30

Suvrin m’a réveillée de bonne heure. Il avait l’air lugubre. Je distinguais mal son visage dans l’obscurité. « Un gros problème, Roupille », a-t-il murmuré. Et j’ai dû lui reconnaître au moins ça : il était le tout premier à prendre conscience des conséquences de cette neige. Il est vrai qu’il avait eu bien plus souvent que nous (Cygne excepté) l’occasion de voir la poudre blanche. Et Saule en était resté éloigné si longtemps qu’il avait eu le temps de vieillir.

J’avais envie de grogner et de gémir, mais ça ne nous aurait guère avancés et nous devions affronter la situation le plus vite possible. « Excellent raisonnement, l’ai-je félicité. Merci. Va faire la tournée de réveil des sergents dans cette partie du camp. Je me charge de la gauche. » Je me sentais reposée malgré tous mes cauchemars.

La neige ne tenait aucun compte du bouclier abritant notre campement. Tant et si bien que nous ne distinguions plus les frontières. Il me semblait flairer chez les ombres une soif de meurtre exacerbée. Elles avaient déjà assisté à ce spectacle. Qu’un seul d’entre nous s’affole et cavale dans tous les sens, et la cloche du déjeuner sonnerait.

Mais nous avions pour nous Gobelin et Qu’un-Œil. Et Tobo. Ils pourraient en un clin d’œil redéfinir le tracé des frontières.

Cela dit, il leur aurait fallu un peu de lumière.

Je suis passée de l’un à l’autre pour m’assurer que tout le monde était tiré du sommeil et comprenait la gravité de la situation. Surtout les mères. J’ai consciencieusement veillé à leur expliquer à tous que nul ne devait bouger avant le lever du jour.

Merveille des merveilles, personne n’a fait de conneries. Dès qu’il a fait assez jour, les sorciers ont entrepris de tracer des lignes dans la neige.

J’ai désigné des équipes pour renforcer ces limites.

Tout s’est tellement bien passé que je commençais à pavoiser, toute contente de moi, avant même que l’heure du départ n’eût sonné. Puis je me suis rendu compte que la journée serait longue… ce dont j’aurais dû me douter.

L’étape suivante du voyage n’avait exigé que quelques heures de marche aux Captifs. Elle nous prendrait bien plus longtemps. La forteresse effondrée restait invisible derrière le rideau de neige. Les deux vieillards devraient déterminer chacun de nos pas l’un après l’autre ; ils flanquaient Tobo et la Clé afin de les maintenir au milieu de la route, mais sans jamais les précéder. On ne sait jamais.

Quatre cents mètres plus loin, je m’inquiétais déjà de notre moyenne. Nous avions trop de bouches à nourrir et pas assez de vivres. Un rationnement sévère nous était déjà imposé. Tous ces gens, sauf ceux qui délivreraient les Captifs, devraient parvenir au plus vite à l’autre bout de la plaine.

« On n’y arrive plus ! a beuglé Gobelin. Si ça devait tomber plus fort, on se retrouverait dans le bran jusqu’au cou ! »

Il avait raison. Si jamais la neige tournait au blizzard, tous nos soucis s’envoleraient : nous mourrions de froid sur place et Volesprit serait la plus heureuse fille du monde.

Ce devait déjà être le cas, de toute façon, maintenant qu’elle avait eu le temps de réfléchir et de se persuader que personne désormais ne pourrait plus l’empêcher de réaliser tous ses caprices. L’eau dort ? Et quand bien même. C’était bien fini, tout ça !

Que non pas, tant que je tiendrais debout !

Cygne s’est joint à moi pour le petit-déjeuner. « Comment va mon épouse ce matin ?

— Frigide. » Flûte ! La fourche m’avait langué.

« Ça, je le sais depuis des années, a-t-il raillé. C’est quelque chose, non ? Déjà plus de deux centimètres.

— Quelque chose en effet ! Hélas, je m’abstiens généralement d’employer les termes qui pourraient le décrire. Aie l’œil surtout. Que personne ne fasse de bêtises. De fait, tu devrais t’incruster auprès de la Radisha. Je ne voudrais pas qu’il lui arrive malheur parce qu’un crétin a oublié de se servir de sa tête.

— D’accord. Tu as rêvé, cette nuit ?

— Évidemment. J’ai même frôlé Kina de près.

— J’ai aperçu des lumières sur la route, à l’est. »

Ces mots ont éveillé mon intérêt. « Vraiment ?

— Dans mon rêve. Des lumières fées sans plus. Mes souvenirs personnels de la plaine, quelque chose comme ça. Il n’y avait plus rien à voir quand je suis arrivé sur place.

— Tu t’enhardis avec l’âge, dirait-on ?

— C’est arrivé comme ça, voilà tout. Si j’avais réfléchi, je m’en serais abstenu.

— J’ai ronflé cette nuit ?

— Tu as consolidé ton avance dans le championnat féminin, toutes catégories confondues. Tu es d’ores et déjà prête à concourir au niveau supérieur.

— C’est sûrement lié à mes rêves. »

Sahra s’est pointée. L’air sinistre. Elle n’appréciait guère ce qui se passait : ni la neige ni la manière dont nous l’affrontions. Mais elle a tenu sa langue. Il était trop tard, se rendait-elle compte, pour jouer les mères scandalisées. Que ça lui plaise ou non, son garçon nous sortait de la panade.

Qu’un-Œil la suivait en boitillant, appuyé sur une canne qu’on lui avait confectionnée avec un de nos plus petits bambous lance-boules de feu. J’ignorais s’il était encore chargé. Fort probablement, dans la mesure où il s’agissait de Qu’un-Œil. « Je ne survivrai pas longtemps dans ces conditions, greluchonne, m’a-t-il déclaré. Mais je tiendrai le plus possible.

— Montre à Tobo comment s’y prendre et cède-lui la place dès qu’il aura compris. Laisse Gota se charger de la pioche et monte son canasson. Tu leur prodigueras tes conseils de là-haut. »

Le vieil homme s’est contenté de hocher la tête au lieu de chercher à ergoter, trahissant ainsi sa très réelle faiblesse. Gobelin, néanmoins, m’a jeté un regard noir, persuadé qu’on allait désormais l’abreuver de conseils non sollicités. Mais, d’un simple haussement d’épaules, il a balayé toute envie de discuter.

« Tobo ? Tiens bon. Tu as bien compris ce que nous devons faire aujourd’hui ?

— J’ai pigé, Roupille.

— Alors transmets la Clé à ta grand-mère. Où est passé mon copain l’étalon ? Arrive ici, toi ! Tu vas porter Qu’un-Œil. » J’ai remarqué que le corbeau blanc n’était plus perché sur son échine. D’ailleurs, il n’était nulle part en vue. « Grimpe, vieil homme.

— Qui traites-tu de vieil homme, greluchonne ? » Qu’un-Œil s’était redressé de toute sa taille.

« Tu es si vieux que tu es devenu plus petit que moi. Monte là-dessus. Je tiens vraiment à arriver là-bas aujourd’hui. » J’ai jeté un regard dur à Gobelin, au cas où l’idée lui viendrait de me mettre des bâtons dans les roues. Il m’a dévisagée d’un œil impassible. Voire impavide.

Quelle enfant gâtée je fais ! Je suis parvenue à mes fins. La forteresse en ruine s’est dressée sous une neige légère aux alentours de midi, c’est du moins ce qu’il m’a semblé. Dès que Tobo a eu pris le pli de repérer suffisamment bien les frontières pour continuer avec le seul Gobelin, la troupe a commencé de progresser à une allure régulière uniquement limitée par le handicap de mère Gota. Et celle-ci semblait brusquement prise d’un désir urgent de se précipiter vers le destin qui attendait le porteur de la Clé.

Mon pessimisme inné se vit donc infliger un démenti. Si les garçons d’Iqbal n’avaient pas découvert les merveilles des boules de neige, je n’aurais eu à me plaindre de rien. J’y aurais même pris plaisir si quelques volées égarées de ces projectiles ne m’avaient pas choisie pour cible.

Nous avons atteint la faille décrite par Murgen : sorte de traînée de larmes sur le visage de la plaine, déchiré par des forces inimaginables. On avait ressenti jusqu’à Taglios le séisme qui l’avait provoquée. Il avait rasé toutes les villes de ce côté-ci des Dandha Presh. Je me demandais s’il avait causé autant de ravages dans les autres mondes reliés à la plaine.

Et aussi si son origine était naturelle. S’il n’était pas le fruit de quelque tentative avortée de Kina pour émerger prématurément de son sommeil.

« Cygne ! Saule Cygne ! Viens ici. »

Mère Gota n’avait fait halte au bord du précipice que dans l’impossibilité d’aller plus loin. Le reste de la troupe s’est agglutiné derrière les meneurs, naturellement ; tous voulaient voir ça. « Écartez-vous, les gars ! ai-je aboyé. Écartez-vous. Laissez-le passer ! » J’ai scruté la forteresse en ruine. « Fracassée » serait sans doute un mot trop fort, mais elle était irréparable. Irrémédiablement. Si sa garnison originelle de golems avait encore été présente, elle serait sans doute en parfait état et, en ce moment même, toute la fine équipe serait sortie épousseter chaque flocon de neige niché dans les anfractuosités de la pierre.

« Faudrait te décider, trésor, a grommelé Cygne. Tu veux que je surveille la Radisha ou que je…

— Peu importe. Je n’ai pas le temps. J’ai froid, je suis de mauvais poil et je veux y remédier. Examine cette faille. A-t-elle changé ? Elle est assez impressionnante, bien sûr, mais beaucoup moins large, loin s’en faut, que Murgen ne me l’avait laissée penser. N’importe qui pourrait la franchir d’un bond à part le bébé d’Iqbal. »

Cygne a étudié la fissure.

Il sautait immédiatement aux yeux que ses bords n’étaient pas tranchants. La pierre donnait l’impression d’avoir ramolli, fondu comme du saindoux.

« Non. Elle n’était pas du tout ainsi. À croire qu’elle a cicatrisé entre-temps. Elle n’a plus que le quart de sa largeur initiale. Je parie qu’il n’en restera même plus une balafre dans une génération.

— C’est donc que la plaine peut effectivement se réparer toute seule. Mais pas ce qui a été bâti ultérieurement. » J’ai désigné la forteresse. « Sauf les sortilèges de protection des routes.

— À ce qu’il semble.

— Commencez à traverser. Cygne, reste avec Tobo et Gota. Toi seul sais où nous allons. Ah, te voilà, toi ! » ai-je répondu à un crôa ! impatient qui venait de tomber du ciel. En plissant les yeux, je parvenais à distinguer le corbeau blanc du coin de l’œil ; perché sur les fortifications, il nous regardait passer.

Sans cesser de marmonner dans sa barbe, encore qu’assez jovialement, Cygne a enjambé la faille, glissé, trébuché et dérapé ; puis il s’est relevé, non sans lâcher une bordée de jurons nordiques pantelants. Tous les autres se marraient.

J’ai appelé Chaud-Lapin et Arpenteur. « Trouvez-moi un moyen de faire passer les animaux et les chariots, tous les deux. Recrutez Suvrin si ça vous chante, il se flatte d’avoir une petite expérience du génie. Et n’oubliez pas de leur rappeler à tous que nous dormirons ce soir au chaud et au sec, pourvu qu’ils gardent leur calme et se montrent coopératifs. » Enfin, sans doute au sec. Au chaud, c’était peut-être trop exiger.

Oncle Doj et Tobo ont aidé mère Gota à franchir l’abîme. Sahra lui a emboîté le pas, suivie par plusieurs autres Nyueng Bao. Tout d’un coup, ça faisait une effroyable concentration de Nyueng Bao au même endroit. Ma parano s’est brusquement réveillée en plissant des yeux suspicieux.

« Gobelin, Qu’un-Œil. Venez ici, ai-je ordonné. Furtif ? Où es-tu ? Accompagne-nous. » Je pouvais toujours compter sur un Furtif prompt à exécuter mes ordres et aussi dépourvu de morale qu’un javelot. Il me suffisait de montrer du doigt et de dire : «Tue ! »

Oncle Doj n’a pas manqué de constater que je ne lui faisais toujours pas entièrement confiance. Ma méfiance semblait tout à la fois l’agacer et l’amuser. « Notre peuple n’a rien à gagner ici, annaliste, m’a-t-il déclaré. Seul Tobo y trouve un profit.

— Tant mieux. Tant mieux. Je ne voudrais surtout pas mettre le moins du monde en danger “l’avenir de la Compagnie”. »

Doj s’est renfrogné, désappointé par mon ton sarcastique. « Je n’ai donc pas encore gagné ton cœur, soldat de pierre ?

— Comment serait-ce possible ? Vous ne cessez pas de me donner des noms d’oiseaux sans jamais vouloir vous en expliquer.

— Tout deviendra bientôt limpide, je le crains.

— Ben voyons ! Dès que nous aurons atteint le Pays des Ombres inconnues, j’imagine ? Vous feriez mieux d’espérer qu’il n’existe dans votre doctrine ni demi-vérités ni dissimulations éhontées. “Tout mal y endure une éternelle agonie.” Cela pourrait encore s’avérer. »

Doj m’a jeté un regard torve, mais où il n’entrait ni calcul ni colère.

« Cygne. Montre-nous le chemin », ai-je ordonné.