38
Le
Lundi soir, Zach avala un hamburger et deux verres au
Marty’s Bar et hésita à appeler Ted Cartwright. La photo qu’il lui
avait adressée devait être parvenue à son bureau à cette heure.
Directement à son destinataire, pensa-t-il. Aucune chance qu’une
secrétaire puisse décider de son propre chef de ne pas la
transmettre au patron.
Dans le coin gauche, en bas de l’enveloppe, Zach avait inscrit PERSONNEL.
Il s’était particulièrement amusé à ajouter cette mention. C’était tellement chic. Voilà deux ans, une des femmes auxquelles il donnait des leçons d’équitation lui avait envoyé un chèque au club avec la même mention sur l’enveloppe. Depuis, Zach l’ajoutait à tous ses courriers : PERSONNEL, même sur la facture du téléphone.
Les policiers avaient certainement interrogé Ted Cartwright à propos de Georgette Grove, se dit-il. Tout le monde en ville savait qu’il lui en voulait à mort de bloquer ses projets immobiliers. Les charges contre lui seraient sacrément plus fortes si un dénommé Zach Willet avait un sursaut de conscience et décidait de partager un certain souvenir avec la police.
Mais il ne le ferait qu’après avoir obtenu du procureur la garantie de l’impunité, comme on disait.
Je suis le petit poisson qui peut les mener au requin, pensa Zach, savourant son pouvoir.
Il évita de prendre un troisième scotch et monta dans sa voiture pour rentrer chez lui. Chez lui ! Il aimait vraiment cet endroit. Ce n’était pas grand, mais cela lui suffisait. Trois pièces et une galerie à l’arrière où, par beau temps, quand il ne travaillait pas, il pouvait s’installer avec le journal et son poste de télévision portable. Mais la vieille Potters était morte l’année précédente, et sa fille s’était installée dans l’appartement du rez-de-chaussée. Elle avait quatre mômes dont l’un jouait de la batterie. Le raffut le rendait dingue. Parfois, il la soupçonnait de payer le gosse pour jouer. Elle voulait récupérer son appartement, mais le bail de Zach courait encore sur deux ans, si bien qu’elle ne pouvait pas se débarrasser de lui maintenant.
Ted construisait des maisons individuelles à Somerset. Son nom figurait partout sur ses chantiers. Elles étaient presque terminées et franchement chouettes. Il y en avait soixante-dix ou quatre-vingts. Un peu plus de place ne serait pas de refus. Avec un endroit pour me garer, ajouta-t-il in petto en s’engageant dans sa rue et en s’apercevant qu’il ne restait plus un seul emplacement libre. Il était clair que les gosses de la propriétaire avaient invité une bande de copains.
Zach finit par trouver une place une rue plus loin et fit en maugréant le trajet à pied jusque chez lui. La soirée était chaude et, lorsqu’il gravit les marches de la galerie, ça fourmillait d’ados. Quelques-uns lui lancèrent un « Salut, Zach » qu’il ignora. Il était sûr d’avoir humé une bouffée de marijuana en ouvrant la porte qui menait à l’appartement du premier étage. Il monta l’escalier d’un pas lourd. Il s’était réjoui à la pensée de s’asseoir dehors et de fumer en paix un cigare, mais il y avait encore plus de gamins dans la cour, plus bruyants les uns que les autres.
La certitude que l’un des voisins allait bientôt prévenir les flics ne calma pas Zach. Il ne se sentait pas dans son assiette. Il sortit son téléphone mobile et le posa sur la table, hésitant à passer son coup de fil. Il avait déjà tapé Ted une semaine auparavant, en principe il n’aurait pas dû recommencer aussi rapidement. Mais c’était avant que Georgette ne prenne une balle dans la tête. Ted devait être plutôt nerveux en ce moment, se rassura Zach.
Le martèlement soudain de la batterie au rez-de-chaussée le fit sursauter. Jurant entre ses dents, il composa le numéro du téléphone mobile de Ted.
« L’abonné que vous essayez de joindre n’est pas disponible actuellement... si vous désirez laisser un message... »
Zach attendit impatiemment que la voix informatisée eût terminé son discours, puis dit : « Désolé de te rater, Ted. Je sais que tu dois être bouleversé par la mort de Georgette. Sans doute un coup dur pour toi. J’espère que tu peux m’entendre. Le raffut en bas me rend dingue. Il faut que je trouve un autre endroit où loger, une de ces maisons individuelles que tu es en train de construire, par exemple. J’espère que tu as reçu la jolie photo que je t’ai envoyée. »
Il allait raccrocher quand une pensée lui vint : « À propos, j’ai une nouvelle cliente qui prend des leçons d’équitation. Elle s’appelle Celia Nolan, c’est elle qui habite ton ancienne maison. Elle a posé une quantité de questions au sujet de l’accident de Will Barton. J’ai pensé que tu aimerais le savoir. »