DÉFILÉS
Le soleil se couchait sur la ville des robots et il neigeait du papier.
Le soleil était jaune et le ciel, à cause du mélange d’azote et d’oxygène, rosissait le long des veines d’oxydes de fer qui le parcouraient en faisant flamboyer le crépuscule d’un orangé violent comme un incendie de forêt.
Celui qui avait pris le nom de Derec admirait le couchant. Il était à l’arrière d’un énorme engin de terrassement qui avançait lentement par les rues bordées d’une foule de robots massés pour le regarder faire le tour de la ville avec quelques-uns d’entre eux. Les minuscules bouts de papier qui tombaient des étages les plus élevés des immeubles cristallins étaient jetés (pour une raison qui échappait à Derec) par des robots penchés aux fenêtres.
Derec contemplait le spectacle, convaincu que cette manifestation devait avoir une signification, sinon les robots ne s’y seraient pas livrés. C’était la seule chose dont il était sûr. Derec était un être sans mémoire, il ne savait pas qui il était. Pis encore, il était arrivé dans ce monde impossible, sans un humain, par un moyen qui ne cessait de l’étonner ; et il n’avait pas la moindre idée, pas la moindre idée, de la partie de l’univers où il se trouvait.
Il était jeune, du moins le déduisait-il lorsqu’il se regardait dans un miroir. Même son nom – Derec – était un nom d’emprunt, un mot commode pour se désigner. Ne pas avoir de nom revenait à ne pas exister. Et Derec voulait désespérément exister, savoir qui il était, ce qu’il était.
Et pourquoi il était ainsi.
À côté de lui se tenait une jeune femme nommée Katherine Burgess, qui disait l’avoir connu, brièvement, du temps où il avait un nom. Mais il ne lui faisait pas confiance, il n’était pas sûr de sa sincérité et de ses mobiles. Elle lui avait dit que son prénom était David et qu’il avait été membre de l’équipage d’un vaisseau de Colons, mais ni le nom ni l’emploi ne collaient à sa personnalité : il préférait l’identité qu’il se créait pour lui-même au jour le jour ; il continuait donc à s’appeler par son nom d’emprunt, Derec, tant qu’il n’avait pas de preuve tangible de son existence antérieure.
Les deux humains étaient flanqués de robots d’une remarquable sophistication. (Derec le savait mais ne savait pas comment il le savait.) L’un d’eux s’appelait Euler, l’autre Rydberg et ils ne pouvaient, ou ne voulaient, rien lui dire d’autre que ce qu’il savait déjà : rien. Les robots, cependant, désiraient lui soutirer des renseignements. Ils voulaient savoir pourquoi il était un assassin.
La Première Loi de la Robotique mettait les robots dans l’impossibilité de faire du mal à des êtres humains ; aussi, quand le troisième et unique habitant humain de la Cité des robots fut trouvé mort, Derec et Katherine devinrent-ils les deux seuls suspects. Il n’y avait pas eu le moindre crime dans le bref passé de Derec mais il n’était pas facile d’en convaincre Euler et Rydberg. Les deux jeunes gens étaient donc détenus, quoique traités avec respect ; innocents jusqu’à preuve de leur culpabilité.
Les deux robots avaient une tête argentée et brillante, moulée selon une forme plus ou moins humaine. Tous deux avaient d’étincelantes photocellules à la place des yeux. Mais au lieu d’une bouche humaine Euler avait un fin grillage rond et Rydberg portait un haut-parleur au sommet du crâne.
— Cela vous plaît-il, ami Derec ? demanda Euler en indiquant la chute de papier et le flot apparemment infini de robots bordant la chaussée des deux côtés.
Derec ne savait pas pourquoi cette manifestation aurait dû lui plaire mais il ne voulait pas offenser leurs hôtes, qui restaient très polis malgré l’accusation portée contre eux.
— C’est vraiment… vraiment très joli, dit-il en crachant un bout de papier collé à ses lèvres.
— Joli ? grommela Katherine à côté de lui, d’une voix pleine de colère. Joli ? Il va me falloir une semaine pour débarrasser mes cheveux de ces saletés !
— Il ne vous faudra sûrement pas si longtemps, dit Rydberg dans le crépitement du haut-parleur au sommet de son crâne. Peut-être y a-t-il quelque chose que je ne comprends pas mais il me semble, d’après un examen rapide, qu’il ne vous faudra pas plus de…
— Ça va, marmonna Katherine. Ça va.
— … une ou deux heures. À moins, naturellement, que vous ne fassiez allusion au plan microscopique, auquel cas…
— Je t’en prie ! Ça suffit ! D’accord, je me suis trompée sur le temps.
— Nos études de la culture humaine, dit Euler à Derec, indiquent que le défilé est inhérent à toute civilisation humaine. Nous tenons beaucoup à ce que vous vous sentiez ici chez vous, quelles que soient nos différences.
Derec regarda des deux côtés du gigantesque véhicule découvert, en forme de V. Les robots bordant l’avenue étaient parfaitement calmes, leurs attitudes ne révélaient aucune curiosité, et pourtant il était à peu près certain que Katherine et lui étaient les premiers humains qu’ils voyaient. Dans son ignorance, Derec n’avait jamais vu de défilés mais le rite lui paraissait amical, mis à part l’averse de papier, et il était heureux que les robots veuillent qu’il se sente chez lui.
— N’est-ce pas la coutume de saluer ? demanda Euler.
— Hein ? fit Derec.
— D’agiter la main vers la foule. N’est-ce pas la coutume ?
— Ah oui, bien sûr, murmura Derec et il fit des gestes à droite et à gauche, auxquels les robots spectateurs répondirent par un silence indéchiffrable.
— Vous n’avez pas l’impression d’être un parfait imbécile ? demanda Katherine en considérant d’un œil sévère ses gesticulations.
— Ils veulent simplement se montrer hospitaliers. Si l’on songe au pétrin dans lequel nous nous sommes fourrés ici, un geste amical ne peut pas faire de mal.
— Y a-t-il un problème, amie Katherine ? demanda Euler.
— Seulement avec sa bouche, répliqua Derec.
Rydberg se pencha et tourna la tête pour examiner la figure de la jeune humaine.
— Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ?
— Ouais ! Trouvez-moi de quoi manger. Je meurs de faim.
La tête de Rydberg pivota vers Euler.
— Encore une non-vérité, dit-il. C’est décourageant.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Derec.
— Nos hypothèses concernant la nature philosophique de l’humanique, expliqua Rydberg, doivent s’appuyer sur la vérité entre les espèces. Deux fois, Katherine vient de dire des choses qui ne sont pas vraies…
— Si, je meurs de faim ! se plaignit Katherine.
— … et comment un postulat peut-il être universellement valable si les postulants n’adhèrent pas aux mêmes vérités ? Peut-être est-ce là la marque de l’assassin…
— Un instant, un instant ! protesta Derec. Tous les humains font de la langue un usage… euh… imaginatif. Ça ne prouve rien.
Rydberg examina Katherine de plus près. Puis il posa une de ses mains-pinces sur son bras nu. La peau blanchit une seconde avant de reprendre sa couleur naturelle.
— Vous dites que vous mourez de faim mais vous avez de bonnes couleurs, un pouls régulier et aucun signe de détérioration physique. Je dois en conclure, à regret, que vous ne mourez pas de faim.
— Mais nous avons réellement faim ! intervint Derec. S’il vous plaît, conduisez-nous dans un endroit où nous aurons la possibilité de manger.
— Et tâchez de faire vite, ajouta Katherine.
— Naturellement, répondit Euler. Vous verrez que nous sommes parfaitement équipés pour satisfaire ici toutes les nécessités humaines. Ceci doit être le monde humain parfait.
— Mais il n’y a pas d’humains, ici, dit Derec.
— Non.
— Vous en attendez ?
— Nous n’attendons rien.
Euler donna des ordres au robot-araignée pilotant le véhicule et l’engin tourna au coin de la rue pour suivre une large avenue dont les deux voies étaient séparées par un aqueduc dont les eaux viraient au noir dans le crépuscule.
Derec se carra sur son siège et contempla à la dérobée Katherine qui faisait tomber du papier de ses cheveux sans le regarder. Il avait un million de questions à lui poser, mais il devrait attendre. Pour le moment, il subsistait trop d’émotions contradictoires qu’il s’efforçait d’analyser.
Il était une non-entité, dont la vie avait commencé à peine quelques semaines auparavant, à son réveil dans la capsule de survie, sur l’astéroïde. Il avait néanmoins abouti à plusieurs conclusions malgré les maigres informations dont il disposait. D’abord, il possédait de solides connaissances sur les robots et leur fonctionnement, sans savoir toutefois d’où elles lui venaient ; ensuite, Katherine en savait plus sur lui quelle ne voulait bien l’avouer ; il ne pouvait se défaire de l’impression qu’il était là pour une raison particulière, et que tout ceci était une sorte d’épreuve conçue spécialement pour lui.
Mais pourquoi ? Pourquoi ?
Et puis il y avait la clef, cet objet de toutes les convoitises, cet objet que Katherine et lui avaient soigneusement caché et qu’ils ne maîtrisaient pas. Les robots de la ville ne savaient pas qu’il la possédait. La cherchaient-ils eux aussi ? La clef lui semblait être le seul fil conducteur reliant tous les événements.
En tenant compte de cette idée, il résolut d’avancer prudemment, d’essayer d’obtenir toujours plus de renseignements qu’il n’en donnait. Jusqu’à présent, il avait toujours été désavantagé et il voulait reprendre l’avantage et le conserver.
Mais il y avait le fameux crime.
Derec contemplait le panorama nocturne de la ville, du balcon de l’appartement que les robots leur avaient offert, à Katherine et à lui. Un vent froid, aigre, s’était levé et les étoiles étaient presque entièrement cachées par de gros nuages noirs. Des éclairs fulguraient dans le lointain, des électrons cherchant des partenaires protons. C’était un spectacle à la fois superbe et effrayant. Derec regarda les immeubles éloignés s’illuminer comme en plein jour et replonger dans l’obscurité.
— Là ! s’écria-t-il en montrant du doigt une tour lointaine. Elle n’était pas là il y a un instant !
Katherine vint s’accouder à la balustrade, à côté de lui.
— Où était-elle ? demanda-t-elle, moqueuse.
— Nulle part. Elle n’existait pas.
— C’est impossible ! répliqua-t-elle en retournant à l’intérieur du vaste appartement situé au sommet d’une autre tour. J’aimerais qu’ils se dépêchent d’apporter notre dîner !
— Ils doivent nous préparer quelque chose de très spécial, supposa Derec en la rejoignant dans le salon. Et « impossible » m’a l’air d’être le cours que prend notre vie, vous ne trouvez pas ? Je vous affirme, Katherine, qu’en plus de tout le reste, qui n’a aucun sens, ce… cette ville pousse et se transforme sous nos yeux.
— Ne dites pas de bêtises ! protesta-t-elle mais elle paraissait mal à l’aise. Enfin, les villes sont construites, n’est-ce pas ? Elles ne poussent pas comme des plantes !
Derec fit le tour de la pièce. Elle était hexagonale, et faite d’un cristal sans ligne de démarcation visible entre le plafond et le sol. Les meubles avaient l’air de couler hors des murs, la table d’émerger du plancher. La lumière tombant du plafond éclairait la pièce mais il semblait que c’était le plafond lui-même qui fournissait l’éclairage, sans aucun autre appareil externe pour expliquer la clarté qu’il diffusait.
— Regardez autour de vous, dit Derec. Tout est relié, sans joints apparents. Et tout a l’air d’être fait du même matériau.
Il alla s’asseoir dans un canapé, contre un mur, et tâta les coussins.
— Confortable. Mais je crois que c’est fait de la même matière que les meubles plus durs, une espèce d’alliage d’acier et de plastique, dans des proportions différentes.
Katherine s’était rapprochée de la table et l’examinait attentivement.
— Si vous regardez de près, vous découvrirez un motif dans la matière.
Derec se leva et se pencha sur la table. Le motif était très estompé mais on le distinguait assez bien. La table était faite d’un assemblage de petites pièces trapézoïdales, le même dessin se répétant à l’infini.
— Intéressant, murmura-t-il.
— Comment ça ?
— Cette forme ne vous rappelle rien ?
Les sourcils froncés, elle regarda absorbée pendant un moment, puis elle se redressa et se tourna vers Derec, les yeux écarquillés.
— La même structure que la clef !
— Oui.
Katherine courut sur le balcon.
— On dirait presque que les pièces se sont réunies d’elles-mêmes, reprit-il. Je me demande comment elles tiennent…
— Elle a disparu ! glapit Katherine et Derec se dépêcha de la rejoindre. Votre tour de tout à l’heure ! Elle a disparu.
— Mais non, dit-il en tendant le bras plus loin, vers l’est.
— Elle s’est déplacée !
— Je ne crois pas…
Il indiqua la gigantesque construction pyramidale qui dominait le paysage urbain à l’ouest, au sommet de laquelle la clef les avait déposés.
— J’ai l’impression que c’est le seul bâtiment qui ne change pas. Mais nous ne pouvions pas le voir du balcon, il y a un instant.
— Vous voulez dire que c’est nous qui avons changé de place ?
— Quelque chose comme ça.
Elle porta une main à son front.
— Je n’ai rien vu… rien senti… Je…
— C’est comme les nuages, quand on les regarde. Si on les fixe pendant un moment, ils semblent solides et immobiles, mais si l’on se détourne pour les regarder de nouveau, ils ont complètement changé. C’est presque une croissance évolutive…
— D’un bâtiment ?
— Si vous restez dehors, vous serez mouillés, avertit une voix, derrière eux.
Ils se retournèrent et virent étinceler, dans la pénombre, les yeux lumineux d’Euler.
— Ça nous est déjà arrivé, répondit Katherine et elle se retourna pour regarder la table, derrière Euler, où un repas était servi. Ah ! Le souper des condamnés !
— Ici, la pluie est particulièrement froide, déclara le robot. Peut-être désagréablement froide pour la température du corps humain.
Un coup de tonnerre éclata, se répercuta dans le lointain et la foudre parut tomber sur la haute pyramide. Derec se détourna du spectacle et Euler s’écarta pour le laisser entrer.
Il alla s’attabler en face de Katherine qui remplissait déjà une assiette dorée avec ce que contenait une grande soupière également dorée. Le plat semblait être d’une consistance uniforme, pâteuse, d’une couleur intermédiaire entre le bleu et le gris. Des gobelets dorés remplis d’eau étaient posés à côté des assiettes.
— Cette vaisselle serait-elle en or ? demanda Derec en faisant mélodieusement tinter sa cuillère sur le rebord de son assiette.
— En effet, répondit Rydberg. C’est un métal malléable relativement inutile, un sous-produit de nos opérations minières. Sa seule vertu, en dehors de son emploi comme conducteur, est qu’il ne ternit pas, ce qui le rend idéal pour des ustensiles à l’usage de la consommation humaine. Nous avons fabriqué tout cela pour la visite de David.
Derec vit la cuillère de service échapper de la main de Katherine et tomber bruyamment dans l’assiette. Il remarqua qu’elle pâlissait brusquement.
— Vous m’avez dit que c’était mon nom, s’étonna-t-il, trouvant la coïncidence quelque peu inquiétante.
Elle le regarda sans le voir, puis haussa vaguement une épaule et reprit son expression normale.
— C’est un nom assez courant chez les Spatiaux, murmura-t-elle avant de s’intéresser à son repas.
Derec leva les yeux vers les robots qui se tenaient près de la table et le petit servotype-l : 5 qui attendait patiemment de desservir, près de la porte.
— Vous ne voulez pas vous asseoir avec nous pendant que nous dînons ? proposa-t-il.
Katherine lui donna un coup de pied sous la table.
— Avec plaisir, répondit Euler sans hésitation.
Tous deux s’assirent, ravis de cette familiarité humaine.
Derec prit la cuillère et se servit à son tour.
— Si je comprends bien, ce David était l’autre humain venu ici ? demanda-t-il.
— C’est exact, répondit Rydberg.
— Il est venu à bord d’un vaisseau ?
— Non, dit Euler. Il est entré dans la ville, un beau jour.
— D’où venait-il ?
— Je ne sais pas.
— Aaaaaah ! hurla Katherine en crachant ce qu’elle avait dans la bouche et en se jetant sur le gobelet d’eau.
Les robots tournèrent la tête pour l’observer, puis ils échangèrent un regard.
— Voulez-vous nous nourrir ou nous tuer ? leur cria-t-elle.
— Notre programmation ne nous permettrait jamais de vous tuer, lui dit Rydberg. C’est tout à fait impossible.
Derec plongea en hésitant sa cuillère dans la pâtée et y goûta. Ni aigre, ni doux, simplement un goût bizarre, absolument étranger, accompagné d’une odeur vaguement nauséabonde qui le mettait mal à l’aise.
— Ce truc pue ! protesta Katherine avec véhémence.
— Elle a raison, confirma Derec. Qu’est-ce que c’est ?
— Une parfaite mixture non toxique de plantes locales, riche en protéines et en hydrates de carbone équilibrés, expliqua Rydberg. C’est bon pour vous.
— L’autre humain en a-t-il mangé ? demanda Derec.
— Avec grand plaisir, assura Euler.
— Pas étonnant qu’il soit mort, marmonna Katherine. C’est inacceptable. Il va falloir nous trouver autre chose qui ait bon goût.
Derec prit une nouvelle bouchée, en se pinçant le nez. Dissociée de l’odeur, la bouillie était mangeable, mais guère plus. Et elle laissait un arrière-goût franchement déplaisant. Comment l’autre homme avait-il pu manger cette horreur sans se plaindre ? Les choses devenaient de plus en plus insensées.
— Combien de temps vous faut-il pour nous servir autre chose ? demanda-t-il.
— Demain ? hasarda Rydberg. Le personnel des services alimentaires était pourtant très fier de ces mets. Il sera difficile de trouver un aliment d’une égale valeur nutritive.
— Ne vous occupez pas trop de la valeur nutritive. Étudiez d’autres aliments humains et voyez si vous arrivez à les reproduire avec le savoir-faire que vous avez ici. Nous devrions peut-être nous forcer et manger un peu de ça, ajouta-t-il pour Katherine, si nous voulons reprendre des forces.
— C’est ce que je pense. Apporte-moi beaucoup d’eau, ordonna-t-elle à Rydberg.
Le robot se dépêcha d’aller prendre une aiguière d’or sur la servodesserte et lui remplit son gobelet.
— Quand est-il mort, ce David ? demanda Derec en se pinçant le nez pour avaler une nouvelle bouchée.
— Il y a sept jours.
Rydberg posa soigneusement l’aiguière à la portée des convives et se rassit.
— Dans ce cas, nous sommes éliminés de la liste des suspects ! s’exclama joyeusement Derec. Nous ne sommes arrivés qu’hier soir.
— Je vous demande de m’excuser, répondit poliment Rydberg, mais Katherine a révélé un penchant pour les contre-vérités et…
— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? protesta-t-elle avec emportement.
— Sauf votre respect, dans votre cas, la véracité de vos dires doit être mise en doute, si l’on se fonde sur nos conversations de cet après-midi. Pour le moment, nous ne savons pas si nous devons nous fier à ce que dit l’un ou l’autre d’entre vous.
— Nous ne savons même pas où nous sommes, ici ! dit Derec.
— Comment y êtes-vous venus ? demanda Euler en faisant pivoter sa tête pour regarder le jeune homme en face.
— Je…
Derec s’interrompit aussitôt. Il ne tenait pas du tout à parler de la clef. C’était leur seule arme, leur unique planche de salut, il ne pouvait pas en révéler l’existence d’entrée de jeu.
— Je ne sais pas.
Rydberg l’examina pendant plusieurs secondes avant de déclarer :
— À vous croire, vous vous seriez matérialisés simplement dans l’éther ou vous auriez été amenés ici totalement à votre insu, et sans votre consentement.
Derec réagit en reprenant le contrôle de la conversation.
— Vous dites que ce David a surgi de nulle part. L’avez-vous interrogé sur ses origines ?
— Oui, assura Euler.
— Et vous ne savez rien de lui ?
Derec s’efforçait de détourner sa pensée du repas en la concentrant sur l’enquête. En face de lui, Katherine engloutissait de grosses bouchées sans les mâcher et les faisait passer avec une grande quantité d’eau.
— Comment était-il habillé ?
— Il était nu, répondit Euler. Et il est resté nu.
Les deux humains se regardèrent. La nudité était courante et naturelle chez les Spatiaux, mais le climat de cette ville ne la recommandait certainement pas.
— Quand pourrons-nous voir le cadavre ? demanda Derec.
— Ce n’est pas possible, dit Euler.
— Pourquoi ?
— Je ne peux vous dire pourquoi.
— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ? insista Derec, exaspéré.
— Je ne le peux ni ne le veux.
— Comment voulez-vous que nous enquêtions sur les causes de sa mort ? demanda Kate.
— Si vous êtes tous deux les assassins, vous connaissez déjà les causes de sa mort, répliqua Euler.
— Vous avez déjà décidé de notre culpabilité, grommela Derec. Ce n’est pas juste.
— Il n’y pas d’autre possibilité, dit Rydberg.
— Quand le possible a été épuisé, il est temps d’étudier l’impossible. Nous sommes innocents et vous ne pouvez pas prouver que nous ne le sommes pas. De là, il s’ensuit que sa mort a été causée par autre chose.
— Les humains peuvent assassiner, dit Euler pendant que le tonnerre grondait à l’extérieur. Les humains peuvent mentir. Vous êtes les seuls humains, ici, et un meurtre a été commis.
— Nous avons surgi de nulle part. Ce David aussi. D’autres aussi ont pu venir de nulle part, que vous n’avez pas encore découverts. Voyons, si nous avions commis un crime, resterions-nous sur place pour nous faire prendre ?
Les robots se regardèrent encore une fois.
— Vous posez des questions logiques qui doivent recevoir une réponse, dit Euler. Nous en tiendrons compte.
— Comment pouvons-nous enquêter sans accès au cadavre ?
— Avec toutes les autres ressources à votre disposition, dit Rydberg en se levant. Avez-vous fini de manger ?
— Pour le moment. Mais demain, il nous faudra de vrais repas.
— Nous ferons de notre mieux, promit Euler en se levant aussi. Jusque-là, vous resterez ici.
— Je pensais sortir, hasarda Derec.
— La pluie va venir. C’est trop dangereux. Pour votre propre sécurité, vous devez rester ici ce soir. Nous avons découvert que nous ne pouvons être certains de l’exactitude de ce que vous dites, alors nous laissons un robot à la porte pour nous assurer que vous resterez à l’intérieur.
— Nous n’avons rien fait de mal, que vous sachiez, protesta Katherine. Vous n’avez pas le droit de nous traiter comme des prisonniers.
— Et nous ne le faisons pas, dit Rydberg.
Il se dirigea vers la porte. La servodesserte bourdonna autour de la table, pour faire glisser dans ses compartiments, avec ses serres métalliques, les plats et les assiettes.
— Il y a beaucoup de choses dont nous avons besoin de parler, dit Derec.
— Demain il sera encore temps, lui répondit Euler. Nous aurons une longue entrevue à une heure prescrite ; de nombreuses questions seront abordées. Nous ne pouvons nous libérer plus tôt. Nous avons actuellement beaucoup de travail.
Les robots se retournèrent pour s’en aller mais Derec courut se placer entre eux et la porte.
— Deux questions, d’abord. Combien de temps allons-nous devoir rester ici ?
— Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de danger, répondit Rydberg.
— Et si vous nous laissez sortir, persévéra Derec, comment savez-vous si nous ne tenterons pas de nous enfuir ?
— Nous vous surveillerons de près, répliqua Euler.
Sur ce, les deux robots repoussèrent Derec avec douceur et fermeté, et ils sortirent de l’appartement, la servodesserte sur leurs talons. Derec voulut les suivre mais un robot utilitaire trapu lui barra le passage ; son corps était hachuré de rayures multicolores, comme la palette d’un peintre.
— Écarte-toi, lui ordonna Derec.
— Il est dangereux pour vous de sortir. Je dois vous garder à l’intérieur où vous êtes en sécurité et ne pas avoir de conversation avec vous de crainte que vous ne cherchiez à m’abuser.
— Moi ? T’abuser ?
Le robot pressa le bouton de porte et le battant coulissa. Derec se tourna vers Katherine.
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
Elle alla s’asseoir sur le canapé, puis s’y allongea, fatiguée.
— Nous sommes détenus, prisonniers d’une bande de robots que personne ne dirige, dit-elle en soupirant. Le mort devait être un exhibitionniste capable, apparemment, de manger n’importe quoi. Ils veulent que nous prouvions notre innocence mais refusent de nous montrer le corps pour nous aider dans notre enquête… Derec ! Nous devons nous échapper d’ici ! dit-elle brusquement en se redressant.
— Ils ne nous feront rien sans preuve de notre culpabilité. Ce n’est pas dans leur nature. Nous allons rester et résoudre cette affaire. Ils seront enchantés de nous envoyer promener. D’ailleurs, je suis très curieux de voir cet endroit. Comment il fonctionne… pourquoi il fonctionne !
La jeune femme se rallongea et contempla le plafond.
— Je ne suis pas sûre qu’ils nous laisseront repartir, murmura-t-elle d’une voix lointaine. Je crois que nous sommes tombés par hasard sur quelque chose de complètement fou. Un monde de robots sans humains peut prendre n’importe quelle tournure bizarre.
— Mais pas une tournure complètement folle. Ils ne peuvent pas être fous. Il n’y a pas de logique dans la folie. Et puis, qu’est-ce qui vous dit que nous sommes tombés par hasard sur quoi que ce soit ? Nous avons été amenés ici, purement et simplement, pour une raison qui n’a pas encore été éclaircie. Le temps nous aidera peut-être à comprendre.
— Allez chercher à comprendre. Moi, je suis fatiguée.
— Pas moi. Je vais sortir ce soir et explorer la ville.
Il passa sur le balcon ; les éclairs et le tonnerre faisaient rage. Katherine se leva d’un bond et vint le rejoindre.
— Ils ont dit que c’était dangereux, murmura-t-elle en lui posant une main sur le bras. Vous sortirez demain.
— Sous leur regard vigilant ? Ah, non ! Nous avons besoin de nous déplacer librement et c’est le moment. La pluie ne va pas me faire de mal !
— Restez ! J’ai peur.
— Vous ! s’exclama-t-il en riant. Peur ?
Elle retira sa main.
— Très bien. Sortez. Allez-vous faire tuer. J’en ai assez de veiller sur vous.
— Vous êtes fâchée.
— Vous êtes un imbécile !
Elle lui tourna le dos et contempla le magnifique panorama de la ville, en se disant que tant de beauté n’était appréciée que d’eux seuls. Cela lui parut d’une infinie tristesse.
— Comment allez-vous faire avec le gardien en faction à la porte ?
— Nous allons suivre son conseil et l’abuser.
— Nous ?
— Vous voulez bien m’aider ?
Elle tourna les talons et rentra dans l’appartement en lançant :
— N’importe quoi pour être débarrassée de vous !
Le plan de Derec était simple mais ne pouvait servir qu’une fois. Les robots apprenaient vite la duplicité humaine et s’armaient de cette connaissance comme d’un bouclier. Mais rien qu’une fois, cela pourrait marcher.
Ilse cacha derrière le canapé et se fit tout petit. Kate respira profondément et essaya d’ouvrir la porte verrouillée.
Résignée, elle se mit à pousser des hurlements de terreur. Une seconde plus tard, la porte glissait sur son rail.
— Qu’y a-t-il ? demanda le gardien.
— C’est Derec ! cria-t-elle en tendant le bras. Il est tombé du balcon !
Sans hésiter, le robot roula dans la pièce pour aller vérifier. Il alla jusqu’au balcon et se pencha sur la balustrade.
Derec bondit de derrière le canapé, franchit la porte sans bruit et courut jusqu’à l’ascenseur qui le transporta au rez-de-chaussée. Il faisait son premier pas positif vers la solution du mystère de la Cité des robots. Il était libre, mais ce que signifiait cette liberté dans ce monde-là, il n’en savait rien.