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Alex téléphona peu après le départ du procureur et de ses hommes. Il était à l’aéroport de Chicago. « Je serai obligé de repartir demain pour deux jours encore, dit-il. Mais vous me manquez tous les deux, j’ai envie de passer la nuit à la maison. Regarde si Sue est libre pour garder Jack et réserve-nous une table pour dîner au Grand Café. »

Le Grand Café à Morristown était lui aussi un des restaurants du passé. Papa et maman y allaient souvent et ils m’emmenaient parfois avec eux le week-end. Je me réjouis à la pensée d’y aller avec Alex. « C’est une merveilleuse idée, lui dis-je. Jack a passé la journée chez un copain et il se couchera tôt, je vais appeler Sue. »

J’étais encore en tenue d’équitation. Je téléphonai à Sue. Elle était libre. Je réservai une table au restaurant, emmenai Jack faire un tour de poney, puis l’installai devant la télévision avec une cassette des Muppet et montai me changer. Depuis notre arrivée une semaine auparavant, je prenais toujours ma douche le matin. Mais ce jour-là, dans la salle de bains que mon père avait conçue pour ma mère, je me prélassai dans la grande baignoire anglaise, m’efforçant de chasser de mon esprit les événements pénibles de la journée. Tant de faits troublants s’étaient enchaînés : le fait que l’inspecteur Walsh m’avait suivie et que j’étais probablement passée devant la maison de Sheep Hill Road à l’heure où on avait tiré sur ce malheureux paysagiste. L’attitude du procureur, son ton froid et protocolaire lorsque j’avais refusé de le laisser entrer avec ses hommes. Et il y avait aussi mon rendez-vous avec Benjamin Fletcher fixé pour le lendemain.

Que devais-je révéler à Alex ? Était-il préférable de continuer à me taire et d’essayer de passer une soirée détendue avec lui ? Il avait prévu de repartir pour Chicago le lendemain matin. Ces deux crimes seraient peut-être résolus dans les deux jours à venir et le bureau du procureur cesserait alors de s’intéresser à moi. Je m’appliquais à croire que tout se déroulerait ainsi parce que je n’avais pas d’autre choix si je désirais rester saine d’esprit.

En sortant de l’eau, j’enfilai une robe de chambre, fis dîner Jack et lui donnai un bain avant d’aller me changer dans ma chambre. Un souvenir me revint subitement en mémoire, un souvenir qui n’avait rien d’agréable. J’étais allée dans cette chambre un soir pour embrasser ma mère qui devait sortir dîner avec Ted. Je le croyais en bas et je savais qu’elle était en train de s’habiller. La porte était ouverte et je l’avais vue dénouer sa robe de chambre. Puis, avant que je puisse dire un mot, Ted était sorti de la salle de bains en nouant sa cravate. Il s’était avancé dans son dos et avait fait glisser la robe de chambre de ses épaules. Elle s’était tournée vers lui, et le baiser qu’elle lui avait donné était aussi passionné que ceux dont il l’avait couverte.

C’était à peine quelques jours avant qu’elle le mette dehors.

Que s’était-il passé ? Qu’est-ce qui avait provoqué chez elle un changement aussi radical ? Depuis le jour où elle avait commencé à sortir avec lui jusqu’à celui où ils s’étaient séparés, elle m’avait toujours suppliée d’être gentille avec Ted. « Je sais combien tu aimais ton papa, Liza, et combien il te manque, mais il est permis d’aimer Ted d’une façon différente. Papa serait heureux de savoir que Ted prend soin de nous. »

Je n’ai jamais oublié ma réponse : « Tout ce que papa voulait, c’était vivre avec nous pour toujours. »

La situation est complètement différente avec Jack, pensai-je. Il se souvient très peu de son père et aime sincèrement Alex.

Je choisis un tailleur-pantalon de shantung vert sombre, élégant sans être trop habillé. Lorsque nous vivions à New York, Alex et moi avions coutume de dîner en ville une ou deux fois par semaine. La baby-sitter arrivait alors que je lisais son histoire à Jack, puis nous allions Chez Neary, notre restaurant irlandais préféré, ou, si j’avais envie de manger des pâtes, à Il Tennille. Nous sortions parfois avec des amis, mais nous étions le plus souvent seuls.

Nous n’avons plus l’impression d’être des jeunes mariés depuis notre arrivée ici, me dis-je d’un air songeur, tout en appliquant une touche d’ombre à paupières et du rouge à lèvres. Je m’étais lavé les cheveux et je décidai de les laisser flotter librement sur mes épaules, sachant qu’Alex les aimait coiffés ainsi. Je fixai mes boucles d’oreilles préférées en or et émeraudes, cadeau de Larry pour notre premier anniversaire de mariage. Larry – pourquoi fallait-il que le souvenir de ces quelques années de bonheur soit à jamais gâché par la promesse qu’il m’avait arrachée sur son lit de mort ?

Je n’avais pas entendu Alex rentrer et ne m’aperçus de sa présence qu’en sentant ses bras autour de moi. Il rit en entendant mon cri étouffé puis me tourna vers lui. Ses lèvres trouvèrent les miennes et je répondis avec ardeur à son étreinte.

« Tu m’as manqué, dit-il. Ces stupides dépositions n’en finissaient pas. Je n’ai pas pu résister à l’envie de rentrer, même pour une seule nuit. »

Je repoussai doucement ses cheveux sur son front. « Je suis si heureuse que tu sois là. »

Jack arrivait en courant. « Tu n’es même pas venu me dire bonsoir.

– Je croyais que tu dormais », dit Alex avec un éclat de rire, le soulevant en l’air, puis il nous serra tous les deux dans ses bras robustes.

C’était si bon, si naturel, et pendant quelques heures, je fus capable de prétendre que tout était normal.

Plusieurs personnes vinrent nous saluer à notre table au Grand Café. Des amis d’Alex du Peapack Riding Club. Tous se montrèrent navrés de ce qui nous était arrivé, les dégradations de la maison, la découverte du corps de Georgette Grove. Alex répliqua que nous avions l’intention de redonner à la maison son ancien nom, « Knollcrest », et promit : « Lorsque Ceil l’aura transformée par la magie de son talent, nous y donnerons une grande fête. »

Lorsque nous fûmes enfin seuls, Alex sourit. « Tu ne peux me reprocher d’espérer », dit-il.

C’est alors que je lui parlai de la venue du procureur à la maison et du fait que l’inspecteur Walsh m’avait suivie et accusée de cacher quelque chose, disant que la façon dont j’étais revenue si vite à la maison depuis Holland Road paraissait suspecte.

Je vis les muscles du visage d’Alex se contracter et ses pommettes s’empourprer. « Tu veux dire que ces gens n’ont rien de mieux à faire que de te reprocher d’avoir été prise de panique et d’être rentrée rapidement à la maison ?

– Il y a pire », ajoutai-je.

Et je lui parlai de l’assassinat du paysagiste et du fait que j’étais sans doute passée devant les lieux du crime à peu près à l’heure où il avait été tué. « Alex, je ne sais plus quoi faire. » Ma voix n’était qu’un murmure à présent. « Ils disent que toutes ces histoires ont un rapport avec notre maison et je te jure qu’ils me regardaient comme si j’étais responsable de la mort de cette femme.

– C’est grotesque », protesta Alex.

Puis il s’aperçut que j’étais à nouveau au bord des larmes. « Chérie, dit-il, je prendrai un avion plus tard pour Chicago demain. Je vais aller à Morristown dans la matinée m’entretenir avec le procureur. Il a un sacré culot de laisser un de ses inspecteurs te suivre. Et il a aussi un sacré culot de se présenter à ta porte et de te demander où tu étais lorsque ce paysagiste a été assassiné. Je vais leur dire leur fait à tous, et rapidement. »

Je me sentis soulagée. Mon mari était à mon côté. Mais que pensera-t-il quand, la prochaine fois que l’inspecteur Walsh ou Jeffrey MacKingsley se présenteront, je refuserai de répondre à leurs questions sous prétexte que mes déclarations pourraient être utilisées contre moi ? Je leur avais déjà menti en disant que je ne savais pas manier une arme, en disant que Georgette Grove m’avait expliqué comment atteindre Holland Road.

Je ne pouvais même pas répondre à des questions aussi simples que : « Madame Nolan, êtes-vous déjà venue à Mendham avant votre anniversaire le mois dernier ? Aviez-vous déjà fait le trajet jusqu’à Holland Road avant jeudi dernier ? » Répondre à ces questions en entraînerait d’autres.

« Ceil, ne t’inquiète pas à cause de tout ça. C’est ridicule », disait Alex.

Il tendit la main à travers la table pour prendre la mienne, mais je la lui retirai pour chercher mon mouchoir dans mon sac.

« Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour venir vous saluer, Celia. Vous paraissez bouleversée. »

Je levai la tête vers Marcella Williams. Sa voix était douce et bienveillante, mais ses yeux brillants de curiosité trahissaient son excitation à la pensée de tomber sur nous alors que nous étions tous les deux visiblement très émus.

L’homme qui l’accompagnait était Ted Cartwright.