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Le petit fortin s’effondrait lentement sur lui-même comme s’il était fait de cire légèrement surchauffée. Je ne m’étais pas assoupie que Gobelin, constatant que je n’étais plus en état d’intervenir, avait confié à Tobo le volet purement magique du siège ; ce petit monstre avait réussi à déloger les derniers rescapés de leur retraite au prix de manœuvres émérites. Ses leçons duraient sans doute depuis bien plus longtemps que ses professeurs et lui ne voulaient l’avouer.

La garnison s’employait déjà à évacuer ses morts et ses blessés quand un cri m’a réveillée. Je me suis redressée sur mon séant. L’aube se levait et le monde avait changé.

« Qu’est-ce qui prend à Spiff ? » ai-je demandé.

Un de mes vétérans avait reconnu l’un des leurs.

L’impétrant vint s’expliquer en personne. « L’officier responsable, Roupille… c’est Khusavir Pietr. Tu te souviens ? On le croyait mort, anéanti avec le bataillon de Bahrata lors de l’embuscade de Kushkhoshi.

— Je me le rappelle. » Et je me rappelais encore autre chose. Un détail ignoré de Spiff, que seuls Murgen et moi connaissions (Murgen ayant joué les fantômes lors des charges de ce massacre). Khusavir Pietr, à l’époque frère assermenté de la Compagnie, avait conduit droit dans un traquenard la plus forte troupe de nos rescapés, nous évinçant adroitement des guerres de Kiaulune. Khusavir Pietr avait conclu un pacte et trahi ses propres frères. Il se trouvait quasiment en tête de la liste de ceux que je tenais à revoir à tout prix ; même si j’étais restée la seule informée de sa félonie et des avantages qu’elle lui avait rapportés : un poste à responsabilité, de l’argent et une nouvelle identité. Mais quelques gars, à sa vue, étaient sans doute parvenus à la même déduction.

« Tu aurais dû leur demander de modifier aussi ta physionomie, lui ai-je déclaré quand ils l’ont balancé à mes pieds, tout sanguinolent. Mais tu t’en es sans doute mieux sorti que tu ne l’imaginais quand elle t’a retourné. » J’ai soutenu son regard. Ce qu’il a lu dans mes yeux l’a persuadé qu’il ne lui servirait à rien de continuer à nier. Vajra le Naga était entré en scène.

Les hommes commençaient de s’amasser autour de nous ; la plupart n’y comprenaient strictement rien, jusqu’à ce que je leur explique comment Volesprit avait suborné Khusavir Pietr, l’incitant à trahir et à l’aider à anéantir plus de cinq cents de nos frères et alliés. De nombreux vœux pieux s’élevèrent alors : autant de suggestions inventives portant sur les méthodes que nous pourrions employer pour réduire l’espérance de vie de ce félon. J’ai autorisé Pietr à les écouter jusqu’à ce qu’un des gaziers tente effectivement de porter la main sur lui. « Va le planquer quelque part, ai-je ordonné à Gobelin. Il nous servira peut-être ultérieurement. »

 

L’excitation était retombée. J’avais pris un repas correct. Ragaillardie, j’ai profité de l’occasion pour renouer avec maître Surendranath Santaraksita. « Cette existence semble vous profiter, l’ai-je complimenté à mon arrivée. Vous avez bien meilleure mine qu’à notre départ de la ville. » C’était la stricte vérité.

« Dorabee ? Je te croyais mort, mon garçon. Malgré toutes leurs dénégations. » Il s’est penché vers moi. « Tes camarades ne sont pas tous d’honnêtes gens, m’a-t-il confié.

— Gobelin et Qu’un-Œil vous auraient-ils par hasard proposé une partie de tonk ? »

Le bibliothécaire a affiché une mine un tantinet penaude.

« Refuser de jouer avec eux… voilà une leçon que tous devraient apprendre. »

De mortifié, il est devenu espiègle. « Je pourrais sans doute t’enseigner quelques petits trucs, moi aussi. Les tours de cartes étaient une de mes passions de jeunesse. »

D’imaginer ces deux fripouilles prises à leur propre piège n’a pu que m’arracher un rire. « Avez-vous enfin découvert quelque chose d’utile ?

— J’ai lu mot à mot tous les livres que nous avons emportés, y compris les chroniques plus récentes de ta compagnie écrites dans des langues qui me sont familières. Je n’ai rien trouvé de notable. Je me suis même amusé à revenir sur celles qui m’étaient incompréhensibles en collationnant des matériaux reproduits en plusieurs langues différentes. »

Murgen s’adonnait beaucoup à cet exercice. Il s’était mis en tête de tout recopier, de tirer de chaque livre une mouture moins brouillonne, et réviser les annales de Madame et du capitaine, vérifier leur exactitude en se fondant sur les preuves fournies par d’autres témoins tout en les retranscrivant en taglien moderne avait fait partie de ses grands projets. Nous avions tous procédé plus ou moins de même avec nos prédécesseurs, de sorte que chaque volume des récentes annales est le fruit d’une collaboration non consentie.

« Nous trimbalons des tonnes de bouquins, pas vrai ? ai-je fait remarquer.

— Un peu comme les escargots. Vous portez votre histoire sur le dos.

— C’est lié à ce que nous sommes. Mais la métaphore est charmante. Toutes ces études ne deviennent-elles pas un peu fastidieuses à la longue ?

— Le garçon m’aide à garder l’esprit aiguisé.

— Le garçon ?

— Tobo. Un élève brillant. Encore plus étonnant que toi.

— Tobo ?

— Je sais. Qui aurait pu s’y attendre d’un Nyueng Bao en effet ? Tu réduis à néant toutes mes idées préconçues, Dorabee.

— Les miennes en prennent aussi un sacré coup. » Tobo ? Soit Santaraksita manifestait un talent insoupçonné pour stimuler les étudiants, soit Tobo avait connu une illumination qui l’avait miraculeuse motivé. « Vous êtes bien sûr qu’il s’agit de Tobo et pas d’un transformeur ? »

Quand on parle du loup… Tobo a fait brusquement irruption. « Roupille. Chaud-Lapin, Arpenteur et les autres arrivent. Bonjour, maître Santaraksita. » Tobo semblait tout excité d’être ici. « Je n’ai rien d’autre à faire pour l’instant. Oh, Roupille, au fait… papa aimerait te parler.

— Où ça ? » Tout arrivait beaucoup trop vite. Nous n’avions même pas eu une seconde pour renouer avec Murgen.

« Dans la tente de Gobelin. Tout le monde tombait d’accord que ce serait la cachette la plus sûre pour lui. Sauf m’man. »

Je me dépeignais sans difficulté le courroux de Sahra, incapable de partager la moindre intimité avec son époux.

Le jeune homme et le vieillard étaient déjà plongés dans un livre quand je me suis éclipsée. J’ai jeté un regard appuyé à Santaraksita pour tenter de le mettre en garde. Mise en garde qui se révéla aussi vaine que superflue.

 

Gobelin n’était pas chez lui. Évidemment. Il s’attelait à la longue liste de tâches que je lui avais concoctée. Gloussement.

J’avais le plus grand mal à m’imaginer qu’un seul être humain pût semer un tel foutoir dans un espace aussi réduit. En largeur, la tente de Gobelin avait à peu près la dimension d’un homme de grande taille, et elle était profonde du double. Je pouvais me tenir debout dans sa plus grande hauteur, à quatre centimètres du plafond. Le seul ameublement du sorcier se composait d’un tabouret de traite indubitablement volé. Un monceau de couvertures effrangées constituait sa couche. Tout le reste de sa tente était occupé par un invraisemblable bric-à-brac dont chaque article donnait l’impression d’avoir été jeté au rebut par son précédent propriétaire. La collection ne semblait relever d’aucun thème précis.

Il ne pouvait s’agir que de matériel récupéré depuis son arrivée. Jamais Sahra ne lui aurait permis d’entasser ces cochonneries dans une barge.

Le projecteur de brume se trouvait à la tête de son grabat puant, en équilibre précaire ; il était posé de guingois et fuyait. « Si c’est là la cachette la plus sûre pour ce foutu machin, alors la Compagnie tout entière se bourre le mou sur son efficacité. »

Un murmure s’est échappé du projecteur. Je m’en suis rapprochée, ce qui m’a permis de prendre plus intimement conscience du bouquet étroitement associé  – sans aucune solution de continuité  – au couchage du sorcier, dont certains éléments devaient le suivre depuis qu’il était dans ses langes. « Quoi ? »

En dépit de tous ses efforts, la voix de Murgen était presque inaudible. « Rajoute de l’eau. Davantage sinon la brume se dissipera avant longtemps. »

J’ai entrepris de traîner la preuve hors de la tente.

La colère a imprimé plus de sonorité à sa voix. « Non, bon sang ! Apporte l’eau jusqu’à moi, pas le contraire ! Si tu tiens vraiment à me trimbaler dans tous les coins, attends au moins de m’avoir arrosé. Et sans perdre un instant. Je vais larguer les amarres dans quelques minutes. »

Trouver un litre d’eau n’a pas été une mince affaire.

 

« Qu’est-ce qui t’a retenue si longtemps ?

— Trouver cette flotte. Une véritable aventure. Visiblement, il n’est pas venu à l’esprit de ces crétins qu’il pourrait être plus commode d’en avoir sous la main. Au cas où l’armée royale, par exemple, déciderait de bivouaquer entre nous et le ruisseau où nous allons la puiser, à deux bons kilomètres. J’ai soumis le problème à quelques grosses têtes. Comment suis-je censée la verser dans ce bocal ?

— Il y a un bouchon sur l’arrière. Tu devrais peut-être commencer à leur relire les annales ; ça pourrait t’être utile. Comme on fait dans les temples et comme je le faisais parfois moi-même. Choisis un passage adapté à la situation. “En ce temps-là, la Compagnie servait…” et ainsi de suite, afin de leur donner quelques exemples où il vaut mieux puiser l’eau et la remonter au sommet de la colline avant d’avoir à s’en servir. Ce sont des adultes. On ne peut pas se contenter de leur forcer la main. Mais si tu leur fais la lecture, ils se souviendront d’avoir entendu parler d’autres occasions où les annalistes l’auront fait et se remémoreront que ça se produisait d’habitude juste avant que la merde ne commence à pleuvoir. Ils t’écouteront.

— Tobo m’a dit que tu souhaitais me parler.

— Je dois t’informer de ce qui se passe ailleurs. Et te donner quelques conseils dans tes préparatifs d’incursion sur la plaine scintillante. Dont celui d’écouter Saule Cygne. Mais le point le plus crucial, c’est que tu dois renforcer la discipline. La plaine est mortellement dangereuse. Pire que la plaine de la Peur, dont tu ne te souviens sûrement pas. On ne peut y survivre sans se plier à certaines règles. Je te suggère, par exemple, de ne pas enterrer ni brûler le corps de l’homme tué la veille par une ombre, mais de le montrer à tous les survivants en leur demandant de réfléchir au sort qui leur sera réservé si un seul d’entre eux fait le zouave. Lis-leur les passages relatant nos aventures. Ordonne à Cygne de porter témoignage.

— Je pourrais me contenter d’aller vous récupérer avec une poignée d’hommes sûrs ?

— En effet. Mais le monde ne serait pas tendre avec ceux que tu laisserais derrière toi. En ce moment même, une ombre remonte dans le Nord pour expliquer à Volesprit où vous vous trouvez. Elle a peut-être déjà deviné ce que vous vous apprêtez à faire. Elle ne tient nullement à voir sa sœur et Toubib recouvrer leur liberté, ivres de vengeance, et rappliquera le plus vite qu’elle pourra. Et il ne s’agit pas uniquement d’elle. Il y a encore Narayan Singh. Il voyage sous l’égide de Kina, de sorte qu’il est extrêmement difficile à localiser, mais il m’arrive parfois de l’entrapercevoir. Il se trouve sur ce versant des Dandha Presh, sans doute non loin d’ici. Il songe à récupérer la Fille de la Nuit pour lui remettre ce livre que tu as troqué contre la Clé. Clé que, par ailleurs, tu ferais bien de reprendre à l’oncle Doj avant qu’il ne cède à la tentation d’agir dans son coin. Afin de permettre à Gobelin de l’étudier.

— Hein ? » C’était un vrai torrent d’informations, ce matin. Toutes soigneusement répétées.

« La Clé est bien davantage que ce qu’elle laisse voir présentement. J’ai l’impression que le Félon a négligé quelque chose. Doj ne cesse de la gratter pour essayer de découvrir ce qui se dissimule sous le fer. Avant de nous en remettre à lui, nous devons absolument en savoir plus long sur cet objet. Et le plus vite possible. Cette ombre ne va plus tarder à atteindre Taglios.

— Arpenteur et Chaud-Lapin arrivent. Ce sont des gars peu ou prou responsables. Je leur confierai une partie de mon travail dès qu’ils se seront reposés. Ensuite je pourrai m’inquiéter de…

— Inquiète-t’en tout de suite. Laisse Cygne gérer ce problème. Il a l’expérience requise et n’a plus d’autre choix que de se joindre à nous. Volesprit ne voudra jamais croire qu’il ne l’a pas trahie.

— Je n’y avais pas pensé.

— Rien ne t’oblige à tout faire toi-même, Roupille. Si tu veux tenir les rênes, tu dois apprendre à donner des ordres puis à t’effacer le temps qu’on les exécute. Si tu restes tout le temps dans leur dos à les harceler comme une mère poule, on ne t’aidera pas beaucoup. Tu as séduit le gros lard ?

— Lequel ?

— Ce bouseux de commandant local. Celui qui ne réussirait même pas à marcher au pas les pieds peints d’une couleur différente. Tu l’as emballé ?

— Tu files dans le zig quand je fonce encore dans le zag. Je suis complètement paumée.

— Laisse-moi te faire un dessin : oublie de lui mentionner que Volesprit fera escale ici. Tu passes un marché avec lui. Il garde son poste. Il nous aide de son mieux pour ne plus nous avoir dans les pattes. Dès qu’il a le dos tourné, tu t’arranges pour qu’il se retrouve obligé de tenter sa chance avec nous quand la tempête de merde se mettra à souffler.

— D’accord. Il est pratiquement emballé. À soixante-dix pour cent.

— Eh ! Souffle-lui dans le cou. Passe-lui un anneau au muscle d’amour. Fais tout ce qui te semblera bon. Si Volesprit le perd, elle ne pourra plus se fier à aucun autochtone. »

 

À ma visite suivante, Gobelin me tint pratiquement le même discours que Murgen. Il trouva même la suggestion excellente. « Empoigne-moi ce patapouf par le manche et ne le lâche plus. Contente-toi de lui serrer un bon coup le kiki de temps en temps pour lui garder le sourire.

— Il me semble avoir déjà dit ça. Tu n’es qu’un vieux cynique de mange-merde.

— Ce sont toutes ces années passées à surveiller Qu’un-Œil qui ont fait de moi ce que je suis. J’étais encore une douce et innocente petite chose quand je me suis enrôlé dans ce régiment. Un peu comme toi.

— Tu es né mauvais et cynique. »

Il a gloussé. « Quelle quantité de matériel devons-nous rassembler, à ton avis, avant d’escalader la colline ? De quel délai disposons-nous ?

— Pas l’éternité si Suvrin nous prête main-forte.

— N’oublie pas qu’il ne te reste pas des masses de temps. Je n’insisterai jamais assez là-dessus. Volesprit arrive. Tu ne l’as encore jamais vue dans tous ses états.

— Les guerres de Kiaulune ne comptent donc pas ? »

Mais il avait dû subodorer un point crucial. Il était décidé à enfoncer le clou. « Les guerres de Kiaulune ne comptent pas. Elle s’amusait à l’époque. »

Je me suis contrainte à rendre une visite que je ne cessais de repousser.

La Fille de la Nuit portait des chaînes aux chevilles. Elle gîtait dans une cage de fer imprégnée de puissants sortilèges chargés d’infliger à leur victime un supplice croissant dès qu’elle tentait de s’éloigner. Elle pouvait certes s’enfuir, mais ce serait douloureux. Et elle mourrait si elle insistait.

Toutes les mesures semblaient donc prises pour la garder sous notre contrôle. Excepté celle, fatale, que le bon sens me soufflait de prendre au plus vite. Je n’avais plus aucune raison de la garder en vie… mais j’avais donné ma parole.

Les hommes s’exposaient à tour de rôle à sa menace en tandem, pendant les repas et ainsi de suite. Sahra n’avait pas fait preuve de laxisme. Elle estimait à sa juste valeur le danger que représentait cette fille.

Dès le premier regard, la jalousie m’a noué la gorge. Elle réussissait à conserver sa beauté en dépit de sa position désavantageuse ; elle ressemblait énormément à sa mère sous une apparence plus juvénile. Mais il émanait de ses jolis yeux bleus une aura autrement ancienne et ténébreuse. L’espace d’un instant, il m’a semblé avoir affaire aux Ténèbres incarnées plutôt qu’à la Fille de la Nuit.

Elle avait amplement le temps de communier avec sa mère spirituelle.

Elle m’a souri comme si elle voyait les noires vipères de la tentation se glisser par les corridors obscurs de mon âme. J’avais envie de la ratatiner. De l’assassiner. De m’enfuir en implorant grâce. Je me suis rappelé que Kina et ses enfants ne sont pas mauvais au sens où l’entendent les Nordiques ni même mes coreligionnaires vehdnas… mais ce fut au prix d’un pénible effort de volonté.

Néanmoins… elle était les ténèbres.

J’ai reculé d’un pas, relevé le pan de la tente pour laisser entrer mon allié en pleine lumière. La fille a perdu le sourire. Elle a battu en retraite tout au fond de sa cage. Je n’ai rien trouvé à lui déclarer. Nous n’avions d’ailleurs pas grand-chose à nous dire. Je ne suis guère portée sur le triomphalisme et je n’aurais pu lui rapporter que bien peu de nouvelles du monde extérieur susceptibles de l’inciter à sortir de son expectative.

Elle avait assurément hérité de la patience de sa mère spirituelle.

Un coup dans mon dos m’a fait chanceler. J’ai empoigné mon petit glaive camus.

Des ailes blanches ont ébouriffé ma pimpante coiffure. Des serres se sont enfoncées dans mes omoplates. La Fille de la Nuit fixait le corbeau blanc, trahissant une émotion pour la première fois depuis bien longtemps. Sa confiance vacillait. Sa peur était tangible. Elle plaquait son dos aux barreaux.

« Vous vous connaissiez déjà tous les deux ? »

Le corbeau a croassé quelque chose comme : « Woak ! Nouranda ! »

La fille s’est mise à trembler. Elle a même pâli davantage, dans la mesure du possible. Ses mâchoires étaient tellement crispées que ses dents auraient dû se desceller. J’ai pris note mentalement d’en débattre avec Murgen. Il savait quelque chose à propos de ce corbeau.

Qu’est-ce qui pouvait bien ébranler à ce point cette fille ?

Le corbeau a ri. « Sœur, sœur », a-t-il ensuite chuchoté avant de prendre son essor dans la lumière du jour, faisant sursauter au passage un frère qui lâcha une bordée de jurons.

J’ai scruté la fille, le temps de voir se raffermir l’acier qui l’armait. Nos regards se sont croisés. J’ai senti se dissiper sa terreur. Je n’étais rien à ses yeux moins qu’un insecte, moins même qu’un ongle incarné au tout début de son long périple à travers les siècles.

J’ai détourné brusquement les yeux en frissonnant.

Cette gamine était réellement terrifiante.