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Notre vol s’est achevé là où campait le reste de la troupe, dans le dernier cercle, juste avant que la route du sud-ouest ne rejoigne la Porte d’Ombre que nous comptions franchir. Le vol offre indéniablement l’avantage de la rapidité. Nous avions dépassé le corbeau blanc et nous étions arrivés à destination moins de deux heures après avoir décollé de la forteresse. Ce Shivetya était décidément un ami complaisant.
Je me suis efforcée de voir au-delà de la plaine, mais il faisait trop sombre. Peut-être ai-je distingué là-bas un ou deux points de lumière. Difficile à dire.
Nous avons atterri les pieds devant, de toute évidence immunisés contre les ombres. J’avais senti rôder plusieurs d’entre elles à proximité, mais elles ne semblaient guère enclines à s’approcher. Ce qui n’a pas manqué d’exacerber encore mon admiration pour les pouvoirs de Shivetya : ces monstres sont de pures boules de haine assoiffées de meurtre.
Nous avons traversé sans l’endommager le bouclier de protection de nos frères. Toute la clique nous a regardés débarquer d’un œil incrédule. Tobo a réussi à se diriger droit sur sa mère puis à exécuter un saut périlleux avant de toucher terre. Je n’ai pas exactement embrassé le sol de pierre à mon atterrissage, mais j’étais soulagée de voir la fin de cette épreuve. Les frères Singh se sont rués à la recherche de leur famille. Oncle Doj les a imités, ignorant souverainement Sahra pour aller trouver Gota. Celle-ci avait l’air abattue sinon souffrante. Difficile d’en dire plus long sur chacun compte tenu de la médiocre clarté d’une lune versatile. Gota n’a émis ni plaintes ni critiques.
Cygne est resté à mes côtés.
Dès qu’Arpenteur a été convaincu qu’il pouvait ouvrir les yeux sans danger, il a entrepris de jouer les mouches du coche, fermement décidé à faire appliquer les quelques règles dont il se souvenait sur le moment. J’ai froncé les sourcils et secoué la tête, mais je me suis bien gardée d’intervenir. Nous avons tous besoin de rituels pour aller de l’avant.
« Comment vont-ils, Sahra ? » lui ai-je demandé. Je faisais allusion à ceux que nous avions remontés des cavernes, car l’état de Gota ne me disait rien de bon ; je n’avais nullement envie d’apprendre ce qu’il présageait.
Sahra ne pouvait guère se montrer aimable. Elle avait vu son bébé fendre les cieux et m’en voulait. Peu lui importait qu’il eût atterri sain et sauf et ne cessât de délirer sur cette géniale expérience.
Il ne se rendait même pas compte des dégâts qu’une chute d’une telle hauteur pouvait causer à l’organisme. Mais Sahra, elle, en était parfaitement consciente.
« Aucun changement chez les Captifs. Qu’un-Œil s’est effondré en apprenant la mort de Gobelin et n’a pas décroché un mot depuis. Mère ne sait pas trop s’il s’agit d’un repli affectif ou d’une nouvelle attaque. Ce qui l’inquiète le plus, c’est qu’il pourrait ne plus tenir à la vie.
— Avec qui se chamaillerait-il ? » Je n’avais pas eu l’intention de dénigrer, mais c’est l’impression que j’ai dû donner.
Sahra s’est légèrement froissée mais n’a pas dévoilé le fond de sa pensée. « Mère peut se montrer très casse-pieds.
— C’est probablement ce qui les a réunis. » Je me suis bien gardée de lui dire que je craignais de voir Gota nous quitter bientôt. Le Troll frisait les quatre-vingts printemps. « J’irai lui parler.
— Il dort. Ça peut attendre.
— Demain matin, en ce cas. Pouvons-nous toujours contacter Murgen ? »
La lumière était assez bonne pour laisser transparaître le courroux de Sahra. Je n’avais pas posé le pied sur la terre ferme depuis deux minutes que j’exigeais déjà les services de son mari. Mais elle a réussi à se contrôler. Nous travaillions ensemble depuis longtemps ; elle avait tout d’abord, le plus souvent, endossé le personnage de la forte femme, ne me laissant qu’occasionnellement la direction des opérations. Et nous avions toujours réussi à éviter les paroles blessantes. Parce que nous nous connaissions un objectif commun, que nous ne pouvions atteindre sans une étroite collaboration. Dernièrement, j’avais assumé la plupart du temps les responsabilités, mais elle était parfaitement libre d’en faire autant si ça lui chantait.
Sauf qu’elle était pratiquement arrivée à ses fins, n’est-ce pas ? Elle avait exhumé Murgen. Maintenant qu’il lui était revenu, elle n’avait plus besoin de tenir ce rôle. À moins qu’il ne fût plus l’homme qu’elle espérait. Auquel cas, il lui faudrait encore inventer une nouvelle Sahra.
Je suis persuadée que ça la tracassait plus que jamais. Ni Murgen ni elle n’étaient restés les mêmes. Aucun de nous. De grosses difficultés d’adaptation se profilaient à l’horizon.
Je prédisais de graves problèmes pour Madame et le capitaine.
« J’ai fait de mon mieux pour maintenir le projecteur de brume en état de marche, m’a-t-elle répondu. Mais je ne suis pas parvenue à rétablir le contact depuis notre départ de la forteresse. Il n’a plus l’air de vouloir quitter son corps. Et je suis incapable de le sortir davantage de sa torpeur. » Elle craignait donc que ce sauvetage n’eût été une erreur ; que nous n’ayons nui à Murgen au lieu de le tirer d’affaire. « Tobo nous sera peut-être de quelque secours », a-t-elle déclaré avec abattement.
Qu’était-il advenu de la Sahra coriace, concentrée et déterminée qui avait naguère interprété le rôle de Minh Subredil ? Je me suis efforcée de rassurer cette Sahra-ci. « Tout se passera bien pour Murgen. » Shivetya m’avait transmis les connaissances nécessaires à la réanimation des Captifs. « Mais nous devons le sortir de la plaine avant de le réveiller complètement. Pareil pour les autres. »
Arpenteur rentrait de sa tournée d’inspection. « La chair du démon s’épuise rapidement, ici. Il nous en reste assez pour quitter la plaine et un ou deux autres repas, mais, après, nous serons livrés à nous-mêmes. Nous devrons soit manger le chien et les chevaux, soit dégourdir rapidement des vivres sur place.
— Bah ! Pas grave. Nous le savions déjà en embarquant. Nous nous en tirons même mieux que prévu. Quelqu’un aurait-il eu la présence d’esprit de dérober quelques babioles de valeur dans la forteresse ? »
La question m’a valu des regards déconcertés. Puis je me suis rendu compte que j’étais sans doute la seule à avoir aperçu ces trésors, alors que je pourchassais Tobo dans les entrailles de la terre. S’il avait su quelque chose, le garçon s’en serait sans doute vanté. Il ne sait pas tenir sa langue.
« Nous arriverons pour les moissons, a laissé échapper Cygne.
— Quoi ? »
Il a haussé les épaules. « Je le sais, c’est tout. » Possible. « Tout le monde m’écoute attentivement. Reposez-vous cette nuit autant que faire se peut. Réveil et départ première heure demain matin. Et nul ne sait ce qui nous attend au bout de la route. » Quelqu’un a grommelé quelques paroles bien senties, laissant entendre que je ferais mieux de la boucler et de le laisser bosser si je tenais tant à son repos.
Je n’arrivais pas moi-même à garder les yeux ouverts, bien qu’il ne se fût guère écoulé de temps depuis que je m’étais réveillée au pied du trône de Shivetya. En fait, mon cerveau semblait à deux doigts de shunter. « Oubliez tout le reste. Je vais suivre mon propre conseil. Où puis-je m’enrouler dans une couverture et m’allonger avant de m’effondrer ? »
Le seul espace encore disponible se trouvait à la queue de la Compagnie. Tous mes compagnons de vol, hormis Tobo, durent y émigrer. J’avais envisagé de manger un morceau avant d’aller me coucher, mais l’épuisement a eu raison de moi avant ma troisième bouchée de chair du démon. J’ai accordé ma dernière pensée à Dieu, en me demandant s’il pardonnerait jamais à une croyante d’avoir accepté un cadeau d’un des damnés.
Intéressante gymnastique intellectuelle. Dieu est omniscient. Il savait à l’avance ce qu’allait faire Shivetya et ne s’y était pas opposé. C’est donc par sa volonté que nous avions bénéficié de la générosité du démon. Et c’est un péché que de résister à la volonté de Dieu.