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Les yeux brillants de curiosité, postée dans l’angle de la fenêtre de son salon, Marcella Williams regardait les énormes camions de déménagement passer lentement devant sa maison. Vingt minutes plus tôt, elle avait vu la BMW gris argent de Georgette Grove s’engager dans l’allée. Georgette était l’agent qui avait vendu la propriété. Marcella était certaine que la Mercedes qui était arrivée peu après appartenait à ses nouveaux voisins. Elle avait entendu dire qu’ils étaient pressés de s’installer parce que leur fils était inscrit à la maternelle. Elle se demandait à quoi ils ressemblaient.

Les gens ne faisaient pas long feu dans cette maison, pensa-t-elle, et comment s’en étonner. Qui aimerait vivre dans un endroit que tout le monde appelle « la Maison de la Petite Lizzie » ? Jane Salzman en avait été la première propriétaire après le geste de folie meurtrière de Liza Barton. Elle l’avait achetée pour une bouchée de pain. Elle avait toujours prétendu que l’endroit lui donnait la chair de poule, et pourtant Jane s’intéressait alors à la parapsychologie, ce que Marcella qualifiait de balivernes. Mais c’était indéniable, ce nom de « Maison de la Petite Lizzie » agissait sur les nerfs des gens qui l’habitaient, et les facéties de Halloween l’an passé avaient été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase pour les derniers propriétaires, Mark et Louise Harriman. Louise avait failli tomber dans les pommes à la vue de l’inscription sur sa pelouse et de la poupée grandeur nature armée d’un pistolet en plastique dans sa galerie. Mark et elle avaient l’intention de s’installer en Floride l’année suivante de toute façon, il leur avait suffi de modifier leur calendrier. Ils avaient déménagé en février et la maison était restée inoccupée depuis lors.

Ces réflexions amenèrent Marcella à se demander où se trouvait Liza Barton à l’heure actuelle. Marcella habitait ici à l’époque où la tragédie s’était déroulée. Elle revoyait la petite Liza, qui avait alors dix ans, avec ses boucles blondes, sa petite frimousse de poupée ancienne et son air doux et posé. Sans nul doute une enfant intelligente, se souvint Marcella, mais elle avait une façon particulière de dévisager les gens, même les adultes, comme si elle les jaugeait. Je préfère les enfants qui se comportent comme des enfants, pensa-t-elle. Je m’étais efforcée de me montrer aimable avec Audrey et Liza après la mort de Will Barton. Puis je me suis réjouie de voir Audrey épouser Ted Cartwright. J’ai dit à Liza qu’elle devait être contente d’avoir un nouveau père, et je n’oublierai jamais la façon dont cette petite gamine m’a regardée en répliquant : « Ma mère a un nouveau mari. Je n’ai pas un nouveau père. »

J’ai rapporté ces propos au procès, se rappela Marcella avec une certaine satisfaction. Et je leur ai dit que j’étais dans la maison le jour où Ted avait ramassé les effets personnels que Will Barton avait laissés dans son bureau. Il les avait rangés dans des cartons pour les entreposer au garage. Liza hurlait contre lui et s’escrimait à tirer les cartons dans sa chambre. Elle ne voulait pas céder à Ted. Elle n’avait pas rendu la vie facile à sa mère. Et il était clair qu’Audrey était très amoureuse de Ted.

Du moins au début, se reprit Marcella, en regardant un deuxième camion gravir la côte à la suite du premier. Qui sait ce qui s’était passé ? Audrey n’avait certes pas laissé à leur mariage le temps de s’épanouir et cette ordonnance d’interdiction d’accès au domicile conjugal qu’elle avait obtenue contre Ted était totalement inutile. J’ai cru Ted quand il a juré qu’Audrey lui avait elle-même téléphoné pour lui demander de venir la rejoindre ce soir-là.

Ted m’a toujours été reconnaissant de l’avoir soutenu, se rappela Marcella. Mon témoignage l’a aidé dans le procès au civil qu’il a intenté à Liza. C’est vrai, le pauvre garçon méritait d’être indemnisé. Ce n’est pas facile de devoir se promener dans la vie avec un genou fracassé. Il boite encore aujourd’hui. C’est un miracle qu’il n’ait pas été tué.

Lorsque Ted est sorti de l’hôpital, il s’est installé à une demi-heure d’ici, à Bernardsville. C’est aujourd’hui un important promoteur immobilier, on peut voir le logo de sa société sur toutes les autoroutes et dans les centres commerciaux du New Jersey. Sa dernière réussite a été de profiter de la folie actuelle pour la remise en forme en ouvrant des centres de gym dans tout l’État et en construisant son lotissement de maisons de luxe à Madison.

Au fil des années, Marcella avait rencontré Ted ici et là. Elle l’avait encore revu moins d’un mois auparavant. Il ne s’était jamais remarié, mais avait eu plusieurs petites amies et, selon la rumeur, la dernière rupture était toute récente. Il avait toujours prétendu qu’Audrey avait été le grand amour de sa vie et qu’il ne s’en remettrait jamais. En tout cas, il paraissait en pleine forme l’autre jour, et avait même dit qu’il serait content de la revoir. Peut-être aimerait-il savoir que de nouveaux propriétaires allaient s’installer dans la maison.

Marcella s’avoua que depuis sa rencontre fortuite avec Ted, elle avait cherché une raison de l’appeler. Lors du dernier Halloween, quand des gosses avaient écrit sur la pelouse à la peinture blanche : MAISON DE LA PETITE LIZZIE. DANGER ! les journaux avaient appelé Ted pour recueillir ses réactions.

Je me demande si ces jeunes vont refaire le coup aux nouveaux venus. S’il y a d’autres sales blagues du même style, les journaux vont sûrement recontacter Ted. Peut-être devrais-je lui dire que la maison a changé de mains une fois de plus.

Ravie d’avoir un prétexte pour appeler Ted Cartwright, Marcella se dirigea vers le téléphone. En traversant la spacieuse salle de séjour, elle adressa un sourire approbateur à son reflet dans la glace. Une silhouette parfaite qui témoignait d’une gymnastique quotidienne. Des cheveux blond platine encadrant un visage lisse, raffermi par quelques récents traitements au Botox. Des yeux noisette dont l’éclat était souligné par un mascara et un eye-liner dernier cri.

Victor Williams, son mari dont elle avait divorcé dix ans plus tôt, racontait à qui voulait l’entendre que Marcella redoutait tellement de rater un potin qu’elle dormait les yeux grands ouverts et des écouteurs aux oreilles.

Marcella téléphona aux renseignements et nota le numéro du bureau de Ted Cartwright. Après avoir suivi les instructions – tapez un pour ceci, deux pour cela, trois pour... –, elle fut enfin mise en communication avec sa boîte vocale. Il a un timbre de voix si agréable, pensa-t-elle en écoutant le message.

De son ton le plus charmeur elle dit : « Ted, ici Marcella Williams. J’ai pensé que vous aimeriez savoir que votre ancienne maison a encore une fois changé de mains, et que les nouveaux propriétaires sont en train d’emménager. Deux camions viennent de passer devant chez moi. »

Le hurlement d’une sirène l’interrompit. Un instant plus tard, elle vit une voiture de police passer en trombe devant sa fenêtre. Les ennuis commencent déjà, pensa-t-elle avec un frisson d’excitation. « Ted, je vous rappellerai, souffla-t-elle. Les flics se dirigent vers votre ancienne maison. Je vous tiendrai au courant de la suite des événements. »