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Après la débâcle de la colonne de renfort, la situation se serait plutôt arrangée. Murgen affirmait que nul ne risquait plus de se lever contre nous, du moins sans l’assistance de Taglios. Hélas, ces secours étaient d’ores et déjà en chemin. Volesprit fendait les airs, gagnant le Sud par petits bonds erratiques qui, s’ils la rapprochaient plus vite de nous qu’aucun animal connu  – plus vite même que les étalons magiques de la Tour de Charme  –, n’en restaient pas moins ridicules pour un tapis volant. Naguère encore, le Hurleur franchissait en l’espace d’une nuit la distance séparant Belvédère de Taglios.

Volesprit devait se reposer plusieurs heures chaque fois qu’elle avait volé pendant une heure. Malgré tout, elle arrivait sur nous. Et cette nouvelle avait galvanisé nos troufions. Dans la mesure où il ne restait plus que quelques jours, voire quelques heures, tous avaient bouclé leur barda et s’échinaient dur. J’en voyais bien peu coincer leur bulle ou gaspiller leurs efforts, et tous s’efforçaient consciencieusement de remplir leur devoir à l’entraînement.

Suvrin participait comme les autres à l’exercice et se crevait le cul. Littéralement. Il n’avait rejoint nos rangs que depuis peu mais fondait à vue d’œil et commençait à retrouver la forme. Il m’a abordée peu après que Murgen et Gobelin ont commencé à m’informer régulièrement des progrès de Volesprit. « Je veux rester avec vous, m’dame.

— Quoi ? » Sidérée.

« Je ne suis pas certain de vouloir m’enrôler dans la Compagnie noire, mais je sais au moins une chose : je n’ai pas envie de me trouver sur place quand la Protectrice débarquera. Elle a la réputation de se laisser rarement désarçonner par les faits. Peu lui importera que mes tentatives de résistance aient été futiles.

— Vous avez raison en effet. Si jamais elle se rendait compte que vous avez flanché par crainte de mourir si vous faisiez ce qu’elle attendait de vous, elle se débrouillerait pour vous donner la mort. Et le plus cruellement possible. Très bien, Suvrin. Vous avez tenu parole et vous avez bien travaillé. »

Il a tiqué. « Savez-vous seulement ce que signifie “Suvrin” ?

— Junior, grosso modo. Mais le surnom vous restera. La plupart des gars de la Compagnie ne répondent pas à leur nom de baptême. Et ceux qui portent apparemment un nom courant sont d’ordinaire affublés d’un pseudonyme. Tous cherchent à fuir leur passé. Ce sera aussi votre cas. »

Il a fait la grimace.

« Allez trouver maître Santaraksita. Vous resterez son assistant en attendant que je vous trouve mieux. Le vieux Baladitya ne nous est plus d’aucune utilité. Il est encore moins efficace que Santaraksita, qui ne cesse de retarder le bouclage de ses valises parce qu’il s’absorbe de plus en plus dans ses bouquins. » Santaraksita avait réussi à acquérir sur place plusieurs antiques volumes miraculeusement épargnés par les innombrables désastres infligés à la région au cours des dernières décennies. »

Suvrin s’est fendu d’une courbette. « Merci. » Il marchait d’un pas nettement plus guilleret en s’en retournant.

Je soupçonnais Santaraksita et lui d’avoir de nombreux points communs. Bon sang ! Suvrin savait même lire !

Tobo s’est matérialisé. « Mon père m’a chargé de te prévenir de l’arrivée de Volesprit à Charandaprash. Où elle a décidé de se reposer avant de franchir les Dandha Presh.

— Quelques heures de répit supplémentaires. Excellent. Ça signifie qu’avec un peu de chance elle ne trouvera plus ici que les traces de notre passage. Où en es-tu avec ta mère ? As-tu au moins fait quelques efforts ?

— P’pa tient aussi à ce qu’on poste une sentinelle armée d’un cor, dont elle sonnera quand la Protectrice se rapprochera dangereusement. Il affirme en outre que tu devrais rappeler dès maintenant les factionnaires qui surveillent la passe, au cas où Volesprit changerait d’avis et déciderait d’avancer son séjour. »

Très bonne idée.

Chaud-Lapin et Arpenteur ont commis la grosse bévue de s’approcher à découvert. Je les ai envoyés rappeler les éclaireurs. « Tobo, tu ne peux pas continuer à ignorer ta mère. Tu finiras par t’entendre encore moins bien avec elle qu’elle et ta grand-mère.

— Roupille… pourquoi refuse-t-elle de me laisser grandir ?

— Parce que tu restes son bébé, crétin ! Tu ne le comprends donc pas ? Tu le serais encore quand tu aurais deux fois l’âge de Qu’un-Œil. Le seul qu’un destin cruel n’ait pas englouti. Tu te rappelles que ta mère a eu d’autres enfants et qu’elle les a perdus, non ?

— Euh… ouais.

— Je n’ai jamais eu d’enfant. Et je n’en veux pas. Je sais a quel point il est horrible de voir mourir le fruit de ses entrailles sans pouvoir intervenir. La famille compte beaucoup, soi-disant, pour les Nyueng Bao. Je veux que tu laisses tomber ce que tu es en train de faire. Sur-le-champ. Va t’asseoir sur ce rocher. Consacre les deux heures qui viennent à ne réfléchir qu’à ce que ta mère a dû ressentir en voyant mourir tes frère et sœur. À son refus désespéré de revivre un pareil événement. À ce que cela peut signifier d’être dans sa peau quand on est passé par tout ce qu’elle a vécu. Tu es un garçon intelligent. Tu peux le deviner. »

Quand on a côtoyé assez longtemps les gens, on finit par pressentir leurs réactions. J’ai compris qu’il mourait d’envie, dans sa colère, de me rappeler que j’étais encore plus jeune que lui quand j’avais lié mon destin à celui de Baquet et de la Compagnie ; argument qui n’avait strictement rien à voir, sans doute, avec notre discussion, mais auquel on recourt volontiers à son âge.

« Si tu comptes me répondre, tâche d’y réfléchir à deux fois. Car si tu te révèles incapable de réfléchir et de discuter rationnellement, tes chances de succès dans la magie sont bien maigres, si doué que tu sois. Je sais. Je sais. Tout ce que tu as pu voir t’a sans doute enseigné que plus les sorciers sont puissants, plus ils sont cinglés. Mais chacun, dans les limites de sa folie, observe une logique rigoureuse, quasiment mathématique. Toute la puissance de leur esprit sert cette folie. Lorsqu’il leur arrive de trébucher, c’est qu’ils ont permis à leurs émotions ou à leurs désirs inavoués de prendre le dessus.

— D’accord, je me rends. Je resterai assis sur ce rocher jusqu’à ce qu’il se fendille. Oh, p’pa m’a aussi dit de te rapporter que Narayan Singh était quelque part dans les parages. Il peut sentir la présence du Félon, mais pas le localiser. Kina le protège de ses rêves. P’pa dit que tu devrais demander au corbeau blanc de le chercher. Si tu parviens du moins à le dénicher et à le faire tenir assez longtemps tranquille.

— Chasseuse-de-corbeaux. Je devrais peut-être adopter ce surnom. C’est plus glorieux que Roupille.

— Tobo sonne déjà plus glorieux que Roupille. » Il s’est dirigé vers le rocher et s’est installé dessus dans la posture requise. J’espérais avoir semé des graines qui germeraient, prendraient racine et écloraient pendant qu’il s’efforcerait de ne penser qu’à cela.

« Au moins peut-on changer de nom en grandissant… » Inepte. Je peux leur demander à tous de m’appeler par le nom qui me chante chaque fois que l’envie m’en prend !

Chasseuse-de-corbeaux a fini par renoncer à son sobriquet. Chou blanc. Le monstre blanc n’était nulle part en vue. Je suis donc allée consacrer quelque temps à Sahra, bien qu’elle ne m’ait pas accueillie avec la plus grande bienveillance. Nous avons évoqué le bon vieux temps, les mauvaises passes et les imperfections de son époux jusqu’à ce que je la trouve assez détendue pour écouter ce que j’avais à lui dire de Tobo.

Cette canaille a marqué un point en déboulant au moment idoine avec un rameau d’olivier. Voyant que tout se passait au mieux, j’ai préféré me retirer. J’espérais que la paix régnerait, mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle durât éternellement.

J’aurais parié sur une petite semaine de sérénité. Dans une semaine, nous saurions s’il était possible de libérer les Captifs. Dans une semaine, nous aurions tous trouvé la mort sur la plaine scintillante ou nous serions sur le point de redevenir une arme de destruction absolue. À moins que…