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Les habitants de l’ancienne Terre des Ombres se terraient de leur mieux pour regarder la Némésis traverser lentement mais furieusement leur contrée vers la passe des Dandha Presh. L’apparition de Volesprit sous l’apparence qu’elle avait élue fit naître en plus d’un lieu la rumeur de la renaissance de Kina et de son retour en ce bas monde.
Volesprit avait toujours adoré les bonnes blagues.
Ce qu’en voyaient les témoins ressemblait en effet au plus terrifiant avatar de leur déesse. Elle était nue, à l’exception d’une guirlande de pénis racornis et d’un collier de crânes de nourrissons, et entièrement glabre. Sa peau avait la teinte noire de l’acajou poli. Elle arborait des crocs de vampire et une paire de bras supplémentaires. Elle mesurait plus de trois mètres de haut et n’avait pas, mais vraiment pas l’air contente. On s’écartait sur son passage.
Elle n’était pas seule. Une femme tout aussi nue et blanche de peau que Volesprit était noire marchait dans son sillage. Elle devait faire un mètre soixante et restait séduisante en dépit des estafilades, des ecchymoses et de la crasse. Son visage était inexpressif. Seuls ses yeux brûlaient d’une haine patiente. Un harnais d’épaules auquel était fixé un câble de cinq ou six mètres, lui-même relié à la cage de fer rouillée qui flottait derrière elle, constituait son unique ornement. La cage hébergeait un petit homme décharné qui avait souffert de plusieurs blessures graves dont une jambe brisée et quelques mauvaises brûlures. La fille était contrainte de traîner la cage. Elle ne décrochait pas un mot, même quand la monstruosité se retournait pour l’encourager. Peut-être avait-elle perdu l’usage de la parole.
Narayan Singh avait eu le malheur, au lieu de son adorable victime désignée, de déclencher le piège de Gobelin.
Le Félon partageait sa geôle avec un gros volume relié. Il était trop faible pour le maintenir fermé. Le vent jouait dans ses pages. Et, de temps en temps, la brise prenait un tour plus féroce et arrachait une feuille à sa reliure fatiguée.
Dans ses bouffées délirantes, Narayan s’imaginait aux mains de sa déesse, tantôt châtié pour quelque transgression oubliée et tantôt transporté au paradis. Et peut-être avait-il raison. Il ne venait pas à l’idée de Volesprit de se demander à quoi il pourrait bien lui servir en vie. Pas plus qu’elle ne prenait la peine de l’y maintenir. Quant à la Fille de la Nuit, elle ne semblait guère se préoccuper du sort du Félon.