IMPASSE

 

 

Le chemin était très long jusqu’à l’ascenseur. À quelle vitesse le porteur lavait-il transporté vers l’excavation ? Quarante à l’heure ? Dans ce cas, l’ascenseur était à dix kilomètres. Soixante ? Une marche de quinze kilomètres l’attendait donc, mille pas, mille balancements des bras au kilomètre. Même avec un champ gravifique aussi faible, c’était beaucoup exiger de son corps.

S’il ne revint pas sur ses pas, ce fut uniquement parce qu’il était certain que les surveillants, comme il appelait les robots humanoïdes, savaient où il était et combien il lui restait d’oxygène. À un moment donné, les deux variables se rejoindraient en un point qui leur dirait qu’il était en danger, alors ils enverraient un porteur pour le ramener dare-dare à l’unité A.

Chaque fois qu’il voyait un robot venir à sa rencontre, chaque fois qu’il en entendait un arriver derrière lui, il s’attendait à un soulagement pour ses bras et ses jambes. Immanquablement, le robot passait sans s’arrêter ni même ralentir. Il envisagea de tenter d’arrêter un porteur en barrant le tunnel mais les seuls qui passaient étaient surchargés de matériel et n’avaient pas de place pour lui.

Derec n’avait pas le choix et continuait donc de marcher. Pendant un moment, il essaya de compter les plafonniers jaunes, pour se prouver qu’il couvrait du chemin, mais ses pensées se mirent à vagabonder et il perdit le compte. Le souterrain était d’une monotonie désespérante, avec ses parois blanches s’étendant à l’infini. Derec se sentait perdu dans les limbes, prisonnier.

La suite des événements révéla qu’il ne se trompait pas quand il pensait que les surveillants avaient parfaitement conscience de sa présence. Mais il s’était fourvoyé sur la forme que prendrait leur secours.

Il s’était assis par terre pour se reposer, et s’était adossé au mur quand un ramasseur arriva à toute vitesse et s’arrêta devant lui ; il tira de son panier deux cartouches de respirateur, les déposa à ses pieds, fit promptement demi-tour et repartit aussi vite qu’il était venu. Le moment avait été si bien choisi que le signal d’alarme du brassard de Derec sonna juste comme le robot disparaissait à sa vue.

— Logiques avec vous-mêmes, grommela-t-il aux surveillants absents, tout en remplaçant ses cartouches vides. Vous avez toujours fait le minimum pour m’aider.

Au bout de plusieurs heures, il arriva enfin à l’unité A et eut tout juste la force de rabattre une des couchettes pour s’y jeter. Il s’endormit immédiatement ; ses ennuis le poursuivirent jusque dans ses rêves, qui furent pleins de robots bleus silencieux, allant et venant dans des lieux ténébreux à l’âcre odeur de danger.

 

À son réveil, Derec commença à songer à une évasion. Il était clair que le message le plus vraisemblable transmis par le surveillant devait être quelque chose comme : Nous avons un intrus ici, qu’en faisons-nous ? Et Derec n’aimait pas du tout la réponse la plus plausible à cette question.

Il ne pensait pas que les robots surveillants, tout indépendants qu’ils fussent, soient capables de le tuer. La Première Loi était profondément implantée dans le cerveau positronique. L’extirper ou simplement y toucher était la source des pires ennuis, pouvant aller jusqu’à la totale désintégration intellectuelle.

Mais le destinataire du message était fort probablement humain et, par conséquent, tout à fait capable de violence pour défendre ses intérêts. On voudrait savoir comment Derec avait découvert l’installation, ce qu’il y cherchait, ce qu’il voulait, et il ne trouverait rien à répondre.

Il n’avait donc aucune envie d’attendre l’arrivée des maîtres des surveillants. La clef de son évasion était Darla. À coup sûr, les propulseurs de la capsule avaient été prévus pour un champ gravifique beaucoup plus élevé que celui de l’astéroïde. Dans ce cas, il restait assez de carburant pour faire décoller la capsule et mettre assez de distance entre l’astéroïde et lui… à condition qu’il puisse convaincre Darla du bien-fondé de ce départ.

Mais il devait d’abord la retrouver. D’après son évaluation, la capsule était trop grosse pour avoir été transportée par l’ascenseur. Les robots avaient dû l’en extraire, lui, quelque part à la surface, peut-être à l’intérieur d’une coupole d’entrée, et abandonner la capsule sur place.

Il se dirigea donc vers l’ascenseur pour se mettre à la recherche de la porte par où il était entré dans l’astéroïde. Il découvrit que c’était au niveau zéro. Tout en haut de la cage, une plaque de fermeture circulaire pivota pour laisser passer la plate-forme qui emporta Derec jusque dans une vaste rotonde de cent mètres de diamètre.

La salle était presque entièrement remplie de matériel et de rangées d’appareils, des perceuses et des niveleuses, des porteurs à chenilles, des sortes de ballons. Tout au fond, la rampe derrière un matériau transparent grimpait et débouchait à la surface.

Il y avait aussi un surveillant, assis à un poste de contrôle, le dos tourné. Il ne bougea pas mais Derec fut certain que le robot n’ignorait pas sa présence.

Quittant l’ascenseur, il erra parmi les machines au repos. Le matériel devait sans doute être utilisé pour surveiller la croûte extérieure de l’astéroïde. Ce qui l’intéressait surtout, c’était de retrouver Darla et de dire adieu à ce corps céleste et à ses mystères. Une visite attentive de la salle ne révéla pas la moindre trace de la capsule ni de la combinaison de sauvetage. Derec trouva néanmoins une armoire contenant trois combinaisons de travail blanches utilisables dans l’espace. Elles étaient trop volumineuses pour être utilisées aux niveaux inférieurs ou pour permettre à Derec de grimper dans la capsule si jamais il la retrouvait, mais il pouvait tout de même en prendre une pour aller explorer la surface.

Passant derrière une des combinaisons, il saisit la barre transversale et sauta, les pieds en avant, par la trappe d’accès dorsale. Comme il s’asseyait sur l’espèce de selle, il sentit les cale-pieds se resserrer autour de ses chevilles. Il glissa ses bras dans les manches et les contrôleurs de manipulation extérieure vinrent se placer dans ses mains. Un écran incliné reflétait le schéma des systèmes de la combinaison sur la visière en forme de bulle, devant son visage.

— Fermeture et pressurisation, ordonna-t-il, et la porte d’accès se referma derrière lui.

Il essaya de lever les bras ; la combinaison réagit avec souplesse, sans exiger aucun effort. « Enfin, pensa-t-il, je ne suis plus totalement impuissant. »

Mais, quand il se retourna pour marcher vers la rampe, un surveillant lui barra le passage.

— La surface est une zone interdite, lui dit son garde.

Derec entendit les mots par haut-parleur, à son oreille, et s’arrêta. La combinaison spatiale était plus que capable de résister à un surveillant, tout au moins entre les mains d’un manipulateur habile, mais Derec ne voulait pas se battre. Il ne cherchait que des réponses à ses questions.

— Dis-moi où trouver la capsule de survie dans laquelle je suis arrivé, ordonna-t-il.

— Vous n’avez pas la permission de quitter la communauté.

— Elle est à la surface ? C’est là que vous l’avez cachée. Qu’avez-vous fait ? Ma combinaison est-elle restée à l’intérieur ? demanda Derec. Je vais sortir. Si tu ne veux pas être endommagé, ôte-toi de mon chemin.

Le robot ne bougea pas.

— La capsule de survie n’est pas à la surface, dit-il.

Compte tenu de la façon dont les survivants l’avaient traité jusqu’à présent, c’était une réponse généreuse, mais elle ne lui suffisait pas.

— Ou je sors chercher à la surface, ou tu me dis où est la capsule.

Le robot hésita un instant avant de répondre, et cette réponse étonna agréablement Derec :

— Je vais vous montrer la capsule.

— Nous sortons ou nous redescendons ?

— Nous descendons.

Derec avait quand même envie de sortir à la surface. Il espérait qu’un examen du ciel et des étoiles lui permettrait de déterminer, d’une manière générale, la position de l’astéroïde. Peut-être découvrirait-il autour de quelle étoile il était en orbite. Était-ce un astéroïde indépendant ou faisait-il partie d’un système planétaire ? Tant qu’il n’avait pas trouvé la capsule, cela n’avait pas grande importance, il pouvait donc se payer le luxe d’une petite victoire.

— Merci, dit-il. Si tu veux bien attendre un instant, je vais remettre cette combinaison en place.

Derec ne devait pas savourer longtemps sa gloire. Son surveillant le ramena au niveau de l’entrepôt et le pilota dans le labyrinthe jusqu’au mur de l’est. Ils contournèrent un pan de cloison et une haute armoire de fournitures, et le robot s’arrêta.

— C’est là.

Derec ne vit aucune capsule. L’espace était dégagé, avec des rangées d’éléments divers étalés sur le sol.

— Où ça ?

Le surveillant fit un geste large du bras et répéta :

— C’est là.

Derec regarda avec plus d’attention l’assortiment de pièces détachées et finit par comprendre. La capsule était bien là, en effet, en pièces détachées sur le sol, comme un puzzle géant. Les robots l’avaient entièrement démontée. Derec ne reconnut que quelques éléments, les plaques concaves qui avaient formé la coque, quelques courroies de propulseurs et, à quelques mètres, les sept voyants verts du tableau de bord.

— Non ! s’écria-t-il d’un ton de détresse. Pourquoi avez-vous fait ça ?

— C’était nécessaire pour nous assurer que l’objectif de nos recherches n’était pas dissimulé dans la capsule.

— Et ma combinaison spatiale ? Vous l’avez mise en miettes, elle aussi ?

Pour toute réponse, le surveillant conduisit Derec à travers le dédale et lui montra sa combinaison, débitée en des dizaines de morceaux. Le tissu avait été arraché des anneaux de fermeture, les systèmes de survie de l’unité pectorale et le casque avaient été démontés.

— Je suis surpris que vous ne m’ayez pas démonté, moi aussi, grommela-t-il en voyant ce désastre.

— Expliquez-moi, s’il vous plaît, les raisons de votre étonnement, dit le robot. Il est impossible pour un robot de faire du mal à un être humain. N’avez-vous pas été informé de cette réalité ?

— Ça ne fait rien, marmonna Derec en soupirant. Je plaisantais.

— Pardon ?

— Les humains ne pensent pas toujours ce qu’ils disent. N’avez-vous pas été informés de cette réalité ? ironisa Derec, puis il demanda : Vous m’avez quand même fouillé, n’est-ce pas ?

— Oui. Pendant que vous étiez sans connaissance, vous avez été soumis à un examen corporel complet de résonance magnétique.

Cette absurdité faillit faire rire Derec.

— Logique, dit-il. Je suppose qu’il m’est inutile de vous demander de remonter la capsule et la combinaison ?

— Rien ne saurait avoir priorité sur la directive principale.

— Et tous ces robots de réserve qui attendent là, sans rien faire ? Pourriez-vous en activer quelques-uns ?

— Le travail exigerait non seulement des assembleurs mais un chef de système. Tous les spécialistes en systémique sont occupés à plein temps par l’actuel cycle de travail.

— Ça veut dire non, ça, grommela Derec. (Il poussa un nouveau soupir en contemplant l’étalage de pièces qui avaient formé son engin spatial.) Aurais-tu un nom, par hasard ?

— Je suis Moniteur 5.

— Pourquoi me parles-tu, Moniteur 5 ?

— J’ai perçu votre tension. Lorsqu’ils sont en état de tension, les humains bénéficient fréquemment de la communication.

— Ouais, c’est une façon de voir les choses. Dis-moi, Moniteur 5, votre bande de robots sait-elle ce qu’elle cherche ?

— Je ne puis divulguer aucune information sur ma mission.

— Et moi ? As-tu le droit de me dire ce que tu sais de moi ?

— Que désirez-vous savoir ?

— L’enregistreur d’événements, dans la capsule, a-t-il été trouvé ?

— Je ne faisais pas partie de l’unité de travail qui a démonté la capsule. Je vais consulter Analyste 3, répondit le robot. (Puis, au bout de quelques secondes, il ajouta :) Oui. Un enregistreur de données a été découvert.

— A-t-il révélé de quel vaisseau je viens ? Comment je suis arrivé ici ? Quelque chose ?

— L’enregistreur n’était pas immatriculé. Le disque d’enregistrement était vierge.

Atterré, Derec se détourna pour cacher son expression au robot. Son regard tomba sur les morceaux de sa combinaison et il s’accroupit pour fouiller dedans.

— Il y avait une fiche de données sur le portebadge…

— Oui. C’était une fiche d’essai. Elle ne contenait aucune information personnelle.

Laissant retomber les lambeaux de tissu, Derec se redressa lentement.

— Une fiche d’essai ?

— Oui. C’est très courant. Elles sont utilisées pour le calibrage d’un lecteur de données et…

— Mais elle disait Derec.

— Certainement. Le principal fabricant de ces lecteurs est la compagnie Derec Data Systems.

Derec sentit ses jambes flageoler.

— Alors vous ne savez pas non plus qui je suis ?

— Non. Nous ne savons pas qui vous êtes.

— Et ce message qui a été transmis à mon sujet ? Qu’est-ce qu’il disait ?

— Je n’ai pas envoyé de message. Un instant, je consulte Analyste 17… Analyste 17 pense que votre comportement irrationnel risque de vous causer du tort ou de compromettre le principal objectif, si vous n’êtes pas sous surveillance constante. C’est lui qui a envoyé un message demandant que vous soyez récupéré.

— Il a pris cette décision de lui-même ?

— Analyste 17 a estimé que le danger était suffisamment grand pour passer outre la prohibition concernant les communications.

— La prohibition de qui ? Qui est responsable, ici ? À qui a-t-il transmis le message ?

— Je n’ai pas le droit…

— … de divulguer des informations sur ta mission, je sais.

Derec grimaça, ferma les yeux et tenta de se dissocier de ce monde.

— Vous êtes malade ? demanda Moniteur 5 avec inquiétude.

— Non… Je me retrouve à la case départ, c’est tout.