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J’ai pris mon quart. Je me suis aperçue que je n’étais pas la seule à cauchemarder. Tous dormaient d’un sommeil agité. Même Narayan Singh. Le bébé d’Iqbal n’a pas cessé une seconde de geindre. Les chèvres et les ânes, pourtant cantonnés dehors, ont bêlé, henni, renâclé et gémi toute la nuit durant.
Le bois du Malheur est tout simplement un lieu maudit. Pas moyen d’y couper. Certaines choses sont bel et bien noir et blanc.
Le matin n’a guère été plus agréable que la nuit. Et Narayan a tenté de s’éclipser avant même le petit-déjeuner. Arpenteur a fait montre d’une remarquable force de caractère en le ramenant indemne, ingambe et valide.
« Vous comptiez me filer entre les doigts maintenant ? » me suis-je enquise. J’avais une idée très précise de ses intentions réelles, mais je ne tenais pas à lui faire comprendre que je savais ce qu’étaient devenus les amis qui devaient le délivrer. « Je croyais que vous teniez absolument à récupérer ce bouquin ? »
Il a haussé les épaules.
« J’ai fait un rêve cette nuit. Et ce n’était pas un rêve rose. Il m’a conduite en des lieux que je ne tenais pas à visiter, peuplés d’êtres que je ne tenais pas à rencontrer. Mais c’était un rêve sincère. J’en suis sortie persuadée qu’aucun de nous n’obtiendrait ce qu’il convoite si nous ne remplissions pas tous les deux les termes de notre contrat. Je compte donc jouer franc jeu avec vous : le Livre des Morts en échange de la Clé. »
À la mention de mon rêve, il a manifesté un soupçon d’agacement. Sans doute espérait-il que sa déesse le conseillerait pendant la nuit et avait-il fait chou blanc. « Je cherchais simplement un objet que j’avais oublié à ma dernière visite.
— La Clé ?
— Non. Une breloque personnelle. »
Il s’est accroupi près de la popote où mère Gota et Suruvhija faisaient cuire du riz. La Radisha, au grand amusement de tous, s’efforçait de les aider. Ou plutôt de les regarder faire pour pouvoir les aider la prochaine fois. Aucune des deux femmes ne témoignait une révérence particulière à son rang. Gota râlait et se plaignait d’elle comme elle l’aurait fait de n’importe qui.
J’ai regardé Narayan manger. Il se servait de baguettes. Je ne l’avais pas remarqué jusque-là. Parano comme je suis, j’ai fouillé dans mes souvenirs pour essayer de me rappeler si je l’avais vu utiliser auparavant la traditionnelle cuiller de bois. Oncle Doj, comme tous les Nyueng Bao, mangeait avec des baguettes dont il disait volontiers qu’elles étaient ses armes les plus mortelles.
J’allais finir par perdre la boule si je ne parvenais pas à me sortir quelque temps Narayan de la tête.
Il m’a souri comme s’il lisait dans mes pensées. Peut-être se fiait-il un peu trop ingénument à ma parole, donnée au nom de toute la Compagnie. « Montre-moi le livre, annaliste. »
J’ai regardé autour de moi. « Doj ? »
Il s’est encadré dans le portail du temple. Que fabriquait-il là-dedans ? « Oui ?
— Le maître Félon souhaite voir le Livre des Morts.
— Comme il te plaira. » Doj a descendu l’escalier extérieur jonché de feuilles mortes ; il a fouillé dans les bâts d’un des ânes, en a ressorti le paquet recouvert de peaux huilées récupéré dans la tombe d’un homme de l’Ombre, l’a présenté à l’Étrangleur en se fendant d’une petite courbette puis a reculé et croisé les bras. J’ai remarqué que Bâton de Cendre avait, d’assez mystique façon, retrouvé sa place entre ses épaules et je me suis brusquement rappelé que la famille adoptive de Doj vouait une haine féroce à Narayan Singh et à la secte entière des Étrangleurs. Les Félons, en effet, avaient assassiné To Tan, le fils de Thai Dei et neveu de Sahra. Thai Dei, le frère de Sahra, reposait à présent sous la pierre scintillante avec tous les autres Captifs.
Oncle Doj, lui, n’avait strictement rien promis à Narayan.
Je me demandais si le Félon savait tout cela. Le principal, sûrement ; encore que le sujet ne fût jamais venu sur le tapis en sa présence.
J’ai aussi constaté que mes autres compagnons, sans obéir à aucun signal ni plan préconçu, s’étaient placés de telle façon que nous étions cernés d’hommes en armes. Seul Cygne semblait hésiter sur le rôle qu’il devait tenir. « Installe-toi et mange un peu de riz, lui ai-je conseillé.
— Je déteste le riz, Roupille.
— Là où nous allons, l’ordinaire sera un peu plus varié. Je l’espère tout du moins. J’ai tellement bouffé de riz qu’il devrait m’en sortir par les oreilles. »
Narayan a ouvert avec déférence les peaux huilées et les a posées par terre l’une après l’autre, prêtes au réemploi. Le livre qu’il a dévoilé ce faisant était gros et laid, mais guère différent des volumes que je voyais tous les jours du temps où j’étais encore Dorabee Dey Banerjae. Rien ne trahissait le texte le plus saint, le plus sacré du culte le plus ténébreux de la planète.
Narayan l’a ouvert. Le texte manuscrit, à l’intérieur, manquait totalement d’élégance : erratique, disgracieux et cochonné. La Fille de la Nuit n’avait encore que quatre ans à l’époque où elle avait entamé sa retranscription. À mesure que le Félon tournait les pages, j’ai constaté qu’elle apprenait vite. Sa main ne tardait pas à s’améliorer. J’ai aussi remarqué qu’elle utilisait la même graphie que celle du premier volume des annales. S’agissait-il de la même langue ? Où donc était maître Santaraksita quand on avait besoin de lui ?
Sur le fleuve Naghir avec Sahra et Qu’un-Œil. Et probablement en train de se plaindre de la pauvreté des aménagements et du manque de bonne chère. Dommage pour toi, mon vieux. J’ai les mêmes problèmes.
« Convaincu de son authenticité ? » ai-je demandé.
Narayan pouvait difficilement la nier.
« J’ai donc tenu ma part du marché. J’ai même tout fait pour le faciliter. La balle est à présent dans votre camp.
— Tu n’as rien à perdre, annaliste. Je me demande encore comment je vais m’en sortir en vie.
— Je ne ferai rien pour vous empêcher de partir. Si une vengeance est absolument requise, le plat sera d’autant plus exquis qu’il se mangera froid. » Narayan tentait de déchiffrer mes véritables intentions. Il ne prenait rigoureusement rien pour argent comptant. « Par contre, vous n’irez nulle part avant de nous avoir remis la Clé. Et si vous tentez de nous refiler un ersatz, nous le verrons fatalement. » J’ai jeté un regard à Doj.
Narayan m’a imitée. Puis il a adopté la posture de la prière et fermé hermétiquement les yeux.
Kina lui a peut-être bien répondu. Un froid glacial est tombé sur le bois du Malheur. Une brise soudaine s’est levée, charriant quelques remugles de la plaine des ossements.
Singh a frissonné puis rouvert les yeux. « Je dois entrer dans le temple. Seul.
— Il n’existerait pas une porte dérobée, au moins ? »
Il a eu un doux sourire. « Est-ce que ça m’avancerait ?
— Pas cette fois-ci. Votre unique issue est de ne pas vous comporter en Félon.
— Qu’il en soit ainsi. Si je n’en prends pas le risque, il n’y aura jamais d’Année des Crânes.
— Laissez-le partir », ai-je ordonné à Doj qui s’interposait entre Narayan et le temple. J’ai remarqué qu’Arpenteur et Chaud-Lapin tenaient désormais leur bambou à la main, au cas où le petit homme aurait tenté de déguerpir.
« Ça fait un bon moment qu’il est là-dedans, s’est plaint Arpenteur.
— Mais il s’y trouve encore, nous a affirmé Doj. La Clé doit être bien cachée. »
À moins qu’elle ne soit plus là. J’ai gardé ma réflexion pour moi. « Que cherchons-nous exactement ? ai-je demandé à Doj. Je ne sais pas trop à quoi elle ressemble. S’agit-il d’une autre tête de javelot ? » La Lance de la Passion avait ouvert à Toubib la porte de la plaine scintillante puis elle avait conduit les Captifs à leur perte.
« Je ne la connais que par ouï-dire. C’est un marteau curieusement façonné. Il s’apprête à ressortir. »
Narayan est réapparu. On aurait dit un tout autre homme, tonifié, sans doute, mais aussi terrifié. Arpenteur a gesticulé avec son bambou. Chaud-Lapin a lentement relevé le sien. Narayan savait de quoi étaient capables ces perches. S’il tentait de filer, il n’avait aucune chance.
Il tenait à la main une sorte de marteau de fonte ancien, laid et rouillé, à la tête fissurée et ébréchée. À voir comment il le portait, il donnait l’impression d’être plus pesant qu’il ne l’était réellement.
« Doj ? ai-je demandé. Qu’en pensez-vous ?
— L’objet correspond à la description, annaliste. Il s’est fendu en tombant sur le sol du temple.
— Tâtez-le, Doj. S’il recèle quelque pouvoir, vous devriez le sentir. »
Doj s’est exécuté dès que Singh lui eut remis le marteau. Son poids parut surprendre le Nyueng Bao. « Ce doit être le bon, annaliste.
— Prends ton livre et dégage, Félon. Avant que je ne sois tentée d’oublier ma promesse. »
Narayan s’est emparé du livre, mais il n’a pas bougé. Il fixait Suruvhija et son bébé.
La mère se servait d’un foulard de soie rouge pour essuyer le menton de son nourrisson.
Tas d’empotés ! Incapables !