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Une assez brutale discussion se déroulait à bord du tapis de Volesprit à l’approche de sa destination ; elle rasait les rochers, les feux aveuglants du soleil en toile de fond. Elle-même aurait préféré laisser tomber ce projet de déguisement et d’infiltration du camp ennemi pour débouler comme une tornade meurtrière et massacrer tout ce qui n’était pas Volesprit. Mais elle risquait, ce faisant, de s’exposer aux ripostes de gens qui s’étaient montrés notoirement ingénieux et inventifs par le passé. Sa capacité à innover était sans nul doute la plus exaspérante de toutes les traditions de la Compagnie noire.
Elle atterrit, descendit du tapis et le dissimula à la vue à l’aide d’un sortilège mineur. Puis rampa vers le campement de la Compagnie par petites étapes progressives, jusqu’à trouver une bonne cachette où procéder aux infimes modifications d’apparence et autres illusions qui la rendraient méconnaissable. Cette tâche exigeait la plus parfaite concentration.
Dans les buissons, non loin de son point d’atterrissage, oncle Doj rampait lui aussi sur le ventre en direction du tapis volant ; il recourut à ses modestes talents de sorcier pour s’assurer qu’il n’y avait pas de pièges puis détruisit le tapis de Volesprit en usant d’une méthode aussi rudimentaire que directe : à la hache. Sans doute était-il âgé et un peu plus lent, mais il n’en restait pas moins très vif, agile et discret. Il avait quasiment regagné la Porte d’Ombre quand Volesprit fit son apparition, quintessence de la jeunesse virile et débraillée.
Un corbeau blanc, perché en équilibre précaire sur un buisson en mal de pluie, la regarda passer. Quand elle fut assez loin pour ne plus rien voir de gênant en se retournant, l’oiseau battit des ailes jusqu’au théâtre de sa métamorphose et entreprit de fouiller les vêtements et autres babioles qu’elle avait abandonnés sur place. Il ne cessait de caqueter comme s’il parlait tout seul.
Volesprit entra dans le camp où elle s’attendait à trouver les reliquats de la Compagnie noire. Il était désert. Mais elle aperçut un peu plus haut une longue colonne qui, d’ores et déjà, avait dépassé la Porte d’Ombre. Un homme armé d’une épée ne l’avait pas encore franchie, mais il se déplaçait prestement et un certain nombre de ses compagnons l’attendaient de l’autre côté.
Ils avaient la Clé ! Et ils s’étaient servis de ce foutu machin ! Elle aurait dû se presser davantage ! Attaquer ! Bon sang, tout le monde savait que la subtilité n’était pas de mise avec ces gens. Eh ! ils étaient certainement informés de son arrivée. C’était la seule explication. Ils savaient qu’elle allait rappliquer, savaient où elle se trouvait en ce moment même…
La première boule de feu obéissait à un tir si précis qu’elle l’aurait décapitée si Volesprit n’avait pas plongé juste à temps. Un instant plus tard, ces satanés projectiles fusaient de plusieurs sources à la fois, enflammaient les broussailles et fracassaient les rochers. Elle se plaqua au sol et se mit à ramper ventre à terre. Avant de ménager sa dignité, elle devait s’éloigner du point de mire. Hélas, ses efforts semblaient vains. Ces assassins donnaient l’impression de toujours savoir exactement où elle se trouvait et son déguisement ne les abusait pas une seconde.
Voyant se rapprocher dangereusement un essaim de boules de feu, elle se précipita dans une crevasse profonde qui servait encore récemment de latrines. Peu importait. Pour l’instant, c’était un précieux refuge. Les tireurs embusqués ne pouvaient plus l’atteindre sans sortir de leur cachette et venir sur elle.
Elle profita d’une pause de l’ingénieur pour préparer et lancer sa contre-attaque. Celle-ci faisait appel à une pléthore de couleurs, de flammes, de bouillonnements et d’explosions huileuses qui ne firent pas grand mal à ses agresseurs, au demeurant, puisqu’ils avaient franchi la Porte d’Ombre au pas de course dès qu’elle avait plongé dans la fosse septique.
Elle escalada les parois et ressortit. Rien ne se produisit. Elle fixa la colline en fronçant les sourcils. Donc les tireurs eux-mêmes étaient désormais passés de l’autre côté de la Porte. Près d’une douzaine d’individus s’amassaient encore là, attendant de voir sa réaction. Elle se contraignit à recouvrer son calme. Pas question de les laisser la pousser à commettre une sottise. La Porte d’Ombre était extrêmement fragile. Un seul geste colérique ou irréfléchi de sa part risquait de l’endommager irrémédiablement.
Elle triompha de la fureur qui menaçait de la submerger. Sa malfaisance était antique. Le temps était son plus précieux allié. Elle savait endurer.
Elle remonta la pente en boitillant et épuisa ce faisant son courroux avec une aisance inconnue de tout être humain normal.
La côte en contrebas de la Porte d’Ombre était parsemée de carrés et d’andains à la craie de couleur. Un chemin sûr, soigneusement balisé, les traversait. Elle ne céda pas à la tentation de l’emprunter. Avec un peu de chance, ils auraient oublié qu’elle était déjà passée par là. À moins qu’ils ne refusent tout bonnement de croire qu’elle se souviendrait de ce détail : à l’époque, le seul itinéraire sûr traversait la Porte d’Ombre trois mètres plus à l’ouest, juste derrière cette cage de fer rouillée et tordue qui gisait sur le flanc comme si elle était en train de mourir d’épuisement. Elle agita l’index. « Vilains, vilains garçons. »
Saule Cygne – maudits soient les ossements de ce traître promis à une mort certaine ! – et la famille nyueng bao la fixaient d’un œil impavide. Gobelin, le petit sorcier au visage blême, souriait d’un air narquois, visiblement conscient de sa responsabilité dans son actuelle claudication. Et la hideuse nabote grimaçait méchamment. « Je n’essayais pas seulement de te piéger, Volesprit. J’ai bel et bien réussi. » Elle leva la main, l’index tendu, en un geste qu’elle tenait de toute évidence d’un Nordique. « L’eau dort, Protectrice. »
Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire, bordel ?