-je, m’efforçant, devant l’orage qui grondait, d’amadouer par un compliment mon sévère contradicteur.

Je ne m’étais pas trompé. Gonflant soudain sa voix caverneuse, le mort m’apostrophait rudement.

« Ainsi, tu ne trouves rien de mieux à faire que d’idéaliser l’enfance, de la présenter comme un paradis d’où on ne peut sortir que par la trahison ou par la mort ? La maturité est tout, disait avec force Shakespeare, un autre Anglais que j’aurais eu plaisir à avoir comme voisin dans ce cimetière. Un poète viril et responsable, lui, à la différence de tes modèles décadents, Rimbaud, Ungaretti, Lorca, où tu as bu les philtres pernicieux des nostalgies impossibles… L’enfance ! Nous avons besoin d’hommes, Pier Paolo. Le peuple-en-soi n’existe pas, le peuple n’existe que dans son combat millénaire pour sa libération économique. Je veux bien t’épargner de lire Marx, tu es un écrivain, non pas un militant. Mais à condition que tu abandonnes une fois pour toutes le mythe de la préhistoire pour la réalité de l’Histoire, que tu choisisses la raison contre la nature, la maturité contre l’enfance, la conscience contre l’instinct, la lumière contre les ténèbres. »

« Et que tu te décides à te marier et à avoir des enfants », conclusion logique à attendre d’une telle mercuriale. Mais, soit qu’il ne voulût pas affaiblir ses arguments politiques par un ultimatum personnel qui eût rendu vains, il le savait, ses efforts de persuasion, soit pour un autre motif, il renonçait à me provoquer sur ce terrain. Nous restions face à face en silence. Les ombres de la nuit s’avançaient en cortège. Doutes et remords m’assaillaient, bien que je ne fusse pas disposé à me rendre. Une partie de mon être approuvait la leçon. Je m’accusais de vitalisme élémentaire, de mystification populiste. Si je continuais de ce train, mon livre ne serait pas un témoignage historique, la dénonciation d’un scandale, mais un chant élégiaque et complice. Puis je me reprochais de céder trop vite. Gramsci avait raison et tort en même temps. Tirer les ragazzi de leur misère : soit, j’étais cent pour cent d’accord avec lui. Mais sans les livrer à la civilisation de masse dont la bureaucratie communiste contribuait, autant que l’administration démocrate-chrétienne, à hâter l’avancement.

Il ne s’agissait pas seulement de nos mœurs (bien qu’il fût à prévoir que les dirigeants actuels du P.C. ne montreraient pas la même discrétion que mon interlocuteur souterrain : ils copieraient plutôt les moralistes catholiques, comme la section de San Giovanni dans le Frioul avait emboîté le pas au curé de Valvasone). Je me demandais – et j’aurais voulu arracher aux mânes du défunt une réponse explicite – si pour implanter une démocratie italienne il fallait envoyer les enfants à l’école, asseoir les couples devant la télé, étouffer le pays sous la chape uniforme d’un langage bureaucratique. L’eau de Javel, que Santino mettait en bouteilles grâce à la protection de son beau-père comptable et délégué syndical de l’usine, répandrait-elle dans chaque foyer l’odeur abêtissante du chlore ?

« Tu veux donc laisser le peuple dans l’ignorance et dans la crasse ? » Posé en ces termes, le dialogue devenait inutile. Sans même relever une imputation si injuste, je tournais le dos à la tombe et m’éloignais par les sentiers obscurcis du cimetière. J’étais communiste – comment ne pas l’être, dans l’Italie infecte de Gronchi et de Segni ? – et pourtant, je restais du côté de Sergio, de Glauco. Solidaire de l’autobus déglingué qui enfilait la Tiburtina, même si pour entrer dans le courant de l’Histoire j’aurais mieux fait de monter dans un véhicule moins archaïque.

Une luciole brillait là, sous mes yeux, entre les mauvaises herbes qui poussaient au pied du mur. L’eussé-je remarquée dix ans plus tôt, lorsqu’il y en avait des milliers à resplendir dans les prés, partout où régnait la nature ? Avant qu’on ne répandît à travers champs pour obtenir des rendements plus élevés le choléra des poudres insecticides. Je m’arrêtais, interdit, près d’un ange funéraire en larmes, craignant d’entendre à nouveau la voix irritée de Gramsci. Il me sommait de lui répondre si les masses agricoles, hier encore asservies à la glèbe, ne seraient pas les premières à bénéficier des progrès de l’industrie chimique.

Les stèles se dressaient sans ordre le long du jardin en pente. Qui avait envoyé à Rome tous ces étrangers pour y mourir ? Quels rêves ? Quelles ambitions ? Je profitais des dernières lueurs pour me promener entre les tombes. En caractères russes, grecs, bulgares, en mots turcs, suédois, allemands, chaque vie racontait son destin. Je vis que beaucoup de peintres, d’architectes, de compositeurs et d’écrivains reposaient ici ; la plupart emportés avant l’âge ; John Keats à vingt-six ans. Sa sépulture est confiée à la partie la plus ancienne du cimetière, au milieu du gazon, à l’ombre de cette pyramide qui n’est elle-même que le tombeau d’un citoyen de l’antique Rome. La stèle du poète anglais porte une lyre et l’épitaphe qu’il avait lui-même1 dictée. « Ci-gît un homme dont le nom était écrit sur de l’eau. » Avait-il eu le temps d’être plus mûr que le Roméo de son compatriote cité avec tant d’éloges par Gramsci ? Roméo ! Le fils des Montaigu serait-il lui aussi récusé comme trop jeune ? Je pensais à la cendre de tous ces siècles sur laquelle est bâtie la Ville éternelle. L’imagination de ce qui arrive après la mort ferait toujours défaut à la doctrine marxiste. Mais sur un tel sujet moins que sur tout autre il eût fallu provoquer celui dont aucun espoir de survie n’avait inspiré le sacrifice.

Alors je sortais dans la rue où les trams, presque vides maintenant, fonçaient vers leurs terminus. Un vent tiède amenait de la mer quelques nuages vagabonds. Derrière les abattoirs, aux grilles fermées pour la nuit par de lourdes chaînes, les bêtes qu’on égorgerait à l’aube piétinaient énervées la paille de leur litière. Je traversais le pont, roulant dans ma tête les vers qui allaient fonder ma réputation de poète :

 

Scandale de me contredire, d’être

avec toi et contre toi ; avec toi

dans mon cœur et au grand jour, contre toi

dans l’obscurité de mes viscères

 

et cherchant quels nouveaux chapitres je pourrais ajouter à mon roman pour oser reparaître devant l’urne. Vivant ou mort, Gramsci restait notre maître, notre guide, notre juge. Aucun écrivain digne de ce nom n’aurait manqué de venir sous le myrte interroger sa poussière.