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« Roupille ? »
Mon âme aurait aimé bondir de terreur et ruer des quatre fers. Mais ma chair en était bien incapable, si elle n’était pas complètement indifférente. J’étais à ce point raide et endolorie que je ne pouvais même plus bouger.
Mais mon cerveau, lui, fonctionnait à la perfection. Aussi étincelant, limpide et tumultueux qu’un torrent de montagne. « Hein ? » J’essayais encore de dérouiller mes muscles ankylosés.
« Du calme. C’est Saule. Ouvre simplement les yeux. Tu es en sécurité.
— Que fais-tu si bas ?
— Si bas ?
— Euh…
— Tu n’es qu’à un palier de la caverne des anciens. »
Je m’efforçais encore de me lever. Muscle après muscle, mon corps se soumettait à ma volonté. J’ai regardé autour de moi ; je voyais flou. Suvrin et maître Santaraksita dormaient toujours.
« Ils étaient fatigués, tu peux m’en croire, a laissé tomber Cygne. Je t’entendais ronfler depuis la caverne. »
Poussée de frayeur. « Où est Tobo ?
— Il est remonté à la surface. Tout le monde est parti. Je le leur ai ordonné. Je suis resté par mesure de précaution… Le corbeau m’a exhorté à ne pas descendre. Mais, bon… pour un palier… Tu crois pouvoir repartir ? Pas question que je porte quelqu’un. C’est tout juste si j’arrive à me porter moi-même.
— Pour une seule volée de marches, je devrais y arriver. Jusqu’à la caverne. Ça suffira pour le moment.
— La caverne ?
— Il me reste une dernière chose à régler.
— Tu tiens vraiment à faire ce détour ?
— Sûr et certain, Saule. » J’aurais pu lui répondre que c’était une question de vie ou de mort. Pour toute une planète. Voire pour de nombreux mondes. Mais à quoi bon verser dans le mélo ? « Parviendras-tu à faire bouger les deux autres ? Et à les ramener à la surface ? » À mon humble avis, maître Santaraksita ne tiendrait nullement à être le témoin de ma manœuvre suivante.
« Je vais les activer. Mais je reste avec toi.
— Ce ne sera pas nécessaire.
— Oh que si ! Tu tiens à peine debout.
— Je me débrouillerai.
— Cause toujours, ça te dérouillera les mâchoires ! Mais je reste. »
Je l’ai durement et longuement scruté. Il n’a pas flanché. Il semblait seulement s’inquiéter pour une sœur qu’il soupçonnait de perdre les pédales. J’ai fermé les yeux trente secondes puis je les ai rouverts pour fixer les marches. « Dieu m’écoutait. »
Cygne s’efforçait de réveiller Suvrin. L’officier de la Terre des Ombres avait les yeux ouverts mais semblait incapable de remuer. « Je dois encore être en vie, a-t-il murmuré. Sinon je ne souffrirais pas autant. » Ses yeux se sont écarquillés de panique. « On a réussi à s’échapper ?
— On y travaille, ai-je répondu. Il nous reste encore une très longue escalade.
— Gobelin est mort, m’a appris Cygne. Le corbeau me l’a dit quand il est remonté pour manger un morceau.
— Où est passée cette bestiole ?
— En bas. Elle monte la garde. »
Un frisson m’a parcourue. La parano m’a frôlée de son aile. Un lien puissant existait entre Madame et Kina depuis que la déesse et Narayan Singh l’avaient instrumentalisée et s’étaient servis de son corps comme d’un vase destiné à concevoir la Fille de la Nuit. Ce lien, Madame l’avait encore consolidé, renforcé par la ruse pour pomper indéfiniment à la déesse une partie de sa puissance. Il était désormais infrangible. « Pardonne-moi, ô Seigneur. Chasse ces pensées impies de mon cœur.
— Hein ? » Cygne.
« Rien. Ça fait partie de mon dialogue ininterrompu avec mon Dieu. Suvrin ! Te sens-tu enfin prêt à faire des cabrioles, trésor ? »
Suvrin m’a lancé un regard noir chargé de nuages d’orage. Très vieux jeu. « Giflez-la, Cygne. En de pareilles circonstances, la gaieté devrait être prohibée par toutes les lois terrestres et célestes.
— La tienne te reviendra dans une minute. Dès que tu auras compris que tu es toujours en vie.
— Oumph ! » Il a entrepris d’aider Cygne à réveiller maître Santaraksita.
Une fois debout, je me suis livrée à quelques petits exercices d’échauffement.
« Ah, Dorabee, a soufflé Santaraksita, j’ai encore survécu à une aventure en ta compagnie.
— Dieu est avec moi.
— Excellent. Tâche de le garder à tes côtés. Sans une assistance divine, je ne pense pas pouvoir survivre à une autre aventure du même acabit.
— Vous m’enterrerez, sri.
— Peut-être. Sûrement, si je me sors vivant de celle-là et que j’évite de tenter à nouveau le diable. Tu finiras sans doute par danser avec des cobras. Belle promotion !
— Sri ?
— C’est décidé. Je ne veux plus vivre aucune aventure, Dorabee. Je suis trop vieux. Il est largement temps pour moi de retrouver le confort douillet d’une bibliothèque. C’est trop douloureux. Ouille ! Jeune homme… »
Cygne s’est fendu d’un sourire. Il n’était pas beaucoup plus jeune que le bibliothécaire. « Levons le camp, l’ancien. Si vous restez allongé ici, l’aventure que vous avez vécue en bas risque de vous rattraper et de vous manger tout cru. »
Perspective qui n’a pas manqué de grandement nous stimuler, tous autant que nous étions.
Quand nous nous sommes enfin décidés à repartir, j’ai fermé la marche. Cygne éperonnait mes compagnons. Je me cramponnais si fermement à la pioche d’or que mes jointures en étaient douloureuses.
Gobelin était mort.
Ça semblait impensable.
Gobelin faisait partie des meubles. C’était une balise permanente. Une pierre angulaire. Sans Gobelin, la Compagnie noire n’existait plus… Tu es cinglée, Roupille. La famille ne cessera pas d’exister parce qu’un seul de ses membres lui a été arraché par un sort contraire. L’absence de Gobelin ne signifiait pas la fin de la vie. Celle-ci serait seulement plus pénible. « Il représente l’avenir », me semblait-il encore l’entendre murmurer.
« Roupille ! Réveille-toi !
— Hein ?
— Nous sommes dans la caverne, a poursuivi Cygne. Continuez de monter, vous deux. On vous rattrapera. »
Suvrin a ouvert la bouche. J’ai secoué la tête et désigné le ciel. « Allez-y. Tout de suite. » J’ai attendu de le voir piloter maître Santaraksita jusque dans l’escalier, à travers les éboulis. « On vous rejoint.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? a brusquement demandé Cygne en portant la main à son oreille.
— Je n’entends rien. »
Il a haussé les épaules. « Ça s’est tu. Ça venait de là-haut. »
Nous sommes entrés dans la caverne des anciens. Les piétinements d’une horde de membres de la Compagnie noire en avaient estompé l’enchantement. Je me suis étonnée qu’ils n’aient pas davantage endommagé les dormeurs. Toujours est-il que la plupart des merveilleux cocons et toiles de givre filé étaient brisés et avachis. Quelques stalactites étaient tombées du plafond. « Comment est-ce arrivé ?
— Pendant le tremblement de terre, a répondu Cygne en fronçant les sourcils.
— Le tremblement de terre ? Quel tremblement de terre ?
— Tu n’as pas… On a eu droit à un sacré séisme. Je ne saurais te dire à quel moment précis. Probablement pendant que tu descendais. Pas facile de fixer une heure ici.
— Sans déc’ ? Oh, beurk ! » Je venais de comprendre d’où le corbeau tirait toute cette énergie. Il s’était repu d’un de mes frères morts.
Au tréfonds de moi, ma part diabolique me soufflait d’imiter son exemple tandis qu’une autre se demandait comment Toubib réagirait s’il venait jamais à l’apprendre. Ce type était obsèdé par le désir de préserver sa sacro-sainte pureté à la fraternité de la Compagnie.
« On ne sait jamais comment on réagira tant qu’on n’est pas entré dans l’arène avec le taureau, pas vrai ?
— Quoi ?
— Un proverbe de chez moi. Qui veut plus ou moins dire qu’il existe une énorme différence entre affronter la réalité et se préparer à l’affronter. On ne saura jamais réellement ce qu’on fera qu’au pied du mur. »
Je suis passée devant tous les autres Captifs sans repérer un seul œil ouvert. Je me demandais s’ils entendaient. Je me suis efforcée de les réconforter, mais, même à mes oreilles, mes promesses manquaient de conviction. La caverne a commencé de s’étrécir. « Tout bien pesé, ta présence n’est peut-être pas inutile, ai-je confié à Cygne au moment de m’agenouiller pour me mettre à ramper. J’ai déjà des vertiges.
— Tu n’entends rien ? »
J’ai tendu l’oreille. Si. Cette fois-ci, j’entendais bel et bien quelque chose. « On dirait que quelqu’un chante. Une chanson de marche ? Avec plein de “hi-ho-ho !” » Qu’est-ce que ça pouvait bien être, que diable ?
« En bas ? Il y aurait aussi des nains ?
— Des nains ?
— Des créatures mythiques. De petites personnes avec une longue barbe et un caractère de cochon. Ils vivent sous terre comme les nagas, mais on les tient pour des mineurs et des métallurgistes de première bourre. S’ils ont jamais existé, ils ont disparu depuis belle lurette. »
Le chant prenait de l’ampleur. « Finissons-en avant qu’on ne nous interrompe. »