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Le Grand Général avait piqué vers le sud et traversé les Dandha Presh peu après que la Protectrice l’eut laissé en plan pour se déplacer plus vite. De sorte qu’il retrouva Volesprit sur le versant sud, exactement une semaine plus tard. Elle ne cessait de conférer avec elle-même en un concert de voix lorsqu’elle était éveillée et, dans ses rares et brefs moments de sommeil, divaguait dans des langues inconnues. Mogaba trouva à la Fille de la Nuit, avant qu’elle ne s’effondre d’épuisement, une mine bien arrogante.
« Tue-les, exhorta-t-il Volesprit dès qu’il eut l’occasion de lui parler en tête-à-tête. Ils ne peuvent que nous causer des problèmes, et leur présence ne te sera jamais d’aucun secours.
— C’est possible. » D’une voix matoise. « Mais je suis assez intelligente pour pomper le pouvoir de Kina en me servant de la fille, comme l’a fait ma sœur avant moi.
— Si une existence riche en déceptions de toutes sortes m’a appris quelque chose, c’est bien qu’il ne faut jamais tabler sur l’intelligence. Tu es désormais une femme puissante. Tue-les pendant que tu en as encore l’occasion. Avant qu’ils ne découvrent un moyen de faire tourner la Roue. Tu n’as nullement besoin de devenir plus forte. Personne en ce monde ne saurait te défier.
— Il y a toujours quelqu’un, Mogaba.
— Tue-les. Eux n’hésiteraient pas une seconde à te supprimer. »
Volesprit s’approcha de la Fille de la Nuit, qui n’avait pas bougé d’un cil depuis son évanouissement. « Ma tendre et douce nièce ne me ferait pas de mal. » Elle avait choisi la voix d’une jeune vierge naïve de quatorze ans réagissant à une accusation mettant en cause son amoureux, de vingt-cinq ans son aîné, et sous-entendant qu’il ne s’intéressait qu’à une seule chose. Là-dessus, elle partit d’un rire féroce et décocha un cruel coup de pied à la jeune fille. « Essaie seulement d’y songer, salope, et je te fais rôtir avant de te manger par petits bouts. Tout en prenant soin de te garder en vie assez longtemps pour assister à la mort de ta mère. »
Le Grand Général n’avait pas bronché ni émis la moindre remarque. Sa figure ne trahissait aucune émotion, pas même aux yeux exercés de Volesprit. Mais, tout au fond de lui-même, il se rendait compte, la mort dans l’âme, qu’il avait encore fait alliance avec la plus absolue et imprévisible des démences. Et qu’il ne lui restait plus, encore une fois, qu’à chevaucher le tigre. « Peut-être devrions-nous songer à préserver nos esprits des intrusions de la Reine des Ténèbres et de la Terreur ?
— Je t’ai devancé, général. Je suis une professionnelle. » De la voix, cette fois-ci, d’un petit fonctionnaire tout gonflé de son importance. Le registre changea de nouveau. À présent, c’était la voix d’une femme sûre d’elle – celle que Mogaba soupçonnait d’être la vraie voix de Volesprit, guère différente de celle de Madame –, et le ton celui de la conversation. « Je n’ai rien eu de mieux à faire, durant toute cette semaine, qu’à soigner mes ampoules et réfléchir. J’ai inventé quelques nouveaux tourments sublimes à infliger à la Compagnie noire… mais il est trop tard pour en profiter. N’est-ce pas toujours ainsi que vont les choses ? On conçoit inéluctablement le parfait retour de manivelle une ou deux heures trop tard, quand il ne peut plus servir de rien. N’est-ce pas ? Je me trouverai d’autres ennemis, j’imagine, et mes innovations ne seront pas gaspillées en vain. Mais j’essayais le plus souvent de trouver le meilleur moyen de circonvenir le pouvoir de Kina. » Elle ne craignait pas d’appeler la déesse par son nom. « Nous pouvons y arriver. »
La Fille de la Nuit remua légèrement. Ses épaules se crispèrent. Elle ouvrit brièvement les yeux. Elle semblait indécise. Troublée.
Pour la première fois depuis sa naissance, elle avait totalement perdu le contact avec sa mère spirituelle. Et depuis plusieurs jours. Quelque chose clochait. Quelque chose clochait effroyablement.
Volesprit reluqua Narayan Singh. Le vieil homme ne lui était plus d’une très grande utilité. Elle pourrait toujours tester sur lui ses dernières tortures, à son retour à Taglios et pour un public trié sur le volet.
« Si jamais je me fourvoie dans une de ces digressions qui me distraient si fréquemment, général, j’aimerais que, d’un discret coup de coude, tu me rappelles aux affaires en cours. En l’occurrence bâtir un empire. Et confectionner un nouveau tapis volant à mes heures perdues. Il me semble avoir suffisamment pénétré les secrets du Hurleur pour y parvenir. Cette dernière semaine m’a contrainte à reconnaître que je n’avais aucun penchant naturel pour l’exercice physique. »
Volesprit larda de nouveau la Fille de la Nuit de l’orteil puis s’installa sur une souche vermoulue pour ôter ses bottes. « Ne va surtout jamais répéter à qui que ce soit, Mogaba, que tu as vu la plus grande sorcière du monde handicapée par un détail aussi trivial que quelques ampoules. »
Narayan Singh, qui jusque-là ronflait à poings fermés, se leva brusquement et empoigna les barreaux de sa cage, les traits convulsés de terreur. Son visage avait perdu son beau teint beurre frais. « L’eau dort ! glapit-il. Thi Kim ! Thi Kim arrive ! » Là-dessus, il s’affaissa. Il était retombé dans l’inconscience, mais toujours secoué de soubresauts.
Volesprit grogna sourdement. « L’eau dort ? On verra bien ce dont les morts sont capables. » Tous étaient partis désormais. Le monde n’appartenait plus qu’à elle. « Qu’a-t-il dit d’autre ?
— Ça ressemblait à un patronyme nyueng bao.
— Hum. Mouais. Mais ce n’était pas un nom. Quelque chose à propos de mort. Ou de meurtre. Thi Kim. Hum. Peut-être un surnom ? Le meurtre qui marche ? Je devrais apprendre à mieux maîtriser cette langue. »
La Fille de la Nuit, remarqua-t-elle soudain, se convulsait encore plus violemment que Singh.
Le vent hurle et gémit à travers les crocs de glace. Il souffle furieusement autour de la forteresse sans nom, mais, ce soir, ni la foudre ni les éclairs ne sauraient perturber la créature assise sur son trône de bois. Elle est parfaitement détendue. Le démon dormira confortablement pour la première fois depuis un long millénaire et sa nuit durera des années. Les dagues d’argent ne le dérangent absolument pas.
Shivetya dort et rêve de la fin de l’immortalité.
De furieux crépitements naissent entre les pierres levées. Des ombres se sauvent. D’autres se cachent. D’autres encore se blottissent les unes contre les autres, recroquevillées de terreur.
L’immortalité est menacée.