Palo Alto.
6 février 2019.

Le spectre de la démence parkinsonienne le terrifiait. Sa déchéance physique lui donnait la nausée. Dix points de suture à l’arcade sourcilière le défiguraient. Une crise avait provoqué sa chute. Sa tête avait heurté un coin de table. Il avait fait changer tout le mobilier par des produits aux angles arrondis.

 

Sergey se repliait sur lui-même comme un crustacé. Il était un bernard-l’ermite, et le Googleplex, sa coquille. Le monde extérieur lui semblait hostile et peuplé de vautours prêts à lui bouffer les entrailles. Wayne veillait sur sa sécurité avec un dévouement exemplaire. Le danger était partout. Y compris à l’intérieur du QG. Il se méfiait particulièrement d’Eric Schmidt et des pique-assiette du conseil d’administration. Il imaginait des complots pour le destituer. Ces minables étaient jaloux de son pouvoir et de son bébé. Il était vital de les surveiller pour survivre.

 

Plus on montait, plus on était seul. La trajectoire des grands hommes le prouvait depuis des millénaires. Sergey faisait souvent un rêve inspiré de l’assassinat de Jules César. Il faisait son entrée en toge dans une réunion du conseil d’administration. Les traîtres fondaient sur lui et le poignardaient à vingt-trois reprises. Il ne commettrait pas la même erreur que le dictateur romain. L’isolement, loin des lames de ses ennemis, était la meilleure protection.

 

L’idée de sa propre mort le rongeait littéralement. L’excitation de Borstrom le laissait indifférent. L’avenir de l’Europe ne l’intéressait pas beaucoup plus que les derniers dossiers calientes des starlettes d’Hollywood. Sa faculté de concentration s’était évaporée avec l’implant cérébral. Sa hiérarchisation toute personnelle des informations provoquait l’inquiétude de son assistant. Wayne était le seul à mesurer réellement l’ampleur des dégâts.

 

L’organisation de l’attentat de Madrid l’avait fait bâiller. Les appels téléphoniques du président des États-Unis le laissaient de marbre. Le fonds d’investissement de Milton Earle était sous monitoring permanent. Sergey n’y consacrait pas plus de quelques minutes quotidiennes. Le sujet ne méritait pas mieux. Son propre clone ne l’intéressait pas non plus. Seul le grand futur occupait ses moments de lucidité. Grâce à son bébé, l’avenir serait extraordinaire. Le présent n’était qu’une sinistre période de transition, un âge de pierre qui n’en valait pas la peine. Sergey se sentait prisonnier d’un long tunnel sombre et humide dont il n’était pas certain de sortir un jour. Pourtant, la lumière et la félicité étaient au bout du tunnel. En plissant bien les yeux, et avec l’aide de quelques gélules d’antidépresseur, il pouvait apercevoir quelques lux à l’horizon. Ces visions lui donnaient la force de tenir. Elles le maintenaient debout, lui évitaient de perdre complètement la boule.

 

 

 

Wayne était au bout du rouleau. Il était condamné à rester auprès de Sergey pour le reste de ses jours. Sa situation était inextricable. Il ne pouvait prévenir Nick Borstrom ni Eric Schmidt de l’état mental du maître du monde sans mettre sa propre vie en danger. Il ne pouvait s’enfuir à l’autre bout du monde et espérer tenir plus d’une semaine avant d’être repéré. Son destin était lié à Sergey. Wayne avalait des gélules euphorisantes ‑ une nouvelle molécule coréenne du tonnerre de Dieu ‑ qui l’aidaient à passer le temps.

 

L’implant cérébral avait modifié le comportement de Sergey de manière négative. Le boss se montrait en revanche nettement plus prévenant à son égard. Il le considérait désormais comme son frère, son protecteur et son confident. Il était le dernier lien de Sergey Brain avec la réalité, le dernier humain biologique digne de sa confiance. Le boss avait fait de lui un homme à l’abri du besoin jusqu’à la nuit des temps. Il ne trahirait pas son maître pour une vulgaire montagne de billets. Une complicité étrange mais bien réelle les unissait. Sergey ne lui cachait rien des affaires du monde, et il lui offrait en retour sa fidélité. Le boss avait peut-être raison. La vie éternelle et un monde merveilleux les attendaient sans doute à l’horizon d’une ou deux décennies. La posthumanité pouvait s’avérer une retraite confortable. Une récompense à la hauteur de son investissement.

 

 

 

Sergey caressait la cicatrice de son intervention au cerveau en dialoguant avec l’IA. Wayne regardait le journal télévisé de CNN d’un œil distrait. L’écran était toujours allumé dans le bureau, comme un feu de cheminée. Un fait divers attira son attention. Un cordon de police barrait l’accès à un pavillon de vacances en bord de plage dans la région de Fort Myers, en Floride. Une nuée de badauds en short et de journalistes caméra à l’épaule se pressaient sur les lieux. Des images tournées depuis un hélicoptère montraient l’évacuation de corps sur des brancards. Les types de la morgue portaient des combinaisons blanches et des masques. Kim Flowers, journaliste de CNN, une blonde au brushing impeccable, évoquait le drame avec un air grave et outré de circonstance : « D’après le chef de la police de Lee County, trois personnes en état de décomposition avancée ont été retrouvées dans ce pavillon situé derrière moi. Les décès remonteraient à neuf ou dix jours, et il a fait très chaud pour la saison, ce qui explique l’état des cadavres. Selon les premiers éléments de l’enquête, une des victimes serait Paul Maldini, un policier respecté, vétéran de la CIA. Les deux autres, dont l’identité n’a pas été révélée, seraient sa maîtresse, et la fille de celle-ci, âgée de moins de dix ans, nous dit-on. Une lettre dactylographiée, signée par le policier, a été retrouvée sur place. Nous n’avons pas pu avoir accès au document, mais nous en connaissons la teneur. Le policier aurait empoisonné sa maîtresse et l’enfant, et se serait ensuite donné la mort avec son arme de service. Selon nos sources au bureau du procureur, il s’agirait d’un drame sentimental. Marié et père de famille, Paul Maldini aurait expliqué son geste par le refus de sa maîtresse de vivre avec lui. Il semble par ailleurs que le policier a agi avec préméditation, puisque la lettre a été imprimée ailleurs. Le pavillon n’était équipé ni d’un ordinateur ni d’une imprimante. L’amoureux éconduit aurait donc amené ses victimes dans ce pavillon en sachant qu’il allait les tuer… Comme vous pouvez l’imaginer, toute la communauté de ce quartier paisible et paradisiaque de Floride est en état de choc suite à ce sinistre fait divers… C’était Kim Flowers, en direct de Fort Myers, pour CNN. »

 

Wayne avala deux gélules d’euphorisant pour se remettre et changea de chaîne. Il avait connu Maldini à l’époque de son passage éclair à Langley. Il ne put s’empêcher d’imaginer Paulie vivant ses dernières heures. Un tueur l’avait probablement obligé à signer la lettre bidon sous la menace, en échange de la libération de la mère et de la gamine. Son estomac se noua.

 

Les télés adoraient ce genre de carnage. Surtout quand l’actualité était creuse. On pouvait toujours compter sur un salarié licencié, un flic au bout du rouleau ou un étudiant complexé pour tirer dans le tas et donner du grain à moudre aux journalistes.

 

Paulie Maldini avait droit à une couverture médiatique de première classe. Des experts de carnaval se succédaient sur les plateaux pour expliquer son geste désespéré. Tous évoquaient la difficulté du métier de flic, le niveau de stress qu’il engendrait, et le nombre croissant des morts violentes chez les fonctionnaires de police. Fox News décrochait la palme de la réactivité avec une interview au forceps de la femme de Paulie. Quelques mots volés entre sa descente de voiture et la porte de sa maison de Great Falls, en Virginie. Les deux journalistes n’y allaient pas avec des pincettes. Le cadreur lui collait sa caméra en plein visage et faisait barrage de son corps pour l’empêcher de courir à son domicile. Le type au micro la bombardait de questions : « Madame Maldini, saviez-vous que votre mari avait une maîtresse ? Etes-vous surprise par son geste ? Comment réagissez-vous ? Etiez-vous en procédure de divorce ? Votre mari était-il un homme violent ? » Mme Maldini portait des lunettes de soleil trop étroites pour cacher ses larmes noircies par le mascara. Elle crut devoir dire quelque chose pour que les deux excités la laissent passer. Ses jambes avaient du mal à la porter. Tout ce cauchemar lui semblait si réel… « Mon mari n’a pas fait une chose pareille, ce n’est pas possible… Laissez-moi tranquille à présent… Mon mari était un homme bon… » Elle passait pour une femme naïve et stupide, abusée pendant des années par un salopard ultraviolent. Ou pire, pour une complice soumise qui protégeait une ordure coupable de l’assassinat d’une enfant et de sa mère. Fox News enchaîna sans transition avec les derniers résultats de base-ball. Wayne coupa le son.

 

Il se leva péniblement et fit le tour du bureau en respirant à fond par le nez. Sergey faisait mine d’être absorbé par les dossiers calientes du jour. Il se glissa dans son dos et lut. Un jeune acteur vedette de l’écurie Disney, idole des adolescentes, président d’honneur du Celibacy Club, était en cure de désintoxication sexuelle. Son adresse IP, ses e-mails, ses conversations et ses SMS montraient tous son penchant pour les éphèbes latinos montés comme des ânes.

 

Wayne lui arracha le dossier des mains et le balança en l’air en hurlant. Il attrapa toute la pile qui suivit la même direction. Une nuée de feuilles planèrent et se posèrent en silence sur l’épaisse moquette. Sergey se recroquevilla sur sa chaise, anticipant des coups.

 

— Borstrom avait besoin de tous les tuer ? il grogna. Il avait vraiment besoin de faire une saloperie pareille ?

 

— Je ne sais pas, souffla Sergey.

 

— Paulie Maldini travaillait pour nous. C’était un type fiable.

 

— Je ne suis pour rien dans ces décisions. Borstrom et le directeur de la CIA font ce qu’ils ont à faire, Wayne. Ce genre de méthode militaire échappe à mon expertise.

 

— Borstrom est un fils de pute sadique, nous le savons tous les deux.

 

— La décision d’effacer tous les témoins de l’attentat de Madrid et du dossier Milton Earle vient directement de la Maison-Blanche. Le Mexicain est totalement paranoïaque. Il protège ses arrières coûte que coûte, Wayne.

 

Wayne saisit une statuette plaquée or sur le bureau de Sergey. Un bibelot acheté aux enchères lors de la dispersion des biens de Steven Spielberg. L’Oscar du meilleur réalisateur pour la Liste de Schindler explosa contre un mur.

 

Wayne se posta devant la baie vitrée. Des millionnaires insouciants sillonnaient les allées du Googleplex sur leur Segway, imperméables aux souffrances du monde. Tous ces geeks surdiplômés arboraient un sourire inaltérable du matin au soir. Ils vivaient au paradis. La Silicon Valley était le laboratoire à ciel ouvert de la société transhumaniste. Tout le monde voulait être du voyage. Le virus singulariste était parti d’ici et se propageait implacablement dans le cœur des hommes. Personne n’y pouvait plus rien changer.

 

Wayne se sentit mieux. Les gélules d’euphorisant avaient fait leur boulot. La colère s’était transformée en résignation. Sergey se leva de sa chaise et ramassa le socle de la statuette.

 

— Ce n’était pas un si bon film que cela, dit-il. Largement surévalué.

 

Wayne ramassa un morceau d’Oscar et l’examina.

 

— L’intérieur du trophée est en étain, dit-il.

 

— J’avais pourtant payé ce presse-papiers au prix de l’or.

 

Wayne ferma les yeux. Il serra le morceau d’étain de toutes ses forces.

 

— J’aimerais torturer le Mex avec des pinces…

 

— L’histoire s’écrit depuis toujours avec le sang des innocents, Wayne. Tu sais cela mieux que moi…

 

— Les femmes et les enfants sont hors limites. Il y a des règles, même à la CIA.

 

— Ces gens ne sont pas morts pour rien, Wayne. L’intelligence artificielle mettra bientôt fin à ces méthodes de gouvernance obsolètes, basées sur l’intimidation, la violence et les intérêts personnels. Nous livrons la dernière guerre de l’histoire de l’humanité. Cette ultime bataille contre les forces rétrogrades passe par des coups tordus que je n’approuve pas. Mais la CIA avait-elle vraiment le choix, Wayne ? Pouvions-nous nous permettre de tout faire foirer ? Combien pèsent quelques vies face au sauvetage de l’humanité tout entière ?

 

— Paulie Maldini n’aurait jamais parlé. Obama, lui, n’aurait jamais donné son feu vert à un truc pareil…

 

— Foutaise ! Un chef des armées digne de ce nom fait ce qu’il a à faire. Parfois, les intérêts supérieurs de l’État obligent à se comporter comme un enfant de pute. C’est dans l’ordre des choses depuis le président George Washington.

 

— Il y a des limites…

 

— Ouuuuuhhhh… « Il y a des limites»… Combien d’irakiens as-tu envoyés au tapis, déjà ? Combien as-tu fait de veuves et d’orphelins ? Peux-tu me rafraîchir la mémoire ?

 

— Ce n’est pas la même chose.

 

— Ne réagis pas comme un enfant, Wayne. Pense aux milliards de miséreux qui vont bénéficier de la victoire du transhumanisme. Pense aux innombrables bienfaits que la grande convergence NBIC va apporter aux milliards de cloportes qui vivent encore comme à l’âge de pierre. Nous sommes dans le camp du bien…

 

— « Don’t be evil », hein?

 

— L’enfer, c’est les autres, Wayne. Google a sauvé le monde d’une hégémonie asiatique. Google va vaporiser les derniers tenants du conservatisme moyenâgeux. Demain, Google protégera le genre humain de ses propres faiblesses. Nous sommes aux commandes, Wayne. Nous avons des responsabilités. Ne quittons jamais des yeux l’objectif final.

 

Ils demeurèrent silencieux un long moment. Les joueurs des Los Angeles Lakers célébraient une victoire sur l’écran de télévision. Sergey dégaina sa boîte de THC artificiel, une trouvaille de son médecin. La marijuana de synthèse prévenait ses crises de tremblements, stabilisait son humeur, et lui redonnait de l’appétit. Wayne en piocha deux pour s’abrutir totalement.

 

Il décocha une dernière flèche avant d’avoir les mâchoires trop serrées pour sortir un mot.

 

— Tu sais que ta femme baise avec le vice-président d’Apple ?

 

— Je sais. Et tu savais que je le sais…

 

— Bien.

 

— Elle me fait payer de la laisser à l’écart. C’est tout naturel.

 

— Tu vas faire tuer ce type ?

 

— Tu ne réussiras pas à me mettre en colère, Wayne. Je me sens tellement bien à cet instant…

 

— Il baise ta femme, Sergey…

 

— L’objectif final, Wayne. Pense à l’objectif final. Et boucle-la un peu, s’il te plaît…

 

Le THC de synthèse relâcha la tension. Des couleurs psychédéliques envahirent le bureau. Le soleil faisait briller des millions de particules de poussière, des millions de diamants dont les mouvements browniens constituaient un spectacle féerique. Ils admirèrent le spectacle avec le visage ahuri de boxeurs groggy.

 

Le réchauffement climatique faisait la une des blogs hippies. Une chaleur caniculaire plongeait la côte Est des États-Unis dans la torpeur depuis trois semaines. L’air était immobile et collant, irrespirable. Les petits vieux tombaient comme des mouches. La température ne descendait pas sous les trente degrés la nuit. La moitié du pays n’était plus qu’un studio de yoga Bikram à ciel ouvert. Sue ne voulait pas entendre parler de climatisation. À l’en croire, l’air en boîte était un poison violent. Le bébé avait les bronches trop fragiles pour le supporter.

 

Hugo Paradis transpirait à grosses gouttes dans le grenier de la maison familiale. Il avait démonté une plaque d’isolant thermique et empilait des liasses de billets verts sur un tasseau de bois. Cinq minutes d’effort lui avaient suffi pour se retrouver en nage. Sue assistait à la scène sans dire un mot. Elle avait renoncé à poser des questions. L’origine précise du fric lui importait finalement peu. Les liasses la rassuraient et l’effrayaient tout autant. Hugo travaillait pour des gens riches et discrets, qui ne s’embarrassaient pas de fiches de paye. Sue pouvait vivre avec ça. Elle aurait simplement voulu qu’il lui fasse confiance. Elle aurait voulu qu’il s’ouvre à elle et partage ses secrets. Elle était prête à tout entendre. N’étaient-ils pas mari et femme ? N’élevaient-ils pas un enfant ensemble ? Hugo avait une conception du couple à l’ancienne. Il vivait encore comme dans les années soixante. Les hommes partaient à la chasse, et les femmes s’occupaient de la maison. Il n’y avait pas de mélange des genres. Elle pouvait faire avec ça aussi. La frontière était étanche et non négociable. Hugo était un sacré bon chasseur. Elle n’avait dans l’ensemble pas à se plaindre de la situation. Son budget shopping était une consolation non négligeable.

 

Il lui avait montré toutes les caches de la maison. Il y avait désormais quatre planques distinctes, avec cinq cent mille dollars en cash dans chacune d’entre elles. Leur assurance-vie, comme il disait. Leur plan d’épargne retraite en cas de coup dur.

 

Elle l’aida à remettre en place la cloison en Placoplâtre et laine de verre. Hugo utilisa un pistolet à clous qui régla l’affaire en quelques minutes. Ils remirent en place le poster géant des Beatles qui recouvrait la paroi inclinée.

 

— La plaque est juste derrière John Lennon, souffla Hugo après avoir enfoncé la dernière punaise. Tu t’en souviendras ?

 

— Est-ce que tu peux arrêter ? Peux-tu cesser de parler comme s’il allait t’arriver quelque chose, nom de Dieu ?

 

Il attrapa ses mains et les embrassa. Il lui envoya son plus beau sourire.

 

— Sue, je t’ai déjà dit que je devenais complètement parano avec tout ce cash dans la maison. J’ai bien l’intention d’être avec vous pour toujours, ma chérie…

 

— Alors arrête avec ça !

 

— Je veux juste être certain que tout ira bien si mon avion s’écrase ou si je me fais renverser par un bus.

 

— Ne dis pas ce genre de choses, Hugo. Ça porte la poisse.

 

— Ce genre d’accident stupide se produit tous les jours, mon amour. Savoir que ma femme et mon fils peuvent compter sur cet argent en cas de coup dur me permet de dormir sur mes deux oreilles.

 

— Tu me jures que tu n’es pas en danger d’une manière ou d’une autre ?

 

Hugo fit mine d’éclater de rire et serra sa femme dans ses bras.

 

— Mais où vas-tu chercher tout ça, hein? Qu’est-ce que tu vas imaginer ?

 

— Jure-le.

 

— Je te le jure, chérie. Tu n’as aucune raison de t’en faire.

 

— D’accord…

 

— Réjouissons-nous plutôt de cet argent facile. Prions pour que le business continue, veux-tu ? J’ai connu des périodes moins fastes, tu peux me croire.

 

Les pleurs du petit Bob interrompirent la discussion. La sieste était terminée. Hugo remercia mentalement son fils pour son timing parfait. Sue dévala les escaliers jusqu’à la chambre du gamin. Hugo rangea ses outils en s’épongeant le front.

 

Il se dirigeait vers la douche quand son téléphone vibra. Nick Borstrom l’attendait au coin de la rue dans une Audi noire. Une remontée d’acide le cloua sur place. Borstrom débarquait toujours sans prévenir, comme pour lui signifier qu’il lui appartenait. Il enfila une casquette de base-ball, mit des lunettes noires, glissa un flingue sous sa chemise en lin et sortit dans la fournaise.

 

Depuis la disparition de Paulie Maldini, Nick Borstrom était devenu son seul interlocuteur. Borstrom le harcelait de jour comme de nuit, fut-il chez lui ou à Palo Alto. Ce type ne dormait jamais. Il connaissait le moindre de ses faits et gestes, et ne manquait pas un mot de ses conversations téléphoniques. Hugo n’était plus qu’une taupe au service de la CIA. Comme Maldini avant lui, Borstrom lui fournissait des infos bidon sur Google pour intoxiquer Milton Earle. Le vieux Milton bandait dur pour le travail de son poulain. Le cow-boy lui faisait une confiance aveugle et le tenait informé de l’avancée de son plan. Hugo connaissait les noms des alliés du sénateur. Il avait fourni suffisamment de détails à la CIA pour que le gouvernement dispose de mètres cubes de dossiers accablants.

 

Hugo marcha jusqu’au coin de la rue. La grosse berline allemande surgit de nulle part et s’arrêta à sa hauteur. Il grimpa dans l’habitacle climatisé tapissé d’ébène et de cuir noir.

 

— Bonjour, monsieur Paradis.

 

— Bonjour, monsieur.

 

Borstrom le regarda de la tête au pied d’un air écœuré. Il ouvrit sa fenêtre de quelques centimètres.

 

— Vous transpirez comme un porc …

 

— Je bricolais, monsieur. Vous ne m’avez pas laissé le temps de prendre une douche.

 

— Vous bricoliez ?

 

— En effet.

 

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

 

— Je bricolais. Il y a toujours des choses à faire dans une maison. Vous savez ce que c’est…

 

— Non. Je ne sais pas ce que c’est.

 

— Une étagère à ajouter, un robinet qui fuit… Ce genre de choses.

 

— Pourquoi un homme de votre trempe remplirait-il des tâches salissantes et rébarbatives, d’ordinaire réservées à une main-d’œuvre non qualifiée ?

 

— Par plaisir, monsieur.

 

— Vous volez le travail de nos pauvres, monsieur Paradis.

 

— Je me serais douté que le bricolage n’était pas votre truc, soupira Hugo.

 

— Vous êtes un homme plein de surprises, monsieur Paradis.

 

Borstrom appuya sur un bouton. Un module de rangement escamotable s’éjecta sans bruit du siège avant. Il piocha une chemise blanche et la tendit à Hugo.

 

— Balancez votre guenille odorante par la fenêtre, voulez-vous ?

 

— On dirait que je ne perds pas au change, dit Hugo en caressant la popeline de soie de chez Dior Homme.

 

— Je les fais venir de Paris.

 

Hugo s’exécuta. Il se mit torse nu et balança sa chemise en lin dans le fossé. Borstrom reluqua l’empreinte de sueur sur la banquette en cuir.

 

— Laissez cette putain de vitre entrouverte, grogna-t-il.

 

Borstrom vit le flingue d’Hugo enfoncé dans son pantalon. Il reluqua sa musculature, ses abdominaux saillants, ses bras et ses pectoraux forgés par des décennies de pompes matinales. Il apprécia le spectacle. Hugo Paradis avait un corps de mauvais garçon. Borstrom adorait secrètement les mauvais garçons.

 

Il enfila la chemise sans parvenir à fermer les deux derniers boutons. Le chauffeur roulait à petite vitesse le long de l’Hudson River. Borstrom lui demanda de garer l’Audi devant un port de plaisance. Il voulait regarder les bateaux qui descendaient vers Manhattan ou remontaient vers Lake George. Il baissa sa vitre. La chaleur étouffante envahit l’habitacle. La climatisation automatique vrombit légèrement pour maintenir une température agréable. Un immense et magnifique voilier au pont en acajou était à quai. Une bande issue de la jeunesse dorée de New York glandait à l’arrière du bateau. On entendait un filet de musique électronique. Un jeune crétin en bermuda Burberry buvait du Cristal Roederer à même la bouteille en se déhanchant.

 

— Insouciance de la jeunesse…, susurra Borstrom.

 

— Que puis-je faire pour vous, monsieur ?

 

— Parlez-moi du sénateur Earle.

 

— Rien de nouveau, monsieur. Il est de retour dans son ranch après un voyage à Dubaï…

 

— Je sais tout cela, Hugo. Je veux dire, parlez-moi de lui. Avez-vous du respect pour sa personne ?

 

— Le sénateur Earle est un cow-boy, monsieur. C’est un employeur loyal, prévisible, persuadé d’être du bon côté de la barrière.

 

— Il vous paye grassement.

 

— Affirmatif. C’est probablement pourquoi il me fait confiance. Qui voudrait perdre un client aussi généreux ?

 

— Avez-vous des remords ? Participer à sa chute vous donne-t-il des angoisses, le soir, pendant les quelques minutes qui précèdent le sommeil ?

 

— Je suis un professionnel. Je dors comme un bébé, monsieur.

 

— Moi aussi, Hugo.

 

Les jeunes du bateau montèrent la musique d’un cran. Le champagne et les gélules d’euphorisant faisaient leur effet. Des rires fusèrent. Une ado topless arrosait ses camarades de débauche avec un jet d’eau. Les garçons avaient avalé du Viagra et mesuraient la taille de leur érection avec un triple décimètre. Les filles poussaient des oh et des ah.

 

— Pensez-vous que l’Amérique puisse compter sur ces gamins pour assurer la relève, Hugo ?

 

— Probablement pas, monsieur.

 

— Ces jeunes gens sont comme tous les autres. Ils vivent dans la société du divertissement permanent depuis leur première couche-culotte. Ce n’est pas leur faute. Loin de moi l’idée de leur jeter la pierre. Mais cette génération et les suivantes n’apporteront rien au grand puzzle de l’humanité.

 

— Ce sont les enfants de l’ère numérique, monsieur. Ils ont été nourris à travers des écrans. La culture livresque de notre jeunesse leur est étrangère…

 

— Bonne observation, Hugo. Vous êtes raffiné pour un fils de pute professionnel.

 

— Merci, monsieur. Ces merdeux vivent comme si l’histoire de l’Occident avait démarré avec Internet, la console Playstation et la marijuana de synthèse…

 

— Et pourtant ils vivront une vie heureuse et longue, le coupa Borstrom. Une vie oisive, fascinante, bercée par les progrès exponentiels de la science. Regardez-les s’enivrer et mesurer leur bite, Hugo.

 

— Je regarde, monsieur.

 

— Ils n’en ont aucune idée, mais ils connaîtront plus de changements de paradigmes dans les cinquante prochaines années que dans toute l’histoire de l’évolution.

 

— C’est tout le mal que je leur souhaite, monsieur. Mais le sujet déborde de mon domaine d’expertise.

 

— Pourquoi se fatigueraient-ils à lire des écrivains morts ? Regardez-les prendre le temps de vivre, Hugo… Finalement, ce sont eux qui ont raison !

 

— Probablement, monsieur.

 

— L’émergence de l’intelligence artificielle est une chance inouïe. Mesurez-vous la veine qu’a votre fils ? Saisissez-vous qu’il vivra une vie éternelle, une vie où la notion de « perte de temps » n’existera plus ?

 

— J’en ai pleinement conscience, monsieur.

 

— « Perdre son temps » deviendra sa principale occupation, Hugo. Personne ne lui demandera des comptes. Le petit Bob passera ses journées à parcourir le monde avec son vieux père grâce à la réalité virtuelle. Les années passeront comme des minutes…

 

— Le programme est alléchant, monsieur, mentit-il.

 

 

 

Borstrom remonta sa vitre et demanda au chauffeur de reprendre la route. Il se lança dans un monologue interminable sur Milton Earle et les cinglés de son espèce, incapables de comprendre les bienfaits de la grande convergence NBIC. Borstrom était aussi cinglé que le sénateur. Mais il était plus intelligent, imprévisible et vicieux. Hugo ne lui faisait aucune confiance. Les scientifiques exaltés étaient tous des serpents à sonnette, des mégalomanes au cœur froid. Hugo l’écoutait d’une oreille distraite en caressant la crosse de son flingue. Il joua avec l’idée, tout en affichant un air approbateur, de lui placer une balle dans la tempe et de balancer l’Audi dans le fleuve. Il connaissait un lac avec un pont abandonné, du côté de Woodstock, qui ferait parfaitement l’affaire. Il imagina la berline s’enfonçant dans les eaux profondes avec ses deux passagers, tout juste éclairée par un rayon de lune. Sa main gauche serra la crosse de son arme de toutes ses forces. En une demi-seconde et deux coups de feu, il pouvait faire exploser leurs têtes comme deux pastèques. Le blindage de la voiture pouvait lui coûter des éclats de balles par ricochet, mais il n’était pas douillet.

 

— Vous m’écoutez, Hugo ?

 

— Je… pensais à autre chose, monsieur.

 

— Etes-vous inquiet ? L’imminence du plan Milton Earle ?

 

Il hésita à dégainer son Beretta. Il voulut lui dire qu’il n’avait jamais cru une seconde au suicide de Paulie Maldini avant de lui brûler la cervelle. Il songea au petit Bob dans les bras de sa mère et renonça.

 

Borstrom lui avait proposé l’immunité totale pour services rendus à la nation. Un deal auquel il ne croyait plus guère. Mais avait-il le choix ? La fuite n’était pas une option. La CIA mettrait la famille Paradis à l’abri après l’opération. Le programme de protection des témoins permettait de refaire sa vie sous une nouvelle identité, dans une région éloignée. Il n’avait pas osé en parler à Sue. Six mois qu’il gardait l’information pour lui. Ce fardeau psychologique lui avait fait perdre le sommeil et gagner un ulcère.

 

— Je ne suis pas inquiet, monsieur. Juste pressé d’en finir avec le sénateur et ses amis bioconservateurs.

 

— La libération est proche, Hugo. Vous avez fait du bon travail. Ce pays vous doit beaucoup.

 

— Concernant le programme des témoins, j’aimerais la Floride, monsieur.

 

— Je n’ai pas le pouvoir de décider ce genre de chose, Hugo. Mais j’en toucherai un mot aux personnes concernées.

 

— Merci, monsieur.

 

— Vous le méritez, mon vieux.