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Dès que l’orifice fut enfin praticable, un bref débat prit place, portant sur l’honneur d’y pénétrer le premier. L’accord fut unanime : « Pas moi. » Mais, lorsque je me suis accroupie pour progresser en canard dans les ténèbres, espérant au moins entrapercevoir ce qui allait certainement me dévorer avant que les mâchoires ne se referment sur moi, plusieurs gentilshommes se sont brusquement révélés aussi galants que chevaleresques. Qu’aucun des deux, Saule et Suvrin, n’appartînt à la Compagnie me parut tout à fait significatif.
« D’accord, a grommelé Gobelin. D’accord. Vous allez nous faire passer pour des mufles. Dégagez, tous autant que vous êtes. » Il s’est propulsé en avant.
Il n’a même pas eu besoin de baisser la tête.
Moi si, mais guère plus, quand je lui ai emboîté le pas.
Je n’avais nullement envie qu’on se montrât galant et chevaleresque, ni qu’on me passât devant.
« Il n’y a d’autre dieu que Dieu, ai-je marmotté. Ses œuvres sont aussi vastes que mystérieuses. » Je m’étais déjà engagée de cinq pas à l’intérieur et je venais de tamponner Gobelin, qui s’était lui aussi arrêté pour fixer le spectacle. « J’imagine qu’il s’agit du démon golem Shivetya.
— Ou de son horrible frère cadet. »
Murgen ne m’avait pas informée de l’état du golem. Aux dernières nouvelles, son plongeon dans l’abîme sans fond ne tenait plus qu’à un simple tremblement de terre, et il était toujours cloué à son énorme trône de bois par de nombreuses dagues d’argent. « À ce qu’il paraît, la plaine s’est aussi réparée ici. » Je me suis faufilée en avant.
L’abîme vertigineux était toujours là. J’ai dû fermer les yeux quelques secondes, le temps de recouvrer l’équilibre. Shivetya était toujours suspendu à l’aplomb de la faille, mais elle avait considérablement rétréci depuis le jour où Murgen l’avait décrite. En se refermant, le sol avait légèrement redressé le trône. De sorte que Shivetya ne menaçait plus de culbuter à tout instant dans le trou. On pouvait prédire que, dans quelques décennies, il se retrouverait allongé sur le ventre, le nez contre la pierre scellée et toujours coiffé de son trône renversé.
Saule Cygne s’est joint à moi de son propre chef. « Il n’a pas bougé depuis la dernière fois, a-t-il affirmé.
— Je croyais que tu avais tout oublié.
— Quoi que ces pets foireux aient pu me faire, ça a l’air de marcher. Je remets tout à première vue.
— Compte tenu de ce qu’il pourrait advenir si Shivetya se mettait à bondir dans tous les coins, il vaudrait peut-être mieux nous tenir tranquilles, non ? a fait Gobelin en s’adressant à Cygne.
— Tu te sens capable de rester quinze ans immobile ?
— Lui ne bouge plus depuis bien plus longtemps, Cygne, ai-je déclaré. Il est cloué à ce trône depuis des centaines d’années. Sinon des milliers. Il devait nécessairement y être cloué avant même que les Félons, fuyant Rhaydreynak, ne débarquent ici d’un autre monde pour y planquer les Livres des Morts. » Cette remarque m’a valu quelques regards étonnés, notamment de la part de maître Santaraksita. Je n’avais encore fait part à personne des récits que je tenais de Murgen. « Sinon, il les aurait certainement piétinés. Ils devaient beaucoup ressembler à ceux contre lesquels il montait sa faction. Il me semble.
— Qui l’a cloué là ? s’est enquis Gobelin.
— Je l’ignore.
— L’information pourrait être intéressante. Un gusse capable d’un tel exploit, mieux vaut le tenir à l’œil.
— C’est ce que je ferais pour ma part, a renchéri Cygne avec un sourire nerveux.
— Il nous écoute », ai-je laissé tomber. J’ai longé le rebord de l’abîme sur plusieurs pas et me suis accroupie. De ce point de vue, je voyais les yeux du démon. Ils étaient à peine entrouverts. J’ai également constaté qu’il en possédait trois au lieu de deux : le troisième s’ouvrait entre les deux autres, au milieu du front et un peu plus haut. Ce détail n’avait jamais été relevé ; on aurait pu pourtant s’y attendre de la part d’un démon à la mode gunnie.
Cet oubli s’expliqua de lui-même dès que le démon sentit que je l’examinais. Son troisième œil se ferma et disparut.
« Ce trône te semble-t-il solidement fixé ? ai-je demandé à Cygne.
— Ouais. Pourquoi ?
— Je me demandais si nous ne pourrions pas le déplacer sans le faire choir dans cette faille.
— Je ne suis pas ingénieur, loin s’en faut, mais j’ai l’impression qu’il faudrait s’y mettre de bon cœur pour le faire tomber là-dedans. Oh, il passerait, de toute évidence ! Un seul geste stupide… Et c’est un trou bigrement profond. Mais… »
Les curieux ne cessaient de s’amasser derrière nous. Leurs bavardages devenaient agaçants. Le moindre murmure se répercutait en échos étouffés et la vaste salle en semblait encore plus hantée qu’elle ne l’était déjà. « Taisez-vous tous. Je ne m’entends même plus penser. » J’avais dû m’exprimer plus méchamment que souhaité. Tout le monde l’a bouclé. Et a écarquillé les yeux. « Quelqu’un verrait-il un moyen de redresser cette chose et de l’écarter de la faille ? ai-je demandé.
— Pourquoi y tiens-tu tant ? s’est enquis Qu’un-Œil. Arrête de bousculer, Junior.
— Avec l’équipement dont nous disposons ? a questionné Suvrin.
— Oui. Et dès aujourd’hui. J’aimerais que la grande majorité d’entre nous reprennent la route du Sud aux premières lueurs de l’aube.
— En ce cas, il faudra recourir à la force physique. Tout de suite. Quelques-uns devront passer de l’autre côté de la faille, soulever le haut du trône et donner assez de prise aux gens et aux animaux restés de ce côté pour le redresser en tirant dessus. Au moyen de cordes.
— Si on essaie de le redresser sur place, le pied du trône glissera du rebord, a objecté Cygne. Avant d’entreprendre une longue chute dans les entrailles de la terre.
— Pourquoi y tiens-tu tant ? » a redemandé Qu’un-Œil. Je l’ai derechef ignoré.
Je me concentrais sur la discussion opposant Cygne à Suvrin. J’ai laissé passer quelques minutes puis annoncé : « Suvrin a l’air d’être le seul d’entre nous à défendre un point de vue optimiste. La responsabilité lui en incombera donc. Recrute qui tu voudras, Suvrin. Use de tous les moyens qui te sembleront bons et redresse-moi Shivetya. Tu entends, Sentinelle inébranlable ? Messieurs, si d’autres idées vous viennent, n’hésitez pas à en faire profiter monteur Suvrin.
— Je ne peux… Je ne… Je ne devrais pas… a balbutié le sieur Suvrin. Il me semble qu’avant toute chose nous devrions évaluer plus précisément le poids de ce que nous allons soulever. Et établir une sorte de pont sur l’abîme. Je vous confie cette tâche, monsieur Cygne. Le jeune monsieur Tobo est, je crois, assez doué en mathématiques. Si vous m’aidiez à calculer la masse de notre fardeau ? »
Tobo a fait un grand sourire et s’est dirigé vers le trône ; le démon n’avait pas l’air de l’intimider le moins du monde.
« Une petite rectification, ai-je repris. J’ai besoin de garder Cygne auprès de moi. Il est déjà venu ici. Chaud-Lapin, Iqbal et toi allez chercher un moyen de traverser. Saule. Suis-moi.
— Que se passe-t-il ? m’a demandé Saule une fois hors de portée d’oreille.
— J’ai préféré ne pas leur rappeler que la Compagnie s’était déjà aventurée jusque-là. “Quelqu’un” pourrait exiger qu’on se venge de l’individu qui a empêché nos prédécesseurs d’aller plus loin.
— Oh. Merci. Je crois. » Il a jeté un coup d’œil vers le petit groupe de Nyueng Bao. Mère Gota continuait de ruminer sa vengeance. Son fils était enterré quelque part sous la pierre.
« Il se peut que j’aie un point de vue bizarre. Je crois que nous devrions tous assumer la responsabilité de nos actes, mais je ne suis pas certaine que nous en comprenions toujours les raisons. Savons-nous seulement pourquoi tu as libéré Volesprit ? Je parierais que ça t’a souvent tracassé pendant quelques bonnes minutes.
— Tu gagnerais ton pari. Sauf qu’il s’agit plus d’années que de minutes. Et je ne me l’explique toujours pas. Elle a dû me faire quelque chose. Rien qu’avec son regard. Pendant toute la traversée de la plaine. Sans doute pour me manipuler, embrouiller les sentiments que j’éprouvais pour sa sœur. Le moment venu, il m’a semblé que c’était la seule chose à faire. Le doute n’a commencé de m’assaillir qu’ensuite, pendant notre fuite.
— Et elle a tenu parole. »
Il a saisi le sous-entendu. « Elle m’a donné tout ce que me promettaient ses yeux. Tout ce que je ne pouvais obtenir de celle des deux sœurs que je désirais vraiment. En dépit de toutes ses tares, Volesprit tient ses promesses.
— Il nous arrive parfois d’obtenir ce que nous briguions et de nous rendre compte après que nous faisions fausse route.
— Sans déc’ ? C’est toute l’histoire de ma vie, Roupille.
— Une cinquantaine de personnes sont entrées dans la plaine. Vous en êtes ressortis tous les deux. Treize sont mortes en chemin alors qu’elles essayaient de vous imiter. Les autres gisent encore quelque part ici. Et tu as aidé à les fourrer dans ce guêpier. Il va donc falloir que tu m’aides. Tes souvenirs sont-ils toujours aussi brouillés ou commences-tu à te remémorer quelque chose ?
— Oh, ces sortilèges tiennent le choc. Ça me revient. Mais pas forcément dans le bon ordre. Alors tâche de te montrer patiente si je te parais encore un peu confus.
— Je comprends. » Tout en parlant, je gardais l’œil sur les autres. Sahra donnait l’impression de s’infliger une tension bien inutile. Doj semblait férocement décidé à saisir l’occasion au vol, si jamais elle se présentait aujourd’hui. Gota, tout en reluquant Cygne d’un œil noir, s’employait à harceler Qu’un-Œil à je ne sais quel propos. Gobelin tentait d’installer le projecteur de brume au beau milieu de la bruyante cohue. « J’ai l’impression qu’il y a davantage de clarté que Murgen n’en avait signalé, ai-je fait observer.
— Mille fois plus. Et il fait aussi beaucoup plus chaud. Si je pouvais m’autoriser une hypothèse, je dirais que c’est sans doute lié à la cicatrisation en cours. »
Il me semblait effectivement être beaucoup trop couverte. La température n’était pas franchement torride, mais beaucoup plus chaude que dehors, dans la plaine, et le vent mordant ne soufflait plus.
« Où sont les Captifs ?
— Il y a un escalier par là-bas. Nous avons dû nous enfoncer d’environ deux kilomètres sous terre.
— Vous avez transporté là-dessous trente-cinq personnes inconscientes et néanmoins trouvé le temps d’en remonter assez tôt pour échapper aux ombres nocturnes ?
— Volesprit a pratiquement tout fait. Un de ses sortilèges lui permet de faire flotter n’importe quoi. Nous les avons tous attachés ensemble puis nous avons halé la cordée comme un chapelet de saucisses. Elle s’en est chargée, d’ailleurs. J’étais à l’autre bout. Plus ou moins. Au début. L’escalier fait plein de tours et de détours. On avait du mal à leur faire passer les angles. Mais c’était malgré tout moins pénible que de les transporter l’un après l’autre. »
J’ai hoché la tête. Je connaissais d’autres exemples de ce tour de Volesprit. Un sortilège des plus pratiques. Dont nous aurions bien eu l’usage aujourd’hui pour soulever mon futur copain Shivetya.
Curieux. À un moment donné, Murgen affirmait que ce nom signifiait « immortel », mais, assez récemment, on m’en avait donné une tout autre traduction : « Sentinelle inébranlable. » Il faut dire qu’on m’avait aussi fourni toute une panoplie de nouveaux mythes de la création et ainsi de suite.
J’ai résisté à l’envie de foncer sans plus attendre vers l’escalier pour le dévaler en toute hâte et je me suis empressée d’aller débattre de la stratégie avec les autres. La plupart de nos gens s’employaient à redresser le trône de Shivetya par le seul miracle de la parole. « C’est un bon moyen de se réchauffer », m’a confié Suvrin. Et, indubitablement, d’éliminer une partie de la tension. J’ai surpris quelques coutumiers grommellements dubitatifs mettant en cause l’intelligence d’un chef qui tenait absolument à faire joujou avec ce vilain monstre assis sur son trône.
J’ai rassemblé autour de moi tous les concernés. « Cygne connaît le moyen de descendre dans les cavernes. La mémoire ne cesse de lui revenir. » Gobelin et Qu’un-Œil exultaient. Je ne leur ai pas donné l’occasion de se congratuler publiquement. « Je vais y aller en reconnaissance. Pendant ce temps, je veux que vous établissiez un campement. Et, surtout, que vous décidiez de la manière dont nous devrons nous diviser demain afin que la majorité puisse enfin sortir de la plaine pour se réfugier en lieu sûr. » Nous en avions déjà discuté maintes fois… comment nous allions nous séparer en deux groupes et ne laisser sur place qu’un minimum de gens et un maximum de vivres, le temps de tirer les Captifs d’affaire pendant que les autres poursuivraient leur route et gagneraient – du moins l’espérions-nous – des climats plus tempérés.
Doj, quant à lui, soutenait une position parfaitement rationnelle : à son avis, nous devions ignorer les Captifs et attendre d’avoir traversé la plaine puis de nous être établis au Pays des Ombres inconnues pour monter une nouvelle expédition, mieux préparée et approvisionnée. Mais nul ne savait ce qui nous attendait au terme du voyage, et beaucoup trop des nôtres se sentaient moralement incapables d’abandonner de nouveau leurs frères si près du but.
J’aurais dû extorquer davantage d’informations à Murgen quand nous avions les coudées plus franches. Le temps réduisait rapidement nos choix.
Sahra réagit avec véhémence à la suggestion d’oncle Doj, en lui assurant à plusieurs reprises qu’elle la trouvait assez outrecuidante pour faire fondre du plomb. Sans doute hésitait-elle à récupérer son époux, mais elle ne tolérerait en aucun cas un report de la crise.
« Si tu as l’intention d’attendre que ces gens tombent d’accord, nous risquons de mourir de faim et de vieillesse avant que ça n’arrive », m’a chuchoté Cygne en se penchant par-dessus mon épaule.
Il marquait un point. Indéniablement.