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On ne s’était pas trop décarcassé pour entraîner ni habiller ces troufions. Ce qui témoigne assez de l’indifférence marquée de la Protectrice à ces détails mesquins. Quelle menace, de toute manière, l’empire taglien naissant aurait-il bien pu affronter ici, à la lisière de nulle part ? Aucune ne pouvait surgir d’au-delà des frontières.

L’officier qui menait la meute était bouffi de graisse, ce qui ne manquait pas non plus de jeter quelques lueurs sur l’organisation militaire locale. La paix régnait sans doute depuis une décennie, mais la période n’était pas encore assez propice pour que le pays s’autorisât le luxe d’engraisser trop d’obèses. Loin s’en fallait.

Poussif et pantelant, il n’a pas réussi à décrocher une parole. « Merci d’être venu, lui ai-je dit. Ce discernement, cette capacité à appréhender promptement l’inéluctable témoigne d’un grand esprit d’initiative. Ordonnez à vos hommes d’entasser leurs armes là-bas. Si tout se passe bien, nous pourrons les autoriser à rentrer chez eux d’ici deux ou trois jours. »

L’officier a encore avalé quelques goulées d’air tout en s’efforçant de comprendre ce qu’il venait d’entendre : ce petit bonhomme, de toute évidence, s’imaginait follement avoir la haute main. Sans qu’il fût d’ailleurs capable de déterminer s’il avait affaire à un homme, à une femme ou à un faux-bourdon.

J’ai laissé mes haillons s’entrouvrir suffisamment, à la hauteur de ma gorge, pour lui révéler le médaillon de la Compagnie noire que je portais au cou en pendentif, accroché à une chaîne d’argent. « L’eau dort », ai-je négligemment laissé tomber, persuadée que la rumeur avait eu largement le temps de colporter ce slogan jusqu’aux confins de l’empire.

Sans doute n’avais-je pas réussi à l’intimider suffisamment pour qu’il ordonnât à ses hommes de déposer les armes, mais j’avais au moins gagné du temps et permis à mes gars de reformer les rangs. Et ils faisaient une belle bande de sinistres coupeurs de gorges. Gobelin et Tobo sont venus se camper à mes côtés. Quelque part derrière nous, Sahra a crié quelques mots à son fils, mais il l’a ignorée. Il avait décidé qu’il jouait désormais dans la cour des grands ; et ce merdaillon de Gobelin ne cessait d’encourager ses fantasmes.

« Je vous conseille de rendre les armes, ai-je repris. Comment vous appelez-vous ? Quel est votre grade ? Si vous ne désarmez pas immédiatement, il y aura de nombreux blessés, la plupart dans vos rangs. On peut l’éviter. Si vous coopérez. »

L’obèse a encore inspiré une goulée d’air. Je ne sais pas trop à quoi il s’était attendu. Pas à cela, en tout cas. J’imagine qu’il rudoyait d’habitude des réfugiés trop accablés par le destin pour envisager de se rebeller contre une nouvelle humiliation.

« C’est l’occasion ou jamais, petit, a gloussé Gobelin. Montre-nous voir ce que tu as dans le ventre.

— Celui-là, je m’y suis entraîné quand on ne me regardait pas. » Tobo a encore prononcé quelques paroles, mais d’une voix si basse que je n’ai pu les distinguer. Quelques secondes plus tard, de toute façon, je ne m’inquiétais plus de leur sens. Tobo était en train de se métamorphoser en quelque chose qui n’avait rien à voir avec un adolescent efflanqué. En quelque chose que je ne tenais vraiment pas à voir dans les parages.

Un transformeur, ce gamin ? Impossible. La maîtrise de cette discipline exigeait des années.

Au début, j’ai cru qu’il allait se transformer en une créature mythique, troll, ogre ou autre être difforme doté de crocs mais d’apparence toujours essentiellement humaine. Mais il a revêtu l’aspect d’un insecte, d’une sorte de mante religieuse énorme et puante, véritablement puante, et qui, à chaque seconde, devenait un peu plus laide, grosse et puante.

Je me suis aperçue que je ne sentais pas très bon moi-même. Ce dont on peut déduire d’ordinaire, dans la mesure où l’on reste normalement insensible à sa propre odeur, qu’on offense horriblement les narines de ses plus proches voisins.

Tobo ne se transformait pas réellement ; il projetait simplement une illusion, à l’instar de tout ce qu’il avait vu faire à ses professeurs. Ou presque. Mais, cela, les Sudistes l’ignoraient.

Je participais moi-même d’une autre illusion. Le grand sourire de Gobelin trahissait assez l’identité de l’auteur de cette bonne blague. Mais il était encore loin de l’avoir parachevée, si bien que je n’aurais sans doute rien remarqué si la métamorphose personnelle de Tobo ne m’avait pas mis la puce à l’oreille.

Apparemment, je prenais l’aspect d’un cauchemar plus traditionnel. De ce à quoi l’on aurait sans doute pu s’attendre si on avait entendu dire pendant des générations que la Compagnie noire se composait exclusivement de lascars capables de dévorer leurs propres gosses quand ils n’arrivaient pas à embrocher les vôtres.

« Dites à vos hommes d’entasser leurs armes. Avant que je ne perde le contrôle de la situation. »

Tobo a fait claquer ses mandibules. Il a effectué un pas de côté et sa tête d’insecte a curieusement pivoté sur elle-même comme s’il se demandait par qui il allait entamer le festin. L’officier a eu l’air de comprendre intuitivement que les prédateurs s’en prennent d’abord aux plus gras. Il a jeté ses armes, mais sans avancer d’un pas de peur d’approcher Tobo d’un peu trop près.

« Les gars, vous devriez aider ces messieurs à se débarrasser de leurs outils », ai-je ordonné. Mes propres hommes n’étaient pas moins estomaqués que les soldats du cru. J’étais moi-même passablement pantoise, mais encore assez pétrie d’appréhension pour profiter de la situation puisque nous avions le dessus, du moins psychologiquement parlant. J’ai contourné les soldats, de sorte qu’ils se sont retrouvés pris en sandwich entre deux monstres horrifiques. Dont ils n’étaient toujours pas persuadés qu’il s’agissait de simples hallucinations. Les sorciers invoquent parfois les créatures les plus effroyables. C’est du moins ce que j’ai entendu dire.

C’est sûrement vrai. Mes frères m’ont parlé de celles qu’ils ont vues. Et les annales m’en ont appris davantage.

Les Sudistes ont entrepris de rendre les armes. Spiff, Verrue ou un autre s’est souvenu de leur ordonner de se coucher sur le ventre. Une fois soumise la première petite poignée, les autres n’ont pas eu le cœur de résister.

Sahra n’a pu se contenir plus longtemps. Elle a pris Gobelin à partie. « Qu’est-ce que tu as fait à mon fils, espèce de vieux timbré ? Je t’avais bien spécifié que je ne voulais pas qu’il joue à ces… »

Tobo a émis un long sssss ! suivi d’un clac ! percutant. Un long membre grêle terminé par une griffe a éraflé le nez de sa mère.

Il allait amèrement regretter cette dernière effronterie.

Oncle Doj s’est précipité. « Pas maintenant, Sahra. Pas ici » Il l’a entraînée à l’écart. La ferme poigne de Doj l’a visiblement ulcérée. Sa colère n’est pas retombée, mais sa voix si. La dernière insanité que je l’ai entendue proférer avait trait à sa grand-mère Hong Tray et n’était guère flatteuse.

« Laisse retomber le rideau, ai-je ordonné à Gobelin. Je ne peux pas parler à ces hommes si j’ai l’air de la mère d’un rakshasa.

— Je n’y suis pour rien, Roupille. Je suis là en simple observateur. Prends-t’en à Tobo. » Aussi innocent que l’enfant qui vient de naître.

Tobo était occupé à se goberger, tout content de jouer les monstres à faire peur. « Si tu dois vraiment lui apprendre ces tours, tâche de consacrer quelques instants à lui enseigner aussi le concept d’autodiscipline. Et à ne pas faire chier le monde. Je sais parfaitement qui fait quoi à l’autre en ce moment. Cesse immédiatement, Gobelin. »

Je n’étais nullement déçue de découvrir à Tobo quelque talent. Ça devait arriver tôt ou tard. Il avait ça dans le sang. Ce qui me dérangeait, c’était plutôt que Gobelin (et sans doute Qu’un-Œil) eût choisi cette période précise de sa vie pour le dévoiler au grand jour. Tobo, selon moi, arrivait précisément à un âge où la conscience de sa propre puissance risquait de se révéler dangereuse. Si personne ne le contrôlait le temps qu’il apprenne lui-même à se refréner, il pouvait parfaitement rester un éternel adolescent perturbé, à l’instar de Volesprit.

« Ça fait partie du programme, Roupille. Mais tu dois comprendre qu’il est d’ores et déjà plus mûr et raisonnable que vous ne consentez à le reconnaître, sa mère et toi. Ce n’est plus un bébé. Souviens-toi qu’il ne te montre de lui que ce que, selon lui, tu t’attends à voir. C’est un brave garçon, Roupille. Tout se passera bien si vous évitez de le materner à mort, toi et Sahra. Et il arrive à un âge où vous devriez rester en retrait et le laisser se ronger en paix les ongles des orteils, faute de quoi vous le regretteriez.

— Des conseils sur l’éducation des enfants de la part d’un célibataire ?

— Même un célibataire peut se rendre compte que cette partie-là de l’éducation d’un enfant est achevée, Roupille. Ce garçon jouit d’un talent immense, hybride. Sois gentille avec lui. Il est l’avenir de la Compagnie noire. Et c’est exactement ce qu’a prédit la vieille mémé nyueng bao, la première fois qu’elle a vu Murgen et Sahra ensemble pendant le siège.

— Superbement raisonné, vieil homme. Et tu choisis impeccablement ton moment pour porter ce problème à mon attention. Typique de toi. J’ai cinquante prisonniers sur les bras. Plus un nouveau petit copain boudiné, que je vais devoir convaincre de m’aider à persuader ses collègues de collaborer avec nous. Et pas une seconde à consacrer aux problèmes d’adolescence de Tobo. Écoute-moi attentivement. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, nous ne sommes plus un secret. Les guerres de Kiaulune ont repris. Je ne serais pas autrement étonnée de voir Volesprit débouler d’un jour à l’autre. Maintenant débarrasse-moi de ce costume de monstre fantasmatique, que je puisse faire ce que j’ai à faire.

— Oh là, quelle énergie ! » Gobelin fit disparaître l’illusion. Il dissipa également celle qui entourait Tobo. Le garçon parut stupéfait d’avoir été si aisément déjoué, mais Gobelin amortit le choc infligé à son amour-propre en l’embarquant aussitôt dans une discussion technique assortie de critiques portant sur son haut fait.

Certes, ce que j’avais vu m’avait impressionnée. Mais… Tobo, l’avenir de la Compagnie noire ? En dépit de sa très douteuse affirmation selon laquelle la Compagnie aurait bel et bien un avenir, cette prédiction me laissait plutôt perplexe.